SES DERNIÈRES ANNÉES, SON SUICIDE ET SA MORT
Quand la Constituante se fut séparée^ Chamfort semble s’effacer, ou tout au moins, comme nous dirions aujourd’hui, se retirer de la vie militante.
Sa santé, depuis si longtemps mauvaise, ne pouvait manquer d’avoir été éprouvée par cette fièvre d’émotions et de travail qui l’avait brûlé pendant les premiers jours de la Révolution. Il a dit luimême comment, devenu valétudinaire, il lui avait fallu de plus en plus renoncer à l’action, et comment il s’y était résigné, sentant que son concours devenait moins utile à une cause près de triompher :
« Il est vrai qu’aux approches de l’hiver (de 1792), ma déplorable santé, qui suspend trop souvent mes travaux, et qui surtout m’interdit les grandes assemblées, me força, par degrés, à me priver des vôtres (celles du club des Jacobins).... La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée, mais l'affluence toujours croissante parmi vous semblait le garant de son triomphe et du vôtre, et, dans le redoublement des incommodités que la foule me cause, je n’étais plus soutenu par ce sentiment si impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux périls très instants b »
En outre, ses amis les plus anciens et les plus
t. Ed. Auguis, V, 334.
SES DERNIÈRES ANNÉES
intimes avaient disparu de la scène politique* Mirabeau, que Chamfort avait fréquenté presque jusqu’à sa dernière heure \ était mort le 2 avril
1791. — Talleyrand, dès le commencement de
1792, suivait en Angleterre l’ambassadeur Biron, et, après être revenu quelques jours en France, il retournait à Londres au printemps de cette même année. — Pendant toute la durée de l’Assemblée Législative, Sieyès se tient à l’écart, et déjà d’ailleurs il avait commencé à se renfermer dans ce silence que Mirabeau avait appelé « une calamité publique ». La plupart des représentants à la Législative étaient jeunes ou inconnus. Chamfort ne pouvait guère songer à se lier avec ces nouveaux venus. Dès longtemps il n’était plus d’âge ni de caractère à rechercher des amitiés nouvelles : il sa vait trop bien ce que valent ces liaisons formées dans l’arrière-saison de la vie :
« Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, a-t-il dit, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux jambes de chair et d’os 1 2. »
Mais, bien que Chamfort se mette alors moins en vue, il s’en faut qu’on puisse dire qu’il se soit désintéressé de la marche de la Révolution 3. Ce
1. Mirabeau mourut le 2'avril 1791. Le 29 mars, il se rendit à sa campagne du Marais avecFrochot, Lachèze et Chamfort. (V. Cabanis, Journal de la maladie de Mirabeau , Paris, 1791, in-8°.)