‹ ChamfortChapitre 79 sur 207 · Ed. Auguis, II · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, II

sur les lois qui doivent décider de son honneur et de sa vie », en prétendant aussi ne rien abandonner de ses privilèges pécuniaires qui font « de l’oppression du faible le patrimoine du fort ».

« Et vous voulez que j’écrive! poursuit-il. Ha! je n’écrirai que pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes ; je craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop profondément et ne m’inspirât une éloquence qui enflammât les esprits déjà trop échauffés je craindrais de faire du mal par l’excès de l’amour du bien. »

Puis, avec une netteté qui n’admet pas de réplique, il signifie à Vaudreuil que son opinion est faite sur ces sujets, et que rien ne saurait la changer. « J’ai voulu vous faire ma profession de foi, afin que si, par hasard, nos opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur cette conversation. » Au reste, quelque divergence qu’il y ait entre leurs idées, son amitié pour Vaudreuil reste la même, mais, au nom même de cette amitié, il le conjure d’ouvrir les yeux sur ce qu’il y a d’injuste et même d’inhumain dans cette résistance des aristocrates, et sur les tempêtes qu’ils vont déchaîner, s’ils ne veulent point s’en départir.

* Souffrez que j’en appelle à la noble portion de cette âme que j’aime, à votre sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble d’appartenir à une association d’hommes, quelque respectable qu’elle puisse être, qu’à une nation entière, si longtemps avilie et qui, en s’élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même

injuste envers les noms de ceux qui lui auront été défavorables 1 ? »

Est-ce ainsi qu’un parasite parle à son Mécène, un client à son protecteur ? Si cette lettre eût été connue, les pamphlétaires de la réaction aristocratique, qui ont calomnié la nature des relations de Chamfort avec Vaudreuil, auraient été réduits à se taire ; il leur aurait bien fallu reconnaître aussi que Chamfort ne devint point, comme ils l’ont dit, un partisan de la Révolution seulement lorsqu’elle eut cause gagnée.

Dès l’époque, en effet, où Chamfort accepta d’être Ehôte du marquis de Vaudreuil, il entretenait un commerce suivi avec Mirabeau. En même temps que son intimité avec le grand seigneur, favori des Polignac, familier du cercle de la reine, le mettait, pour ainsi dire, au cœur même de l’ancienne société et lui permettait de confirmer, de développer ainsi ses premières observations, d’en recueillir de nouvelles, il devenait l’ami de l’homme qui allait être, sinon le créateur, au moins l’évocateur du monde nouveau. Cette liaison avec Mirabeau ne fut pas une simple liaison mondaine ; ils échangèrent leurs idées, écrivirent ensemble un livre dont le caractère révolutionnaire est, comme nous le verrons, bien accusé ; et, s’ils n’allèrent pas jusqu’à préparer un plan de campagne, leur correspondance marque clairement qu’ils avaient cons-

1. Voir toute cette lettre dans l’édition Auguis, V, 293 sqq.

cience de faire, de concert, comme une veillée des armes

Cette correspondance, dont il ne nous reste que les lettres de Mirabeau, s’ouvre à la date du 4 décembre 1783. La première lettre atteste qu’il y a dès lors entre ces deux hommes, non pas encore de l’intimité, mais déjà de la familiarité : ce qui indique que les deux correspondants avaient dù entrer en relations à une époque antérieure. Où et quand s’étaient-ils connus? Il se peut que Talleyrand les ait rapprochés dès 1779. Peut-être aussi se rencontrèrent-ils vers 1780 ou 1781, au temps où Mirabeau, sorti du donjon de Vincennes, ne s’était pas encore constitué prisonnier à Pontarlier. Franklin venait alors souvent visiter Mme Helvétius à Auteuil et, chez cette aimable femme, et chez lui-même à Passy, se pressaient les écrivains, les utopistes et même les simples curieux désireux de le voir et de l’entendre. Mirabeau ne pouvait guère manquer de se rendre à ces réunions, où passa tout Paris ; et, dans le cercle de Mme Helvétius, où Chamfort, comme on sait, se faisait écouter *, le futur tribun, aigri alors par tant de malheurs mérités ou non, remarqua probablement le causeur spirituellement amer qui, devant cet auditoire de choix, se donnait toute liberté d’être agressif. Les traverses par lesquelles Mirabeau

1. On ne saurait douter que Chamfort et Franklin se soient rencontrés et connus chez Mma Helvétius. On sait que Franklin, en 1781, écrivit à Mme Helvétius une lettre badine, où il contait avoir vu, aux enfers, Helvétius marié avec Mme Franklin. « Vengeons-nous », disait-il, en terminant. Or, un contemporain (Castéra) nous dit que la copie qu’il a de cette lettre intime est de la main de Chamfort.

passa de 1781 à 1783, sa captivité à Pontarlier, ses procès, ne lui permirent pas d’abord d entretenir avec Chamfort des relations régulières ; mais en 1784 leur liaison est complète, leur correspondance devient assez active, et, sur les dix-sept lettres de Mirabeau, qui nous ont été conservées, douze sont de cette année.

Ces lettres, au début, n’offrent qu’un intérêt médiocre. Les huit premières, écrites de Paris, nous entretiennent, dans un langage que des allusions de société rendent fort obscur, d’une intrigue galante pour laquelle Mirabeau se faisait obligeamment l’intermédiaire de Chamfort. De quels personnages s’agit-il en cette affaire ? On ne sait et l’on peut croire que cela importe peu. Mais ce qu’il faut retenir de ces lettres, ce sont les passages relatifs à la publication du pamphlet sur l’Ordre des Cincinnati ; cet ouvrage, destiné en apparence à combattre l’institution d’un Ordre militaire aux Etats-Unis, était en réalité une attaque à fond contre toute noblesse héréditaire ; il contient des passages singulièrement éloquents et vigoureux et qui atteignent directement l’aristocratie française. Or, des termes mêmes des lettres de Mirabeau, il résulte évidemment que, quoi qu’en ait pu dire Lucas Montigny % il s’était associé Chamfort comme collaborateur à cette œuvre, et que cette part de collaboration fut peut-être très large.

« N’ayez pas peur, mon ami , que ce que vous ferez soit mal fait, écrit un jour Mirabeau ; il n’est pas en vous

i. Mémoires de Mirabeau, par Lucas Montigny, tome V, p. 140 sqq. (Paris, 1834-1865, 8 vol. in-8°.)

de ne pas finir ; et, d'ailleurs, pour une âme aussi neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n’est presque qu’à lui seul et dont la pratique a composé et dirigé sa vie. C’est cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la liberté s’élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des dangers de la servitude et lui montrer de loin les fers qui menacent sa postérité *. »

Et ailleurs, comme Chamfort lui paraissait travailler avec trop de lenteur :

« Vous êtes bien aimable de m’avoir sacrifié Navarre, lui écrit Mirabeau ; mais vous le seriez plus encore de pousser votre besogne : 1° parce que vous êtes digne de mettre la gloire à régner chez vous, 5° parce que la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec F... (Franklin) pour expliquer le retard 1 2. »

Après avoir lu ces passages, on ne peut constester, je crois, que Chamfort ait eu part à ce pamphlet des Cincinnati.

Il est plus malaisé de savoir dans quelle mesure s’exerça sa collaboration. Quand, sous la Terreur, on le dénonça comme contre-révolutionnaire, dans sa réponse aux délateurs, il disait en parlant de lui-même : « C’est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté les morceaux les plus vigoureux insérés dans le livre sur l’Ordre américain de Cincinnatus, ouvrage publié en 1786, et qui porta les plus rudes coups à l’aristocratie française dans l’opinion publique3 ». A s’en tenir

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