Ed. Auguis, III
appelle « les jurandes littéraires ». Et c’est surtout contre l’Académie française, « dont, dit-il, la constitution est plus connue, plus simple, plus facile à saisir », qu’il dirigea son effort \
Dans ce discours, il y adeux parties bien distinctes : l’une écrite sur le ton du pamphlet (ce qui permettait à Mirabeau de dire que Chamfort avait composé une Lucianide ), a pour objet de démontrer que l’Académie est inutile, et de déverser sur elle le ridicule. Dans ces premières pages, Chamfort n’a guère fait que reprendre et grouper en faisceau les griefs dès longtemps élevés contre cette institution : mauvais choix, exclusions iniques, lenteur apportée à la confection du dictionnaire, puérilité des concours et des prix d’éloquence et de poésie, ridicule des harangues de réception, etc. — Tout cela semble un peu rebattu et il faut bien reconnaître que Chamfort, quoi qu’en dise Mirabeau, n’a pas toujours retrouvé l’esprit de Lucien pour relever par le piquant des détails ce que le fond de ce réquisitoire offre d’un peu banal. Ses traits ne sont pas toujours bien aiguisés et surtout ne portent pas toujours juste. On dirait qu’il n’a écrit ces pages que par manière d’acquit et pour amuser la galerie, qu’il lance ses flèches d’une main distraite, peu soucieux de faire une plaie profonde. Lui- même, d’ailleurs, n’avait-il pas dit en parlant des corps (académies, parlements), que le ridicule glisse sur eux « comme les balles de fusil sur un sanglier, sur un crocodile » ? — Mais il'
1 . Le Discours sur les Académies est au tome I de l’Edition Augois,
CIIAMFORT
ressaisit toute sa vigueur, il retrouve toute sa verve âpre et cinglante, quand il en vient à l'objet véritable de son discours, quand il expose le motif essentiel pour lequel il demande la suppression de l’Académie. A son avis, elle n’est pas seulement inutile aux progrès des lettres, elle est moralement et politiquement dangereuse. En excitant le manège des amours-propres, elle amène les gens de lettres à n’abdiquer leurs prétentions que devant les puissants, à se faire serviles devant les grands et les rois. Depuis son origine due à un homme « qu’un instinct rare éclairait sur tous les moyens d’étendre ou de perfectionner le despotisme », toute son histoire montre qu’elle a constamment suivi une tradition de servilité. — Et, après avoir cité quelques exemples des lâches adulations par lesquelles l’Académie avait lassé Louis XIV luimême, ce prince pourtant « exercé et en quelque sorte aguerri à soutenir les plus grands excès de la louange », Chamfort ajoute ces lignes décisives :
« Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais impossibles de pareils scandales, et qu'il sauverait, même à l’Académie, une partie de ses ridicules accoutumés. On ne verrait plus l’avantage d'un rang tenir lieu de mérite, ni la faveur de la cour influer, du moins au même degré, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont disparu pour jamais ; mais ce qui restera, ce qui est même inévitable, c’est la perpétuité de l’esprit qui anime les compagnies. En vain tenteriez-vous d’organiser pour la liberté des corps créés pour la servitude : toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires
CÜAMÎ'ORT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATE 24i
et des affidés. Dévoués, par leur nature, aux agents de l'autorité, seuls arbitres et dispensateurs des petites grâces dans un ordre de choses où les législateurs ne peuvent distinguer que les grands talents, il existe entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur alliance secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur complicité future. »
Périsse donc l’Académie!...
« Vous avez tout affranchi : faites, pour les talents, ce que vous avez fait pour tout autre genre d’industrie. Point d'intermédiaire, personne entre les talents et la nation. Range-toi de mon soleil, disait Diogène à Alexandre ; et Alexandre se rangea. Mais les compagnies ne se rangent point, il faut les anéantir. »
On voit de reste qu’en cette question les préoccupations d’ordre littéraire sont assez loin de l’esprit de Chamfort. Son but n’est pas de revendiquer l’indépendance pour les écrivains mécontents que l’Académie prétende être juge de l’orthodoxie en littérature. S’il rompt des lances, ce n’est pas contre une assemblée de lettrés, mais contre une institution qui, créée par la monarchie, a conservé et conservera l’esprit monarchique. Ici l’homme de lettres s’efface, et laisse la parole au citoyen, au républicain pressé de renverser tous les étais du gouvernement qu’il veut détruire.
Pendant les premières années de la Révolution, les républicains se tinrent et furent tenus à l’écart, et l’on peut dire que leur parti s’ignorait lui-même. Jusqu’à la fuite du roi, comme le remarque Mignet, « il (ce parti) avait été ou dépendant ou caché, parce qu’il n’avait pas eu d’existence propre ou de
CHAMFÜRT
prétexte pour se montrer » \ Ce n’est qu’après l’arrestation de Louis XYI à Yarennes, qu’il fit sa première démonstration. Le 1 7 juillet 1791, fut portée sur l’autel de la Patrie, au Champ- de-Mars, une pétition dont les signataires demandaient la déchéance du roi. Il y a bien de l’apparence que, parmi les signatures, figurait celle de Chamfort. En tout cas, c’est du club des Jacobins que l’idée du pétitionnement était sortie, et, après que Bailly eut fait déployer le drapeau rouge, que La Fayette eut donné l’ordre de tirer sur les pétitionnaires, c’est aux Jacobins, comme pour affirmer sa foi républicaine, que Chamfort s’empresse d’accourir. « En juillet 1791, après le massacre du Champ-de- Mars, entraîné malgré mon état de maladie et de souffrance par une force irrésistible, je courus aux
Jacobins, moi vingtième ou trentième 1 2 » Une
pareille démarche, à un pareil moment, quand pesait une sorte de petite terreur sur tous ceux qui étaient suspects de républicanisme, lorsque Danton, Fréron, Camille Desmoulins étaient contraints de s’enfuir en hâte de Paris, équivalait à la profession de foi la plus éclatante. Sans doute, jusqu’à ce jour Chamfort n’avait pas fait mystère de ses opi-
1. Mignet, Histoire de Ici Révolution française , I, 18t. (Paris, Didier, in-8°.)
2. Ed. Aueuis, V, 333. — Dans le fameux club, Chamfort remplit les fonctions de .secrétaire pendant un mois environ. — Le Journal des débats de la Société des amis de la Constitution nous apprend qu’à la séance du mercredi 31 aoû t 1791, « MM. Bose et Fabre d’Eglantine ont été nommés membres du Comité de correspondance, à la place de MM. Thomas et Chamfort ». Nous lisqns aussi dans le même journal : « M. Chamfort (séance du mercredi 10 août 1791) fait lecture d'un projet de lettre à M. Prietsley ; la Société adopte ce projet et en ordonne l’envoi. »
nions républicaines ; mais dès lors il est classé et regardé non seulement comme un soldat, mais comme un des chefs du parti. « Avec le secours du ci-devant marquis de Çondorcet, dit le journal les Sabbats Jacobites, il (Brissot) avait fait choix des plus vertueux citoyens de la France pour les mettre à la tête de sa République. Je vais en donner ici la liste telle qu’elle a été trouvée dans les papiers de M. Brissot... » Et, sur cette prétendue liste, on voit en tête Brissot et Condorcet comme consuls, puis Prieur, Millin, Buzot, Chamfort, et d’autres, comme sénateurs 1 .
De même qu’il prenait ainsi l’avance sur l’opinion moyenne de son temps par ses doctrines politiques, il la distançait au moins autant par ses idées sociales. Bien qu’il ait donné à Sieyès le titre de sa fameuse brochure, il ne faut pas croire qu’il n’ait vu dans la Révolution que l’avènement d’une classe nouvelle. «Vous avez, lui 'disait Lauraguais, donné à Sieyès le peuple à vendre au Tiers-Etat. — Je m’en pendrai, répliqua Chamfort \ » Et, en effet, il n’était pas de ceux, nombreux alors, qui se fussent tenus satisfaits de substituer l’aristocratie de la fortune à celle delà naissance. Déjà, sous l’ancien régime, il avait compris qu’il fallait se défier de l’égoïsme bourgeois : « Tout ce qui sort de la classe du peuple, disait-il, s’arme contre lui pour l’opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi, le prédicateur sorti d’un village pour prêcher la soumission au pouvoir ar-