‹ ChamfortChapitre 34 sur 207 · Ed. Auüuis · texte numérisé non relu

Ed. Auüuis

siste à avoir fait jaillir la source du comique des caractères mêmes de ses personnages. « Le comique ancien, dit-il, naissait d’un tissu d’événements romanesques qui semblaient produits par le hasard, comme le tragique naissait d’une fatalité aveugle. Corneille, par un effort de génie, avait pris l’intérêt dans les passions; Molière, à son exemple, renversa l’ancien système ; et, tirant le comique du fond des caractères, il mit sur la scène la morale en action et devint le plus aimable précepteur de l’humanité qu’on eût vu depuis Socrate1. » Nous ne pensons pas autrement aujourd hui et nul critique n’a mieux défini la révolution opérée par Molière. Chamfort n’indique pas moins heureusement comment Molière, tout en ayant une haute idée de la dignité de son art, sut ne pas se faire d’illusion sur sa portée et ne point passer les limites au delà desquelles il cesse de pouvoir être utile. « Il conçut qu’il aurait plus d’avantage à combattre le ridicule qu’à s’attaquer au vice. C’est que le ridicule est une forme extérieure qu’il est possible d’anéantir ; mais le vice, plus inhérent à notre âme, est un Protée qui, après avoir pris plusieurs formes, finit toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en général une école de bienséance plutôt que de vertu 2. » Notons aussi que Chamfort témoigne pour la verve déployée dans les farces une admiration que nous trouvons pleinement justifiée, mais qui put bien surprendre les hommes du xviii6 siècle ; en ce temps, on croyait avoir assez fait pour notre

CIUÎIFORT

grand comique, en lui pardonnant en faveur du Misanthrope , d’avoir écrit M. de Pourceaugnac. — Après cette étude du talent de Molière, vient celle de son caractère, de son âme, comme dit Chamfort, qui, en quelques pages exactes, pénétrantes et émues, nous montre comment ce poète unique fut aussi un homme supérieur. Enfin le discours s’achève par l’examen des efforts qui ont été tentés par ceux qui ont succédé à Molière. « Tout ce que peut faire l’esprit, venant après le génie, on l’a vu exécuté1. » On a même essayé de renouveler la scène en y introduisant la comédie attendrissante et le drame réaliste. Mais, bien que les mœurs offrent une ample matière à la comédie, « rien n’a dédommagé la nation forcée enfin d’apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un siècle 2. »

Si brève que soit notre analyse, elle permet pourtant de voir qu’il y a autre chose dans Y Eloge de Molière que ce babil dont parle Grimm. « L’art d’arranger les idées courantes avec un peu d’ordre et une certaine facilité et pureté » ne serait point un mérite à dédaigner ; mais il semble bien, quoi que Grimm puisse en dire, qu’on trouve plus que des idées courantes dans le discours de Chamfort. J’ouvre le cours de littérature de La Harpe ; je lis le chapitre qu’il a consacré à la comédie, au siècle de Louis XIV ; je reconnais sans peine, à certaines formules oratoires, qui paraissent là un peu dépaysées, qu’il y a fondu son Eloge de Molière

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