‹ ChamfortChapitre 54 sur 207 · Mémoires de Brissot, p. 298 (Paris, Firmin-Didot, in · texte numérisé non relu

Mémoires de Brissot, p. 298 (Paris, Firmin-Didot, in

2. Diderot et la Société du baron d'Holbach, par Avezac-Lavione (Paris, Leroux, 1 875, in-8“, p. 122).

ANNÉES DE RETRAITE

Au reste, il ne suffit pas aux éditeurs de mettre à si bas prix la main-d’œuvre littéraire. Il en est parmi eux qui, non contents de prendre vis-à-vis des auteurs des engagements dérisoires, se dispensent même de les tenir. Brissot, qui, maintes fois, fut la victime de ces corsaires, a conté quelques-unes de leurs prises. Notez qu’il ne paraît pas s’en irriter beaucoup et qu’il ne s’en indigne en aucune façon ; on sent, à la façon dont il les conte, que c’était la pratique courante.

Cette pauvreté forcée de l’homme de lettres, Chamfort, tout en protestant, l’eût supportée peutêtre ; mais elle s’aggravait d’humiliations et de dégoûts qu’il trouvait intolérables. Il les énuméra un jour dans une ligne : « Gentilshommes de la Chambre, comédiens, censeurs, la police ». — Etiezvous auteur dramatique ? 11 fallait, en effet, vous ménager les bonnes grâces de messieurs les six Gentilshommes de la Chambre à qui incombait la direction de la Comédie française et de la Comédie italienne ; surtout il fallait vous assurer la faveur de leur intermédiaire, Monsieur l’intendant des Menus-Plaisirs. Ce n’était point toujours besogne commode, et Sedaine s’en aperçut. Une fois qu’il s’était plaint de ce fonctionnaire, Papillon de la Ferté, celui-ci, arrivant furieux, crie très haut: « Où est Sedaine ? — La Ferté, dit résolument celui-ci, Monsieur Sedaine est ici ; que lui voulezvous ? » La reine approuva la réplique du poète; mais il ne fallait pas se risquer à donner de ces leçons-là tous les jours. — Messieurs les comédiens étaient aussi en fonds de hauteur; les preuves

abondent sur ce point. Sans renvoyer aux Mémoires du temps, nous croirons avoir donné une idée suffisante de la sujétion où ils tenaient les auteurs en citant la lettre que leur écrivit Chamfort, lorsqu’il leur envoya le manuscrit de Mustapha et Zéangir :

« Messieurs, vous ne devez pas être surpris qu’aux approches des dangers d’une première représentation, je me sois effrayé et que j’aie cherché à tourner au profit de mon ouvrage les derniers moments qui me restaient. Je m’étais flatté qu’étant à peine prêts à jouer la comédie de Y Egoïsme, vous me demandiez mon manuscrit beaucoup trop tôt, et l’excès de ma timidité vous imputait, je vous l’avoue, un excès de prévoyance. Mais puisqu’il faut que je triomphe de mes craintes, j'ai l’honneur de vous envoyer, Messieurs, le manuscrit de Mustapha et Zéang'ir, auquel je joins les rôles de Solyman et Roxelane, les seuls que j’eusse repris. — Il ne me reste plus qu’à recommander mon ouvrage à vos talents. Je leur dois l’indulgence qu’il a obtenue à Fontainebleau ; et la ville n’est pas moins favorable que la cour à ceux auxquels il est redevable de son succès. J’ai l’honneur d’être avec une parfaite considération, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur, Chamfort , secrétaire des commandements de S. A. Monseigneur de Condé.» (De Chantilly, samedi 21 juin 1777)

Il est naturel qu’un poète dramatique se mette en frais de gracieuseté avec ses interprètes ; mais à ces formules de protocole, ne sent-on pas dans cette lettre que Chamfort traitait avec une véritable puissance ? Inutile de rien dire de la censure et de

la police qui étendaient leur empire sur toutes les

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