Ed. Auguis, II, H
l’observateur et le moraliste 141
la confusion et une première chance de netteté. De deux images, dont l’une reproduit tous les traits de l’original, confus et brouillés, et dont l’autre, où plus d’un détail est omis, offre des contours accusés et nets, laquelle donne le mieux l’impression de la vérité et de la vie ? — La passion est exagératrice aussi, nous n’y contredisons point. Mais, si le peintre qui exagère court le risque de déformer les objets, il advient en revanche qu’il les rende avec plus de relief et de vigueur. — Tout pesé, en demandant l’impassibilité à l’observateur, on s’expose à lui faire le même tort qu’à l’historien de qui l’on exigerait une impartialité absolue.
A vouloir interdire la passion à un peintre de mœurs, il y a donc excès de rigueur. Mais il est incontestable qu’on ne peut la tolérer que sous certaines conditions et dans une certaine mesure. Quand on reconnaît qu’un observateur, en cédant à la passion, non seulement subit son empire, mais qu’il y acquiesce, quand, au lieu d’être entraîné par elle, il s’y livre et s’y abandonne, et que, manifestement, il ne fait en aucun cas aucun effort pour lui résister; quand elle ne le domine pas à son insu, mais qu’il consent à toutes ses suggestions, assurément, alors, on ne peut ni se confier à lui, ni le croire. Il devient de même plus que suspect dès que sa passion prend sa source dans un intérêt tout personnel, dès qu’elle l’engage à ne chercher que des résultats pratiques, à ne viser qu’un but immédiat ou prochain. La passion permise au moraliste est d’une espèce toute spéciale ; il faut qu’elle se soit épurée, qu’elle ne soit passion,
pour ainsi parler, qu’au second degré et qu’elle participe de l’intelligence presque autant que de la sensibilité.
Or, ne doit-on pas reconnaître que, malgré les violences qui lui échappent parfois, Chamfort s’est efforcé de tenir sa passion en bride, et qu’il eut le dessein de faire œuvre, non de pamphlétaire, mais d’historien des mœurs ? Ne faut-il pas remarquer que les anecdotes qu’il recueille, il se garde de les prendre de toute main ? Il ne cite ces témoignages contre la société de son temps que lorsqu’il les croit véridiques ; souvent il nous avertit qu’il les tient d’original ; souvent il nomme ses autorités. De plus, autant que pas un, il a souci d’observer avec attention et fidélité. Loin qu’il s’en tienne aux surfaces, au premier coup d’œil, une observation à moitié faite lui paraît de nulle valeur; car, dit-il, « les hommes qu’on ne connaît qu’à moitié, on ne les connaît pas ; les choses qu’on ne sait qu’aux trois quarts, on ne les sait pas du tout 1 » . A son sens, c’est un devoir strict que de ne rien noter qu’on n’ait pris sur le vif et directement constaté ; ce qu’on apprend par les conversations ou par les livres, « même ceux qui ont pour objet de faire connaître la société... est faux ou insuffisant 2 ». Et même, à son gré, une attention toujours éveillée ne saurait suffire, il faut encore une patience capable d’aller jusqu’à la minutie.
« Dans les grandes choses, en effet , les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer ;
1 Ed. Auouis, I, 394.