‹ ChamfortChapitre 89 sur 207 · I. Ed. Auguis, I, 43 i · texte numérisé non relu

I. Ed. Auguis, I, 43 i

que Chamfort ait été employé plus d’une fois à des collaborations de ce genre.

« Il reste à vous expliquer, écrit-il à l’abbé Roman, pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti de la retraité. C’est, mon ami, ce que je ne puis vous développer.... Mais je puis vous dire, sans que vous deviez me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature *... »

L’allusion est, je crois, assez transparente ; et l’on comprend qu’il ait pu dire que les ministres lui avaient montré « leurs cartes. »

Mais ce n’est pas assez de se trouver à une bonne place pour bien voir ; il faut encore savoir regarder. Dès que, chez un moraliste, l’esprit de système ou la passion se laissent surprendre, ce n’est plus seulement telle ou telle observation qui nous inspire de la défiance ; cette défiance s’étend à tout, nous pensons que rien n’a pu être saisi d’une vue juste et nette.

Or, s’il est vrai qu’il n’y a point, à proprement parler, de système dans l’œuvre de Chamfort, on a prétendu pourtant, non sans apparence de raison, que son esprit avait été dominé par une sorte de pessimisme instinctif, et qu’il y avait là de quoi fausser la justesse de ses remarques et surtout de ses réflexions.

Qu’il ait été atteint à un moment de cette espèce de jaunisse morale, on ne saurait ne pas le reconnaître. N’est-ce pas lui qui a écrit

i. Ed. Auguis, V, 270.

l’observateur et le moraliste 135

ces lignes : « Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures ; c’est un palliatif ; la mort est le remède1 » ? Et ailleurs : « C’est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la Science du Bien et du Mal qui produit la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que lorsqu’on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort de l’âme, c’est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes2? » Ou encore : « L’espérance n’est qu’un charlatan qui nous trompe sans cesse, Et, pour moi, le bonheur n’a commencé que lorsque jel’ai eu perdue. Je mettrais volontiers sur la porte du paradis le vers que Dante a mis sur celle de l’enfer :

Lasciate ogni speranza, voi ch’ entrate 3. »

Comme on l’a remarqué, Schopenhauer a pu s’emparer de quelques-unes de ces idées et construire « sur elles tout un système de découragement et de désespérance universelle ». Mais ces pensées désolées n’expriment point une doctrine ; ce sont des plaintes ou des cris de révolte. On surferait Chamfort, si l’on s’avisait de prétendre qu’il fut pessimiste autrement que par accident ou plutôt par accès. Quelle apparence que le nihilisme intellectuel ait pu, avant l’heure où l’enseignèrent les docteurs d’outre-Rhin, gagner l’esprit d'un Français cultivé par l’éducation classique !

Page 1