I. Ed. Aeguis, V
CIIAMFORT
Mis en possession de la liberté, le peuple en effet se trouve investi d’un pouvoir nouveau, capable de transformer la vie sociale et morale de la nation. Ce pouvoir, c’est celui de l’opinion publique. Et, dans un article qu’Auguis a négligé, bien à tort, de recueillir dans la collection du Mercure , Chamfort fait ressortir ce qu’il y a là de conséquences incalculables pour les destinées de la démocratie future.
« Naguère parmi nous, dit-il, le grand nombre ne savait, n’osait et ne pouvait juger. Qu’était-ce, il y a quelques années, ce qu’on appelait le public? Rien autre chose que le concours d’une centaine de sociétés qui, réunissant tous leurs moyens de domination et d’influence, communiquaient leurs travers à tout l’empire. Il est bien temps de le reconnaître : les préjugés des Français, comme tous leurs maux, n’étaient que des émanations aristocratiques.
Un petit nombre de tyrans nous donnait le signal des erreurs favorables à sa tyrannie. Comme ils armaient le bras du peuple, pour opprimer le peuple, ils employaient
son esprit à l’avilir lui-même Ils s’étaient faits les
juges de l’esprit et du beau, de toutes les vertus, de toutes les convenances, et la nation abusée mettait une lâche vanité à répéter les arrêts de leurs caprices : imiter leurs maîtres, c’est l'ambition des esclaves. Mais enfin les bases sont renouvelées.. . Les hommes, devenus égaux, s’estimeront également et ne voudront recevoir que d’euxmêmes leurs sentiments ou leurs erreurs. Toutes les passions, tous les caractères pourront lutter ensemble. De ce mélange d’éléments libres et de mouvements spontanés se formera la véritable opinion. Indépendante et souveraine, elle sera, comme la loi, l’ouvrage de tous... En vain vous objectez les habitudes prises et la difficulté de les vaincre. Les habitudes des nations, comme celles des individus, ne s’accroissent que lorsqu’elles sont volontaires; aussi n’y a-t-il de caractère national, de préjugés nationaux que chez un peuple libre. Le Français était donc sans caractère et sans préjugés propres, comme sans li-
berté. Il n’aura donc point à quitter des opinions, mais plutôt à en choisir une : il ressemble à un rocher muet qu'une divinité vient d’animer. Tout à l’heure ce n'était qu’un écho, maintenant c’est une voix *. »
Mais le peuple, devenu maître de juger les hommes et les choses, et, par là même, d’influer sur sa propre destinée, est-il en état d’exercer, comme il convient, la liberté qu’on lui a rendue? Ne faut-il pas avouer que la Constitution,
« ouvrage en partie de l’opinion publique, se trouve à quelques égards supérieure aux lumières actuelles de la plupart des citoyens, et surtout aux habitudes du grand nombre? C’est un embarras plus qu'un danger ; mais enfin, si l'ancien gouvernement a péri par le désavantage contraire et pour être resté trop en arrière de la nation, il n'est pas moins à eraindre que la Constitution nouvelle ne soit gênée quelque temps dans sa marche par la difficulté d'élever sur-le-champ à son niveau les idées d’une multitude longtemps ignorée et avilie 1 2. »
En affranchissant le peuple, la Révolution n’aurait donc, aux yeux de Chamfort, acquitté qu’une partie de sa dette envers lui, si elle ne créait point une instruction publique qui éclaire son intelligence et une éducation nationale qui guide sa volonté. Là est, pour Chamfort, le plus important des problèmes sociaux, celui qu’il faut étudier et résoudre avant tous les autres.
Dès longtemps avant 1789, les questions d'éducation l’avaient d’ailleurs préoccupé et occupé. Il n’avait que vingt-deux ans lorsque parut Y Emile \