Ed. Auguis, II
jamais trompé 1 . » Il pense qu’il faudrait être juste avant d’être généreux, « comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles 2 ». Or « les pauvres sont les nègres de l’Europe 3 » et « à voir la manière dont on en use envers les malades dans les hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces tristes asiles, non pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des heureux, dont ces infortunés troubleraient les jouissances 4 »• N’est-ce pas la preuve que, malgré les riches aumônes et quelques traits isolés de charité, les privilégiés n’ont pas grand souci des misérables et que l’injustice sociale n’est point pour eux un tourment ?
Après avoir distingué d’une vue si aiguë ce qu’il y avait d’inique dans l’organisation sociale, ce qu’il y avait de médiocre ou de gâté dans la vie du monde, comprenant qu’on pouvait dire de la France du xvme siècle qu’il est parfois utile d’y montrer ses vices, toujours dangereux d’y montrer ses vertus, sentant que la politique et les mœurs conspiraient à l’exclusion du mérite, Chamfort, nous l’avons vu, jugea un moment que le meilleur parti était d’aller au-devant de cette exclusion, de sortir de cette société, de l’ignorer et d’en vivre ignoré. Quitter la partie, disait-il, c’est la gagner. Il entra résolument dans la retraite et essaya de goûter ce qu’elle apporte de sérénité à l’âme et de désintéressement à la pensée. Mais il eut beau éprouver,