Tableau de Paris. Edition de 1783, à Nyon, tome III
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mission spirituelle, l’Eglise s’était mise, aux yeux des révolutionnaires, sur le même rang que les autres puissances du vieux monde. En vain eûtelle prétendu avoir plus de titres au respect : ses titres, ne les avait-elle pas oubliés et répudiés pendant longtemps ? Pendant près de cinquante ans elle n’avait eu souci que des choses de la terre, elle n’avait plus eu foi dans son rôle céleste ; on n’y eut pas plus foi qu’elle-même. Et La Harpe a fort bien montré que par là s’explique le peu de scrupules qu’on mit à porter la main sur ce qui avait été naguère l’arche sainte.
« Ce qui a détruit le clergé, c’est avant tout l’indifférence philosophique qui apprit à ne plus le considérer que sous les rapports du gouvernement : et ces rapports le montraient évidemment comme une corporation anti-politique, comme un des arcs-boutants du despotisme, comme tellement redoutable qu’il pouvait toujours renaître de ses débris s’il n’était entièrement anéanti ; ce fut ensuite l’opportunité de faire de ses dépouilles une ressource immense pour la nation ; et la ruine entière de ce corps étant liée intimement au plan de Mirabeau pour les assignats, c’est lui qui porta ces deux grands coups à la fois l. »
On ne conteste guère ces abus de l’ordre social, à la fin de l’ancien régime, et l’on reconnaît en général qu’à ce moment les mœurs publiques des hautes classes étaient vraiment gâtées. Mais on croit aussi volontiers que les hommes valaient mieux que les institutions, et que les mœurs du monde atténuaient, corrigeaient ce qu’il y avait d’inique dans la constitution de la société.
i. Dans l’article attribué à Chamfort par Auguis, tome III, p. 433*
CITAMFORT
Reconnaissons d’abord que la vie mondaine de l’aristocratie des derniers jours, vue à distance, paraît si brillante qu’elle exerce une sorte de prestige ; on n’entrevoit que des défauts séduisants, élégants et légers, l’amour du luxe, du plaisir, le goût d’une galanterie délicate, et il semble que l’on assiste à une fête rare donnée tout exprès pour enchanter la nation qui la regarde de loin. On remarque en outre que ces patriciens, dont la politique défendait jalousement l’accès des emplois publics, s’empressaient d’ouvrir les portes de leurs salons à tous les hommes de mérite, qu’ils étaient curieux des idées nouvelles, surtout épris du talent et de l’esprit, et que, la sensibilité étant devenue une mode, loin de rester indifférents au sort des malheureux, ils s’attendrissaient aisément sur toutes les misères. « Ceux qui n’ont pas vécu dans les années qui ont précédé la Révolution, a dit Talleyrand, ne savent pas ce que c’est que la douceur de vivre. » Sur la foi de Talleyrand, beaucoup se persuadent que le monde de ce temps fut comme enveloppé dans une atmosphère de joie et de bonté facile, et s’étonnent que le peuple de France ne se soit pas laissé pénétrer et adoucir par elle. Ainsi, entre les historiens des mœurs de notre nation, il n’en est guère qui n’aient éprouvé de la complaisance ou au moins de l’indulgence pour les représentants de la vie mondaine sous le règne de Louis XVI.
Si l'on consulte Chamfort, ce prestige se dissipe. Il faut avouer sans doute qu’il mit quelque emportement à briser les surfaces brillantes ; mais il est
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vrai aussi que cette société n’a été trop souvent jugée que par ses surfaces, et il est bon qu’un observateur, sévère à coup sûr, et peut-être même brutal, nous ait montré ses dessous. On a beau savoir que le tissu des affaires humaines est faitde contradictions ; en vérité, entre les iniquités de l’ancien régime et la grâce aimable qu’on prête à ses derniers salons, la contradiction paraît trop forte ; Chamfort nous montre qu’elle n’a jamais existé.
Il n’accorde même pas que les défauts de la société de son temps aient eu ces formes séduisantes dont l’imagination les a souvent parés. Selon lui, le luxe dont elle s’entoure n’est que de fort médiocre aloi, et, le plus souvent, banal et même trivial à ce point qu’il ne le trouve pas supérieur à celui qui se déploie dans les mauvais lieux. Dans les fêtes mondaines, on ne se met plus en peine d’élégance ni de bon goût; ce que l’on veut, ce que l’on cherche, c’est la dépense. Un ambassadeur ayant donné une fête charmante, l’on vient à apprendre qu’elle ne lui a pas coûté fort cher : aussitôt on la dénigre. Lui, qui veut prendre sa revanche, annonce qu’il recevra une seconde fois. On accourt avec la pensée qu’il va éblouir ses invités par des merveilles somptueuses.
» Grande affluence. Point d’apprêt. Enfin on apporte un réchaud à l’esprit de vin... « Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses et non l'agrément d'une fête que vous cherchez : regardez bien (et il retrousse son habit dont il montre la doublure), c’est un tableau du Dominiquin qui vaut cinq mille guinées ; mais ce n’est pas tout : voyez ces dix bil-
lets, ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d’Amsterdam. (lien fait un rouleau et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, Messieurs, que cette fête ne vous satisfasse et que vous ne vous retiriez tous contents de moi. Adieu, Messieurs, la fête est finie 1 . »
L’aventure se passe à Naples, mais Chamfort croyait que la leçon était bonne pour Paris. A ce moment, en effet, les bals deviennent des cohues, l’on ne donne plus des soupers priés , on tient table ouverte. « Dans cette grande capitale, dit une brochure du temps, tous les gens opulents et qui ont ce qu’on appelle une maison montée, désignent
des jours fixes où ils donnent à dîneret àsouper
Toutes les personnes présentées chez eux peuvent y aller quand bon leur semble ; pourvu que leur dîner ou leur souper soit mangé, ils sont très contents et leur objet est rempli 2. » Avec cet usage, le monde ressemblait à une auberge et l’on n’avait d’autre ressource pour relever cette banale hospitalité que de la rendre très somptueuse. On en venait ainsi à assassiner les gens à force de mangeaille, et Chamfort, étonné de ces festins meurtriers, disait avec humeur : ce Cela se concevrait entre parents qui héritent les uns des autres ; mais entre amis qui n’héritent pas, quel peut en être l’objet 3 ? »
Plus encore que le goût, la sincérité manque aux divertissements mondains. J’entends qu’on ne va plus à ces réunions sans arrière-pensée, sans