‹ ChamfortChapitre 81 sur 207 · Ed. Auguis, V · texte numérisé non relu

Ed. Auguis, V

que Mirabeau se serait, comme- il dit dans la préface du pamphlet, « abandonné à quelques-uns de ses mouvements 1 » .

Quoi qu’il en soit du reste, et la part que Chamfortprità cet ouvrage eût-elle été assez restreinte, il reste toujours que sa collaboration certaine avec Mirabeau atteste qu’il y avait déjà entre eux une sorte d’intimité intellectuelle. C’est ce qui ressort encore plus clairement de la lecture des autres lettres de cette correspondance. Ce qu’on y trouve, ce n’est pas seulement des protestations d’amitié, des détails de vie intime, des anecdotes de voyageur ; ce qui remplit surtout ces pages, ce sont des considérations sur la situation politique, économique et sociale de l’Angleterre, ce sont des vues sur les rapports de la politique et de la morale. On sent que Mirabeau s’adresse à un homme avec qui il avait l’habitude de traiter ces hautes questions, dont les pensées et les préoccupations civiques sont en communion avec les siennes ; et, — chose qui a scandalisé les admirateurs du grand tribun et qui ne laisse pas en effet de surprendre au premier moment, — Mirabeau ne parle point ici à Chamfort comme un maître à son disciple, mais plutôt comme un disciple à son maître.

1. « L'ouvrage qui occupait alors Mirabeau était celui sur l’Ordre de Cincinnatus , dont ou craignait en Amérique les conséquences fâcheuses pour la liberté. Franklin lui avait communiqué un petit pamphlet, dont il désirait une traduction Au lieu d’une traduction, Mirabeau en fit une imitation; il y ajouta ses propres idées sur la noblesse héréditaire, sur les Ordres en général, et fit de cette bagatelle un livre excellent. » ( Notice sur Mirabeau, par Mme de Neiira, citée par Lo.ménie, Revuedes Deux-Mondes , 1er juin 1858.) — L’édition originale des Cincinnati a paru à Londres chez Johnson , mdcclxxxv.

Lucas Montigny, qui, dans l’excès de sa piété filiale, nie, contre toute évidence, que Chamfortait eu part à la composition des Cincinnati , ne veut pas admettre davantage que Mirabeau lui ait témoigné de la déférence et de l’admiration. Dans les lettres de son père adoptif, il n’y a, dit-il, que « beaucoup de louanges et de flatteries assez guindées pour qu’il soit permis d’en suspecter la sincérité ». Outre que Lucas-Montigny ne prend point garde que cette façon de présenter les choses n’est pas à l’honDeur de Mirabeau, il oublie trop que le texte des lettres est là, et qu’elles sont conçues en termes trop peu équivoques pour qu’il soit possible de leur faire dire autre chose ou moins qu’elles ne disent. — Nous consentirons, si l’on veut, à penser que Mirabeau a forcé la louange, quand il vante le talent d’écrivain de Chamfort : « Pour vous, lui écrit-il, qui savez méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l’âme et le génie de Tacite, avec l’esprit de Lucien et la muse de Voltaire, quand il rit et ne grimace

pas 1 ». Oui, il se peut que, sur ce point,

Mirabeau, qui était du midi, se soit laissé aller aisément à l’exagération ; il aimait d’ailleurs à séduire et savait bien qu’on ne risquait pas de déplaire à un écrivain en faisant violence à sa modestie.

Mais il est d’autres passages où il nous semble qu’il n’a exprimé que sa pensée et toute sa pensée. Il nous paraît pleinement sincère, quand il loue,

i. JEd. Auguis, V, 354.

dans Chamfort, l’observateur bien informé et le

moraliste original « riche en résultats moraux ,

en vues profondes, en aperçus nouveaux 1 » ; quand il se réjouit de trouver, dans ses entretiens avec lui, un partner toujours fécond en ressources : « Je ne peux résister, lui écrivait-il, au plaisir de frotter la tête la plus électrique que j’aie jamais connue 2 ». Ne trouve-t-on pas comme contrôle de cette parole ce que Chamfort, qui savait comme Mirabeau aimait à faire valoir l’esprit des autres, disait, un jour, à Vitry, leur ami commun : « Mirabeau est précisément le briquet qu’il faut à mon fusil » ? Et, certainement encore, Mirabeau parle sans hyperbole et sans feinte, quand il déclare que, s’il tentait quelque grand ouvrage philosophique, il voudrait avoir Chamfort pour inspirateur et pour guide.

n Je n'ai jamais si bien senti combien vous étiez nécessaire pour m’encourager et me guider. . . un grand ouvrage de morale et de philosophie, je ne l’entreprendrai jamais qu’auprès de vous, qui êtes la trempe de mon âme et de mon esprit 3. «

C’est que, à bien prendre les choses, la haute idée que Mirabeau se fait de l’intelligence de Chamforl vient surtout de la grande estime où il tient son caractère ; en fait, Chamfort a sur lui une autorité surtout morale. Voilà ce que de nombreux passages de la correspondance manifestent jusqu’à l’évidence. Un jour, Mirabeau écrira ceci :

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