‹ ChamfortChapitre 41 sur 207 · La Décade philosophique , tome VII · texte numérisé non relu

La Décade philosophique , tome VII

viatique en 3 volumes. Nous avons déjà plusieurs nomenclatures de cette espèce ; ce qui peut donner quelque prix à celle-ci, c'est que les principes de l’art y sont traités par ordre alphabétique. C’est une petite encyclopédie théâtrale, et ces articles-là sont faits par un homme d’esprit et de mérite, M. de Chamfort. Ils sont dictés par le bon goût et la saine critique ; mais on n’en peut dire autant des jugements sur les pièces de théâtre : aussi cette partie n’est-elle pas du même auteur »

Et il est vrai que, si les articles de Chamfort ne nous le révèlent point comme un théoricien dramatique original, au moins y voyons-nous que sa culture littéraire était assez étendue ; qu’il avait sur le théâtre ancien des idées plus exactes et plus complètes que la plupart des hommes de son temps ; qu’il portait sur notre théâtre classique des jugements, non pas neufs sans doute, mais personnels pourtant et qu’il faisait valoir par des exemples très heureusement choisis; que son goût enfin manque de hardiesse, car il ne veut admettre ni la tragédie en prose de Lamothe, ni la tragédie bourgeoise de Diderot, ni le drame réaliste de Beaumarchais, mais qu’il n’est pourtant ni timoré, ni retardataire, puisque la Comédie larmoyante lui paraît avoir cause gagnée et que, sans superstition, il déclare seule indispensable l’unité d’intérêt.

Chamfort, cependant, se tenait un peu à l’écart; il s’était retiré à Sèvres près de Mme Helvétius, cette femme si distinguée et si bonne, qui eut toujours de l’affection pour lui, même quand son humeur la déconcertait un peu. Qu’il n’y eût point quelque coquetterie dans cette retraite, on n’oserait l’affir-

1. Correspondance littéraire cfe La Harpe, I, 409 (Paris, an XI).

mer. Il est possible qu’il ait voulu, par sa réserve môme, stimuler le zèle de ses amis ; luimême a indiqué qu’il croyait cette tactique permise et utile. « La considération de l’homme le plus célèbre, écrit-il dans une de ses lettres, tient au soin qu’il a de ne pas se prodiguer. Ayez donc cette coquetterie décente qui n’est indigne de personne1. » Avec son caractère, il n’eût pas su sans doute faire jouer d’autres ressorts. Et il est vrai que, cette fois au moins, en se dérobant, il engagea ses amis puissants et ses belles amies à s’occuper de lui. La coterie des Choiseul avait, comme on sait, l’oreille de la reine; il semble qu’elle ait songé à faire de Chamfort l’auteur du nouveau règne. Une cruelle disette de talents sévissait à ce moment; personne pour remplacer les illustres qui finissaient ou, tout au moins, vieillissaient. Or ce jeune écrivain de trente-cinq ans, qui avait, au su de tout le monde, un esprit si brillant, qui venait d’écrire cet Eloge de La Fontaine qu’une approbation unanime avait accueilli, semblait désigné pour parcourir une belle carrière littéraire. Soutenu, porté par la faveur de la cour, il ne manquerait pas de prendre son essor.

Chamfort avait en portefeuille une tragédie à laquelle il travaillait depuis quinze ans, disaient les uns, depuis dix ans, disaient les autres, depuis fort longtemps en tout cas. Ce pouvait être le chefd’œuvre qui inaugurerait le règne de Louis XVI. M',les de Choiseul, de Grammont, d’Amblimont,

Page 1