‹ Chamfort maximes, pensees, anacdotes, caracteres & dialoguesChapitre 13 sur 20 · PENSÉES MORALES · texte numérisé non relu

PENSÉES MORALES

Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite : Neque muMer, amissâ pudicitià, alia abnuerit, après l’exemple de tant de femmes qu’une faiblesse n’a pas empêchées de pratiquer plusieurs vertus? J’ai vu madame de L..., après, une jeunesse peu différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans i’àge mûr, une passion digne d’Héloïse. Mais ces exemptes sont d’une morale dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer, afln de n’ètre pas dupe de la charlalauerie des moralistes.

On a, dans le monde, ôté des mauvaises mœurs tout ce qui choque le bon goût : c’est une réforme qui date des dix dernières années.

L’àme, lorsqu’elle est malade, fait précisément comme le corps : elle se tourmente et s’agite en tous sens, mais elle finit par trouver un peu de calme ; clic s’arrête enfin sur le genre de sen-

limenls et d’idées le plus nécessaire à son repos.

Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les intéressent sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois, cependant, ils ont des aperçus qui feraient croire qu’ils sont près de la vérité ; mais ils s’en éloignent bien vile, et ressemblent aux enfants qui courent après un masque, et qui s’enfuient si le masque vient à se retourner.

Un bienfaiteur délicat doit songer qu’il y a dans le bienfait une partie matérielle dont il faut dérober l’idée à celui qui est l’objet de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde et s’enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme, entre deux amants, l’idée de la jouissance s’enveloppe et s’anoblit dans le charme de l’amour qui l’a fait naître.

La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés après avoir fait du bien, s’enfuient comme la Galatée de Virgile : Et se cupit ante vir deri.

La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu’on ne soit sûr de la tuer ; sans quoi , elle revient à la charge , plus furieuse que jamais.

Les nouveaux amis que nous faisons après

un certain âge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair et d’os.

Dans les naïvetés d’un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable.

La plupart des amitiés sont hérissées de si et de mais, et aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de sous-ente9vdus.

Il en est du bonheur comme des montres : les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins.

La pauvreté met le crime au rabais.

Les stoïciens sont des espèces d’inspirés qui portent dans la morale l’exaltation et l’enthousiasme poétiques.

S’il était possible qu’une personne sans esprit pût 'sentir la grâce, la finesse, l’étendue et les différentes qualités de l’esprit d’autrui, et montrer qu’elle le sent, la société d’une telle personne, quand même elle ne produirait rien d’ellemème, serait encore très-recherchée. Même résultat de la même supposition à l’égard des qualités de l’àme.

En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentiments extrêmes, en amour, en

amitié, soit par la mort de ce qu’on aime, soit par les accidents de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu’en font les gens du monde.

Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions et l’aveu de la raison par-dessus le marché.

L’amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d’une rose.

La générosité n’est que la pitié des âmes nobles.

Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à loi ni à personne : voilà, je crois, toute la morale.

Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l’abbaye de Thélème : Fais ce que tu voudras.

11 n’y a que l’amilié entière qui développe toutes les qualités de l’àme et de l’esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agréments. Ce sont de beaux fruits qui n’arrivent à leur maturité qu’au soleil, et qui, dans la serre chaude, n’eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.

ESPRIT DE CHAMPORT.

J’ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son cheval, ne pouvant le gouverner.

Les premiers sujets de chagrin m’ont servi (le cuirasse contre les autres.

Je conserve pour M. de la B... le sentiment qu’un honnête homme éprouve en passant devant le tombeau d’un ami.

La fortune, pour arriver à moi, passera -- par les conditions que lui impose mon caractère.

Lorsque mon cœur a besoin d’attendrissement, Je me rappelle la perte des amis que je n’ai plus, des femmes que la mort m’a ravies ; j’habite leur cercueil , j’envoie mon âme errer autour des leurs. Hélas! je possède trois tombeaux.

En renonçant au monde et à la fortune, j’ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse ; et, en dépit du proverbe, je m’aperçois que « qui quitte la partie la gagne. »

La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent.

Ma vie entière est un tissu de contrastes apparents avec mes principes. Je n’aime point les princes, et je suis attaché à une princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et plusieurs de mes amis sont revêtus

de décorations monarchiques. J’aime la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque ma seule consolation, et je ne vois point de beaux esprits, et ne vais point à l’Académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à l’homme, et je vis sans illusion ; que je crois les passions plus utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c’est que les passions, etc.

Ce que j’ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore, je l’ai deviné.

L’honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l’homme par excellence. Pour peu qu’il ait d’esprit, sa société est très-aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d’importance à rien. Il est indulgent, parce qu’il se souvient qu’il a eu des illusions, comme ceux qui en sont encore occupés. C’est un effet de son insouciance, d’être sûr,daiîs le commerce, de ne se permettre ni redites, ni tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu’un autre, parce qu’il est constamment en état d’épigramme contre son prochain. Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. C’est un homme qui, d’un endroit écl.airé, voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux

ESPBTT DE CHÂMFORT.

qui s’y promènent au hasard. Il brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu’on applique aux hommes et aux choses.

On s’effraye des partis violents; mais ils conviennent aux «âmes fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l’extrême.

La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre. '

L’homme peut aspirer à la vertu : il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité.

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