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Correspondance littéraire de La Harpe, II

déclarée. « On fait courir dans Paris les propres paroles de cette princesse aimable dont l’affabilité ajoute encore un nouveau prix à ses bienfaits ; elles méritent d’être conservées, et je vais les rapporter telles qu’on me les a envoyées : M. de Chamfort, au plaisir que m’a procuré la représentation de votre pièce, j’ai voulu joindre celui de vous annoncer que le Roi, pour encourager vos talents et récompenser vos succès, vous a fait une pension de 1,200 livres sur les Menus. — Et, au remercîment de M. de Chamfort, la reine a ajouté : Je vous demande pour remercîment de faire représenter vos pièces à Versailles *. » Ces paroles, quoi qu’en dise le rédacteur de V Année littéraire, ne méritent peut-être pas d’être conservées ; mais il est certain qu’elles sont gracieuses, et l’on comprend que Chamfort ait répondu à celui qui lui demandait de redire les choses flatteuses qu’il avait entendues de la bouche de la reine : « Je ne pourrai jamais ni les oublier, ni les répéter ». Chamfort était passé poète de cour. Il recevait plus que de douces paroles ; le roi lui donnait une pension extraordinaire de 1,200 livres sur les Menus Plaisirs, et le prince de Condé l’appointait à cent louis pour qu’il devînt secrétaire de ses commandements. Les courtisans, à l’ordinaire, se mirent à renchérir sur les applaudissements et les éloges que Chamfort avait reçus des souverains. « Les courtisans, dit Collé, l’exaltèrent, que c’était une bénédiction ! Corneille et Racine devaient

i. Année littéraire, 1766, tome V.

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faire place à Chamfort. On criait de partout : gare ! gare 1 ! »

Mustapha eût-il été une oeuvre de génie, un zèle si intempérant et si indiscret pouvait lui faire courir bien des risques. Or Mustapha n'était qu’un ouvrage correct, recommandable par des sentiments honnêtes, par une composition régulière et par un style d’une élégance et d’une pureté assez soutenues. Quand Chamfort fut joué à la ville, il lui fallut payer ce qu’il y avait eu d’excessif dans son succès à la cour. Et l’on ne peut pourtant l’accuser d’avoir cédé à l’infatuation des auteurs heureux. Très patiemment il avait écouté les critiques, très docilement il avait remanié sa pièce ; très modestement il la recommandait à l’intérêt de MM. les Comédiens français. A la première représentation (15 décembre 1 777), comme les gens de la cour remplissaient les loges, il put croire que son succès de Fontainebleau serait ratifié par Paris. De même qu’à la première représentation de la Jeune Indienne, le public le couvrit d’applaudissements et voulut qu’il parût sur la scène. « Toutes les voix, dit le Journal des Théâtres , se sont réunies en faveur de M. de Chamfort, et il a été demandé avec les instances les plus vives ; il n’a point voulu paraître; il a bien fait 2 .» Mais, ce soir-là, il n’avait pas aftaire au grand public. Les jours suivants, il fallut rabattre des espérances qu’il avait pu concevoir. « Les représentations de Mustapha,

1. Journal et Mémoires de Charles Collé, III, 245 sq. (en note).

2. Lettre aux auteurs du Journal des Théâtres , Paris, 15 décembre 1777 (tome IV, Bib. nationale, (Z 2284 Zqyr 3-4).

dit La Harpe, sont très peu suivies et très peu applaudies. Les samedis, le grand jour de nos spectacles pendant l’hiver, se soutiennent assez par l’avantage de la saison et l’ascendant de la mode ; mais, les lundis et les mercredis, où l’on ne pourrait aller au spectacle que pour la pièce, il n’y a personne. Rien ne prouve mieux que toute la protection et toute la faveur possibles ne peuvent pas faire réussir un ouvrage dont le fond est mauvais l. » Mustapha eut quinze représentations qui rapportèrent 44,770 livres avec le produit des petites loges à l’année 2.

Assurément la pièce de Chamfort n’a rien qui puisse nous faire paraître étonnante cette indifférence du public. Il était arrivé pourtant que bien des œuvres qui ne valaient pas mieux se fussent plus longtemps soutenues. On ne peut guère douter que cette tragédie, trop louée par les uns, n’ait été trop dépréciée par les autres, et que des préoccupations, qui n’avaient rien de littéraire, n’aient nui à sa fortune.

La preuve en est dans cette curieuse anecdote :

« C’est une chose cruelle que l’esprit de parti. J’étais à la dernière représentation de Mustapha et Zéangir, tragédie que je n’estime pas plus qu’il ne faut, malgré la ca-

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