‹ ChamfortChapitre 33 sur 207 · Ed . Auguis, II · texte numérisé non relu

Ed . Auguis, II

grands hommes qui avaient servi et illustré la France. A cette révolution académique on devait déjà les pièces d’éloquence de Thomas sur le maréchal deSaxe ('1759), d’Aguesseau (1 760), Duguay- Trouin (1761), Sully (1 763) et Descartes (1765).

Il était temps qu’après ces guerriers, ces hommes d’Etat et ce philosophe, l’illustre compagnie songeât enfin à faire louer un littérateur. De plus, en proposant l’éloge de Molière, il semblait que l’Académie fit amende honorable à la mémoire de ce grand poète qu’elle n’avait point accueilli durant sa vie. Les concurrents se trouvaient dans une situation piquante, qui leur permettait de se dire que, s’ils remportaient le prix, leur travail serait en quelque façon le discours de réception posthume de Molière. Ces circonstances, sans parler de l’intérêt qui s’attache à l’œuvre de Molière et à sa vie, offraient de quoi tenter un jeune homme de talent ; Chamfort se mit donc, sur les rangs, et eut, dans cette lutte, à se mesurer avec des rivaux de mérite, La Harpe, entre autres, déjà connu au théâtre, et Sylvain Bailly, qui faisait partie de l’Académie des Sciences. Chamfort l’emporta (1769) et la séance où le prix lui fut décerné eut une solennité inaccoutumée.

« Quand Messieurs sont entrés pour se mettre en place, disent les Mémoires de Bachaumont, on a été surpris de voir siéger parmi eux un abbé qu’on ne connaissait pas ; M. Duclos, le secrétaire de l’Académie, a éclairci l’embarras général, en annonçant que M. l’abbé était un Pocquelin, petit neveu de Molière. Tout le monde a applaudi à cette distinction par des battements de mains multipliés. En-

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suite, M. l’abbé de Boismont, Directeur, après avoir fait une espèce d’amende honorable à Molière, au nom de l’Académie, qui, le comptant au rang de ses maîtres, le voyait toujours avec une douleur amère omis entre ses membres, a déclaré que , pour réparer cet outrage autant qu’il était en elle , elle avait proposé son éloge au concours des jeunes candidats ; que M. de Chamfort avait obtenu le prix ; que trois autres pièces avaient fait regretter aux juges de n’avoir qu’un prix à donner et qu’une quatrième avait approché de très près celles-ci. Duclos s’était levé ensuite, pour inviter les auteurs qui avaient concouru avec Chamfort, à faire imprimer leurs pièces pour que le public pût juger, approuver ou casser l’arrêt de l’Académie, et il avait ajouté :« Nous nous croyons plus forts qu’un particulier, mais le public est plus fort que nous b »

Il est bien vrai que le discours de Chamfort ne reste pas trop indigne de tout cet apparat avec lequel il fut couronné. Pourtant, dans sa Correspondance, Grimm le maltraite fort.

« Si, dit-il, le prix de l’Académie est fondé pour des enfants qui babillent bien, elle a bien fait de couronner le discours de M. de Chamfort, et je me persuade aisément

que c’était le meilleur de ceux qui ont concouru Les

petites fleurs de rhétorique, les petites vues, les petites réflexions, même celles qui ont encore un air de nouveauté pour bien des gens, ne sauraient se procurer aujourd’hui un succès durable. L’art d’arranger les idées courantes avec un peu d’ordre et une certaine facilité et pureté est le mérite du siècle, de la culture générale, non de l’auteur 2. »

Quand il écrit ces lignes, Grimm n’est pas en humeur d’indulgence, pas même de justice ; il se

1. Mémoires secrets de Bachaumont réunis et publiés par P.-L. Jacob. (Paris, 1859, in-18, p. 360-361.)

-2. Correspondance de Grimm, VIII, 448 sqq.

peut qu’il ne pardonne pas à Chamfort d’être patronné par Duclos, devenu la bête noire de Mmed’Epinay -, et même je suis assez tenté de croire que Grimm condamne ce qu’il n’a pas lu. N’en faitil pas à demi l’aveu? « Quand j’ouvre, dit-il, l’Eloge de M. Chamfort et que je vois, dès la première ligne, l’Académie appelée le sanctuaire des lettres , le ton m’est donné, et je n’ai plus envie de lire. » Et vraiment, il a bien tort. Voltaire n’avait pas de ces dédains. Il écrivait au jeune lauréat une lettre fort obligeante, où l’on peut distinguer, atravers les formes de la politesse, l’estime réelle qu’il fait de son talent1.

C’est en effet une œuvre de talent, sinon un chefd’œuvre, que cet Eloge de Molière et qui vaut qu’on l’analyse. — Malgré les habitudes et les conventions académiques, qui réclamaient surtout de l’éloquence, c’est-à-dire de la rhétorique, Chamfort a écrit un morceau de critique exact, solide et agréable. Il commence par marquer rapidement, mais avec netteté, comment, à l’époque où débuta Molière, la société française présentait l’aspect le plus favorable aux tentatives d’un poète comique : au sortir des guerres civiles, il y a, dans les mœurs, une certaine âpreté, une certaine rudesse, qui contraste avec les idées nouvelles que la culture classique a répandues depuis la Renaissance. Tous les travers « se présentaient avec une franchise et une bonne foi très commodes pour le poète comique ; la société n’était point encore une arène où l’on se mesurât des yeux avec une défiance déguisée

). Voltaire, Correspondance. Lettre du 27 septembre 1769.

en politesse 1 ». — Puis nous assistons à l’éducation de Molière, et, avec raison, Chamfort insiste sur tout ce que la liberté de son esprit dut aux leçons de Gassendi : « Il eut l’avantage de voir de près son maître combattre des erreurs accréditées dans l’Europe, et il apprit de bonne heure ce qu’un esprit sage ne sait jamais trop tôt, qu’un seul homme peut quelquefois avoir raison contre tous les peuples et contre tous les siècles 2 » . Enfin Chamfort refait avec Molière les lectures par lesquelles il nourrissait son talent et préparait sa poétique : ce qu’il dut aux théâtres grec, latin, espagnol, italien, ce qu’il emprunta aux dialogues de Platon, aux satires d’Horace et de Lucien, aux contes de Boccace, aux romans de Cervantès, aux nouvelles et joyeux devis de nos conteurs gaulois et même aux Provinciales de Pascal, comment il profita de tant d’éléments divers pour se faire une conception personnelle de son art, tout cela est analysé en quelques pages pleines et précises ; pour qui voudrait faire une étude des sources de Molière, il n’y aurait, en somme, qu’à reprendre ces pages et à les développer. On sent que l’érudition de Chamfort n’est point de seconde main ; mais, enfermé dans les limites d’un discours académique, il n’avait point le loisir de lui donner carrière. Il arrive donc vite à ce qui est son objet propre : « saisir le génie de ce grand homme et le but philosophique de son théâtre 3 ». A son gré, l’originalité de Molière con-

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