Ed. Auguis, V
2. Chamfort collabora aussi à la Gazette de France. — Dans le n° du 18 juin 1792 du Moniteur on lit cette lettre : « Au Rédacteur , le 17 juin. — La réunion de circonstances et de personnes qui devait mettre les nouveaux rédacteurs de la Gazette de France en état de satisfaire aux engagements annoncés dans le dernier prospectus n'ayant pu s'effectuer depuis six semaines, et ne pouvant avoir lieu avant le 1er juillet, époque du renouvellement de plusieurs souscriptions, je me crois en droit ou plutôt en devoir de ne plus concourir à la rédaction de ce journal. Voulez-vous bien, Monsieur, en admettant ce peu de lignes dans le vôtre, m’aider à me justifier auprès des souscripteurs et du public? — Champfort (sic). »
CIIAMFORT
fût un domaine réservé à Mallet du Pan, quoique le Mercure eût l’allure et le ton d’une revue plus que d’un journal, nous pouvons nous rendre compte, par les aHicles qu’y inséra Chamfort, de l’ardeur de ses convictions, de la curiosité passionnée avec laquelle il suivait les questions du jour, de lavivacité de son esprit toujours promptàles comprendre, de l’agilité de sa plume toujours habile à les dilucider. Il ne se résignait pas en effet à faire simplement œuvre de critique littéraire et de moraliste ; aux ouvrages d’histoire et de littérature pure, il préfère, pour en faire la matière de ses comptes rendus, des traités sur les questions financières, administratives oudiplomatiques. Dans le choix qu’a fait Auguis de ces articles, et qui forme le tome III de son édition, on peut en effet relever, à côté des pages si ingénieusement et si fortement agressives, que Chamfort écrivait contre l’ancien régime, à propos des Mémoires de Richelieu ou des Mémoires secrets de Duclos , des études rapides, mais justes et pleines, sur la réforme de l' organisation des hôpitaux , d’après l’ouvrage de Cabanis, sur la question de la mendicité, d’après un mémoire de M. de Montlinot, sur les théories financières de Law. Et Auguis, qui craignait sans doute que ses souscripteurs ne fussent pas séduits par des sujets trop spéciaux, a écarté de son recueil des extraits, à propos de Mémoires sur V administration de la marine et des colonies , un compte rendu d’un Essai sur les aides et leur remplacement, d’un Essai sur les réformes à faire dans la procédure criminelle , et même un article vraiment éloquent sur le duel politique , à propos d’une bro-
chure de Grouvelle. Ces pages pourtant ont leur prix ; nettes, rapides et spirituelles, elles attestent que leur auteur a étudié ce dont il parle et qu’il y sait mettre de la lumière ; ces comptes rendus sommaires, parfois écrits d’une plume qui se hâte, n’en font pas moins sentir qu’ils partent de la main d’un homme bien informé et qui pense. Parmi les journalistes delà Révolution, il convient de réserver une place à Chamfort entre Loustalot et Camille Desmoulins.
Pourtant ces articles, publiés dans un journal de lettrés, s’adressaient à un public restreint et n’allaient pas jusqu’aux masses populaires. Mais bien que Chamfort, dès longtemps maladif et sans doute gêné aussi par cette timidité particulière que les délicats éprouvent devant la foule, ne se soit pas mêlé aux débats orageux des clubs, bien qu’il n’ait pas pris directement contact avec le peuple, il n’en eut pas moins une action sur lui. A sa façon, il fut un des hommes éloquents de cette époque. Rœderer, qui joua toujours un rôle des plus actifs, a saisi et marqué à merveille la singulière portée de cette éloquence particulière à Chamfort.
« Il est, dit-il, des vérités imposantes, qui ne servent à rien, parce qu’elles sont noyées dans de volumineux écrits ou errantes et confuses dans l’entendement ; elles sont comme un métal précieux en dissolution; en cet état, il n’est d'aucun usage, on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que l’artiste le mette en lingot, l’affine, l’essaie et lui imprime sous le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. 11 en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans
la circulation, qu’elle passe sous le balancier de l’homme éloquent, qu’elle y soit marquée d’une empreinte ineffaçable, frappante pour tous les yeux et garante de son aloi. Cbamfort n'a cessé de frapper ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or ; il ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient de ce soin ; et certes, il est resté plus de choses de lui qui n’a rien écrit, que de tant d’écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots »
Des harangues d’une verbosité un peu diffuse, des articles violents et lents des orateurs ou des polémistes, ses contemporains, Ohamfort, plus d’une fois en effet, sut dégager des formules brèves et ailées qui entraient dans les esprits comme des flèches, et les aiguillonnaient vers le but. Rœderer cite sa réponse
« à des aristocrates qui, après le 1 4’juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que devenait la Bastille : Messieurs, elle ne fait que décroître et embellir ; ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la Belgique : Guerre aux châteaux ! Paix aux chaumières ! paroles qui, pour être devenues l’adage du vandalisme et de la tyrannie en France, n’en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis étrangers et à des agresseurs cruels ; cette prédiction, malheureusement démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon et fournira à l’ Angleterre un éternel reproche contre lui : L’Angleterre ne fera point la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang que de le répandre 1 2. »