‹ ChamfortChapitre 75 sur 207 · Ed. Auguis, V · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, V

correspondance, de lire des lettres intimes où rien ne l’oblige à déguiser ses sentiments, pour reconnaître qu’il sentit pour M. de Yaudreuil une affection véritable :

« Il faut vous dire de plus, écrit-il à l’abbé Roman, qu’indépendamment de ma nouvelle place, ma liaison avec M. de Yaudreuil est devenue telle qu’il n’y a plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C’est l’amitié la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous en écrire les détails ; mais je pose en fait que, hors l’Angleterre où ces choses-là sont simples, il n’y a presque personne en Europe digne d’entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de lettres isolé, cherchant à l’être encore plus, et un homme de la cour jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur. Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si purs ; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très constantes et très durables ; mais il s’agit ici d’amitié, et ce mot dit tout dans votre langue et dans la mienne l. »

Pourquoi nous refuserions-nous à croire à la sincérité d’une amitié qui s’exprime en termes si vifs et si sentis? Que l’on juge aussi sévèrement que l’on voudra le rôle que Yaudreuil a joué dans l’histoire : il n’en faut pas moins reconnaître qu’il avait de quoi se rendre aimable ; aux meilleures traditions de politesse et d’élégance de l’ancien monde, il joignait les goûts de la société moderne.

« M. de Yaudreuil aimait passionnément les arts et les lettres ; il se plaisait à les encourager plus encore en amateur qu’en homme puissant. Toutes les semaines il donnait un dîner qui était uniquement composé de littérateurs et

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d’artistes. La soirée se passait dans un salon où l’on trouvait des instruments, des crayons, des couleurs, des pinceaux, des plumes, et chacun composait, peignait, écrivait, selon son goût ou son talent. M. de Vaudreuil luimême en cultivait plusieurs ; sa voix était fort agréable ; il était bon musicien *. »

Il savait en outre, dans ses rapports avec les écrivains et les artistes, leur marquer une considération flatteuse qui les lui gagnait vite.

« Il trouve très bien, écrivait Chamfort à Morellet, très simple qu’on ait des talents, du mérite, même de l’élévation, et qu’on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement, quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier commis. Il devance de quelques années le moment où l’orviétan de ces Messieurs sera tout à fait éventé 1 2. »

Si ombrageux qu’il pût être, comment Chamfort eût-il résisté aux avances d’un homme si séduisant ? Et il est vrai qu’il aima très sincèrement Vaudreuil ; si, par lui, il obtint des places et des pensions, ce fut, non pas sans doute à son corps défendant, mais sans avoir cherché à user de la faveur de son ami. Mirabeau, ayant à faire recommander quelqu’un à M. de Vaudreuil, témoigne du désintéressement que Chamfort apporta dans ces relations :

« Je ne vous ai jamais recommandé personne en France, dit-il dans une lettre datée de Londres, pas même moi, parce que j’ai toujours trouvé que cette discrétion était de délicatesse et d’honnêteté envers un homme que son mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en

1. Note de l’éditeur des Mémoires de Mm8 Campan, 1, 145 (Paris, 1823, in-8“).

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