CHAPITRE III
Jusqu’aux approches de la quarantaine, jusque vers 1780, rien dans la vie ou les œuvres de Chamfort ne nous semble annoncer ce que l’on a nommé sa misanthropie et son pessimisme. Nous ne le voyons ni aigri, ni assombri, ni désenchanté, pas même assagi encore ; car le plaisir a beau lui avoir coûté la santé, il l’aime toujours et n’y renonce pas. 11 nous paraît seulement plus enclin aux pensées sérieuses et même mélancoliques. La maladie l’oblige fréquemment à faire des retours sur lui-même : le souci des affaires publiques, qu’il sent aussi vivement qu’aucun homme de son temps, l’invite à examiner la société au milieu de laquelle il vit ; ses travaux littéraires enfin le poussent à observer la nature humaine. N’est-ce pas à ce moment qu’il écrit ses dissertations sur Molière et sur La Fontaine, c’est-à-dire sur les deux hommes qui, peut-être, dans l’étude des mœurs, ont apporté le plus de haute clairvoyance et de sincérité ? C’est vraiment l’époque où Chamfort fait son apprentissage de moraliste.
Avant même qu’il eût définitivement renoncé à la poésie, la politique l’attirait déjà. Vers 1766,
l’Académie de Marseille mit au concours la question suivante : Combien le génie des grands écrivains influe sur l'esprit de leur siècle. Chamfort concourut, et, en 1767, remporta le prix. Il n’y aurait pas lieu de s’arrêter sur ce discours dont la forme grandiloquente rappelle trop le goût de Thomas, dont les idées sont incertaines et la composition assez flottante, si l’on n’y voyait le jeune auteur bien moins préoccupé de la beauté des œuvres et de leur action sur les âmes, que de leur utilité et de leur influence sur le développement des idées politiques. Dans ces pages, entre les grands écrivains du xvin9 siècle, Voltaire n’est pas même nommé ; bien plus, il n’y est pas fait allusion. Au contraire, Chamfort adresse à Montesquieu cette vibrante apostrophe :
a O toi ! citoyen législateur des rois, sublime et profond Montesquieu, qui as fait remonter la philosophie vers le trône des souverains et quitus le Descari.es de la civilisation, sera-t-il vrai que l'ouvrage immortel que ton génie mit vingt années à produire ne servira qu’à nourrir la vaine gloire de ta pairie ? Les hommes, toujours aveugles, tiendront-ils dans leurs mains le code sacré de la raison publique sans le concevoir? et, après l’avoir stérilement admiré, finiront-ils par le déposer, comme un vain ornement, dans le temple des Beaux-Arts, au lieu de le faire servir à leur bonheur?
« Non Après avoir été barbares et ignorants, supers-
titieux et fanatiques, philosophes et frivoles, peut-être finirons-nous par devenir des hommes et des citoyens b »
Et ailleurs, dans une apostrophe aux rois (car les apostrophes abondent dans cette œuvre de jeunesse) :