Ed. Auguis, II
femme aimable n’est point une chartreuse ; mais, comme elle n’a guère pour familiers que quelques philosophes, on y trouve » un lieu de relâche, un asile contre les formes fatigantes du monde 1 ». C’est là que, sans contrainte, Chamfort venait exhaler sa bile, à l’heure où elle fermentait avec le plus d’âcreté. Morellet, un des habitués du salon de M'ne Helvétius, le vit et l’entendit à ce moment; et il fait de lui un portrait où il met une malveillance marquée, mais qui donne pourtant l’impression de la vérité et de la vie.
« Je le voyais, dit-il, dans la société de Saurin et de Mme Helvétius... il m’est arrivé vingt l'ois à Auteuil, après l’avoir entendu deux heures de la matinée contant anecdotes sur anecdotes et faisant épigrammes sur épigrammes avec une facilité inépuisable, de m’en aller l àme contristée comme si je fusse sorti du spectacle d’une exécution ; et Mme Helvétius, qui avait beaucoup plus d’indulgence que moi pour ce genre d’esprit, après s’être amusée des heuresentières de sa malignité, après avoir souri à chaque trait, me disait, après qu'il était parti : L’abbé, avez-vous jamais rien vu de si fatigant que la conversation de Chamfort ? Savez-vous qu’elle m’attriste pour toute la journée ? et cela était vrai 2 ».
Les blessures de Chamfort sont alors en effet toutes fraîches ; dans son irritation contre le siècle, il commence à recueillir, dans la solitude, ses anecdotes accusatrices ; et l’on imagine sans peine l’impression pénible et douloureuse que devaient
1. Dr Roussel, Notice ar M"" Helvétius (à la suite de Système physique et moral de la femme. — Paris, 1813, in-8°).
2. Mémoires de Morellet, tome II, chap. il (Paris, Ladvocat, 1821).
ANNÉES DE RETRAITE
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laisser ses entretiens, où il s’efforçait de masquer ses souffrances par l’ironie. A peu près à celte date, il fit chez Mme Agasse la connaissance d’une femme dont l’influence fut grande sur lui : c’était Mrae Buffon ’, veuve d’un médecin du comte d’Artois, femme d’esprit qui avait été élevée à la cour de la duchesse du Maine, et à qui son âge et sa situation avaient donné une grande expérience. C’était, nous dit un contemporain 1 2 qui l’a connue, « une femme bien vive... bien spirituelle .. avec une physionomie pleine d’âme et d’expression... parlant bien, mais beaucoup trop peut-être pour toujours bien parler; elle avait conservé tout l’empire de son sexe, qu’elle n’exerçait plus que sur le cœur, par l’esprit qu’elle avait aussi jeune, aussi aimable qu’à quinze ans ». Attiré vers elle, Chamfort se mit en peine de lui plaire; comme entre elle et lui se rencontrait « une réunion complète d’idées, de sentiments et de positions 3 », il conçut pour elle une de ces « amitiés passionnées » où l’on a « le bon-
1. Ginguené ne désigne l’amie de Chamfort que par son initiale (Mme B....). Les biographes de notre temps, qui n’avaient plus de raisons pour être discrets, ne l'ont pas nommée, sans doute parce qu’ils ne savaient pas son nom. En allant visiter Vaudouleurs (commune de Morigny-Champigny), nous avons, «race à l’obligeance de l'instituteur, M. Brizemure, trouvé dans les registres de Saint-Germain-lès Estampes (aujourd’hui Morigny), l’acte de décès suivant : " L’an mil sept cent quatre-vingt-trois, le vingt-neuf août, dame Marthe-Anne Buffon. veuve de M. Buffon, premier médecin de Mgr le comte d’Artois, de Madame la comtesse et des princes leurs enfants, âgée d'environ cinquante-cinq ans, décédée du jour d’hier, a été inhumée. .. etc. ». Outre qu'elle révèle le nom de Y inconnue de Chamfort, cette pièce offre cet intérêt qu’elle détruit la légende d’après laquelle il se serait marié avec cette rare amie ; on a vu qu’elle est qualifiée de veuve.