XXVI PRÉFACE
n’était pas un écrivain sérieux, tant qu’on n’avait pas prouvé ce qu’on pouvait faire sur les pas de Racine, de Corneille et de Voltaire. Chamfort fit donc sa tragédie comme tout le monde. Mustapha et Zéangir eut du succès. Ce qu’on en peut dire de mieux, c’est que c’était une oeuvre médiocre, et que la valeur de Chamfort n’est pas là, à coup sûr.
Chamfort était arrivé à la cour par madame la duchesse de Grammont, qu’il avait rencontrée à Chanteloup, propriété de M. le duc de Choiseul, où il s’était arrêté en revenant de Baréges. Mustapha et Zéangir fut joué à Fontainebleau. Appelé par Marie-Antoinette dans sa loge après la représentation, et sollicité de raconter toutes les choses flatteuses que le roi et la reine, dont l’émotion avait été visible, lui avaient adressées: « Je ne saurais ni les oublier, ni les répéter, » dit Chamfort. 11 parait que le petit ballon n’était pas aussi facile à crever que l’avait avancé Diderot.
Le roi donna à l’auteur de la nouvelle tragédie douze cents livres de pension, et le prince de Condé lui offrit d’étre le secrétaire de ses commandements. Chamfort, qui n’avait pas sollicité ces faveurs, rémunération habituelle des travaux littéraires en ce temps-là, les accepta. Mais il ne tarda pas à regretter de n’avoir pas refusé la dernière. Il ne fut pas plus tôt établi au palais Bourbon, qu’il eut l’idée d’en sortir. Il s’évertua à le faire sans blesser le prince de Condé, et il y réussit après une notable dépense d’épitres en vers et en prose où il redemandait au prince sa liberté.
Chamfort entra à l’Académie en 1781. Il succédait à Sainte-Palaye. Nous citerons ici quelques fragments de la correspondance intime de Chamfort. Elles feront connaître la marche de son esprit, ses
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incertitudes, qui étaient celles de son temps, ses contradictions, qui furent à celle époque celles de tout ce qui pensait, et où l’on retrouvera l’image fidèle du malaise d'une société qui sentait sa fin et qui n’avait encore que des aspirations vagues vers l’avenir.
« Ma vie est un tissu de contrastes apparents avec mes principes : je n’aime point les princes, et je suis attaché à un prince ; on me connait des maximes républicaines, et je vis avec des gens de cour; j’aime la pauvreté , et je n'ai que des riches pour amis ; je fuis les hommes, et les hommes sont venus à moi ; les lettres sont ma seule consolation, et je ne vois pas de beaux esprits ; j’ai voulu être de l’Aca- démie, et je n’y vais jamais; je crois que les illusions sont le luxe nécessaire de la vie, et je vis sans Illusions ; je crois que les passions nous sont plus utiles que la raison, et j’ai détruit mes passions. »
11 dit ailleurs :
« J’ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c’était dans un âge où l’expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses ; où je croyais qu’elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos; où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœuretnon une lutte éternelle de vanité... Le temps et la réflexion m’ont éclairé ; je ne suis pas de ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. »
Cette vie agitée, celte vie frivole du monde le fatigue ; elle lui prend plus qu’elle ne peut lui donner. 11 conclut ainsi, dans une autre lettre :
« J’ai très-peu, mais j’ai autant et plus que quantité de gens de mérite. Aussi je ne demande rien ;
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mais il faut que vous me laissiez à moi-même.
» Il n’est pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le poids des devoirs attachés à la fortune; j’ai une santé délicate et la vue basse ; je n’ai gagné jusqu’à présent dans Ic.monde que des boues, des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque d'étre écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse, et, si cela n’est pas terminé à telle époque, je pars. »
« L’indépendance, la santé, le libre emploi de mon temps, l’usage, même l’usage fantasque de mes livres, voilà ce qu’il me faut, si ce n'est point ce qui me sufllt. »
Il raconte encore que, touchant par an près de quatre mille livres, il se considérerait comme riche, mais que scs liaisons dans le grand monde n’avaient pas tardé à lui faire regarder cette fortune comme une véritable détresse, et que, forcé d’opter entre deux partis, celui de faire de la littérature un métier ou celui de solliciter des grâces avilissantes, il avait opté pour un troisième parti, celui de la retraite.
Puis il tourne sa mélancolie contre lui-même. \ « A la fin, on se lasse de soi, » dit-il avec un sourire où l’esprit se montre jusque dans la tristesse. Le mat de Chamfort alors, c’était la fatigue et, par suite, le vide de son cœur. Heureusement, le remède n’était pas loin.
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Retraite à Auleuil et à Taudouleurs. — Madame •**. — Sa mori. — Regrets de Chamfort. — II perd sa mère. — De ce qu’il faut entendre par la misanthropie de Chamfort. — Ce que doit Ctrc un moraliste. — Opinion de Balzac cl de Chamfort. — Do l'amitié. — M. de VaudreuiljM. de Sainte-Beuve.
Il se retira d’abord à Auteuil.
Dans la lettre IV de sa correspondance, lettre adressée à l’abbé Roman, Chamfort raconte bientôt sa liaison avec une femme dont il parle ainsi : « Un être dont le pareil n’existe pas dans sa perfection relative à moi. »
Il vécut deux ans avec elle. Pendant ces deux années, six mois passés à la campagne, à Vaudouleurs, près d’Êtampes, lui semblent les plus heureux moments de sa vie. « C’est le seul temps de ma vie que je compte pour quelque chose, dit-il quelque part. » L’amour, qui n’avait fait que l’effleurer jusque-là, l’avait enfin touché sérieusement. Cet amour étonna quelques dames de son temps. Chamfort avait eu à choisir entre les plus jeunes etles plusjolies,et il parait que celle qui avait fixé son choix avait presque passé Page d'être aimée, sinon d'aimer. C’était, du reste, une femme trèsdistinguée, l’égale de Chamfort comme esprit, s’il faut en croire ce que quelques-uns ont dit d'elle. Qu’elle eût ou n’eût pas effectivement toutes les
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perfections, qu'importe ? La femme qu’on aime est toujours parfaite. « L’amour ne cherche pas les perfectionsréelles,(litChamfortquelque part;il n’aime que celles qu'il crée, il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu'ilsonl faites.»
.M. Houssaye dit que cette liaison fut légitimée et que Chamfort épousa celle qu’il aimait. L’auteur des Amoureuses du temps passé n’ayant pas l'habitude de reculer devant le récit de simples histoires d’amour, nous devons l'en croire sur parole, quand il marie deux amants.
Quoi qu’il en ait été de celte union, elle tint la première place dans la vie et dans le cœur de Chamfort. Elle raviva son âme. Malheureusement pour lui, elle ne devait pas durer. Son amie tomba malade un jour , et une mort terrible, une mort soudaine la lui enleva. Cbamfort fut longtemps inconsolable. Il dut quitter sa chère retraite : « Un ami vint m’arracher de ce séjour charmant devenu horrible pour moi, » dit-il.
Il voyagea et put faire cette cruelle épreuve qu’il n’y a rien de plus fidèle qu’un chagrin sérieux: ce chagrin, quelques efforts que fit Chamfort pour le concenlrer, éclata dans quelques lettres qui, certes, n'étaient pas plus destinées à la publicité que tant d’autres choses charmantes qu’on a pu réunir de Chamfort, après sa mort.
« Je ne puis plus vivre, dit-il à un de ses amis ; les larmes coulent, et c’est, depuis qu’elle n’est plus, le moment le moins malheureux. »
Et un peu plus tard, dans une autre lettre, quand sa peine commence à parler, c'est-à-dire à cette période de la douleur où les regrets, en perdant de leur amertume, semblent gagner quelque douceur, où la douleur devient chère, en quelque sorte, au cœur
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qui la ressent. « Je ne finirais pas, écrivait-ü, si je vous parlais de ce que j'ai perdu. C’est une source éternelle de souvenirs tendres et douloureux. Ce n'est qu’après six mois que ce qu’ils ont d’aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont d'amer et de pénible. Il n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu et à soulever mon cœur avec elle. »
J'ai omis de dire qu’il avait perdu, qu’il avait pleuré sa mère. C’est d'un autre ton qu’il parle de cette épreuve. Il n’a pas été surpris par le coup qui le frappe; la blessure était attendue; mais, à la façon dont il en parle, on sent que, si préparé qu’il fût à la recevoir, elle a traversé sa poitrine.
« Vous devez croire, écrit-il à son ami, vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tète. Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup. Il y a deux mois et demi que j’ai eu le malheur de perdre ma mère. Ce n’est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans était un âge qui devait me préparer à ce malheur... »
A Dieu ne plaise que je prétende faire de Chainfort, de ce cœur bien trempé, un élégiaque; mais, en vérité, quand je lis ces fragments qui attestent sa sensibilité, qui prouvent que son âme connaissait toutes les douleurs humaines, et que. si discrète qu'il la voulût, elle résonnait sous chacune d’elles, dès que ses sanglots ne pouvaient être entendus que d'un ami, je me demande ce qui a pu donner à M. Sainte- Beuve, la malheureuse assurance de nier le cœur de cet honnête homme et de ce grand écrivain.
On a dit : « Les pensées de Chamfort sont d’un misanthrope ! » Mais toutes les pensées sérieuses sont d’un misanthrope, à ce compte. Voir clair, être un observateur profond, et être gai et écrire en rose, cela
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ne va guère ensemble, j’imagine. La misanthropie ne cache rien qu’un cœur blessé. Le secretdu caractère de Chamfort est tout entier dans ces mots. qu’il répétait souvent, dit Rœdcrer : « Tout homme qui, à quarante ans, n’est pas misanthrope, n’a jamais aimé les hommes. » Ce n’est pas manquer de cœur que de voir avec douleur et colère même les vices de l’humanité, que de les considérer comme des fléaux et que d'en souffrir comme on souffre d’une maladie, que d’en parler à la fois — et c’est le fait de Chamfort — en satiriste qui veut corriger et en moraliste qui veut instruire. « Pour moraliser en littérature , a dit Balzac (un vrai penseur, lui aussi), le procédé a toujours été de montrer la plaie.» Le véritable ennemi des hommes ne les évite pas; il reste au milieu d’eux pour rire de leurs fautes. 11 se garderait bien d’étre amer, il n’est qu’impertinent. Rivarol, en ce sens, mériterait bien plutôt les reproches que M. Sainte-Beuve adresse à Chamfort. Mais M. Sainte-Beuve n’a pas, pour être dur envers Rivarol, les raisons qui le poussent contre Chamfort.
Voulez-vous savoir ce que doit être un moraliste, demandez-le à Chamfort lui-méme; il vous le dira, avec la liberté de langage admise de son temps, bien mieux que ses critiques.
« Il y a deux classes de moralistes et de politiques, dit-il, ceux qui n’ont vu la nature humaine que du côté od ieux ou ridicule, et c’est le plus grand nombre : Lucien , Montaigne, la Bruyère, la Rochefoucauld, Swift, Mandeville, Helvétius, etc. ; ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections : tels sont Shaftesbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n’ont vu que les latrines ; les seconds sont des enthousiastes qui
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détourneot leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n’en existe pas moins. Est in medio verum. »
Tout, dans la vie de Charafort, dément l’accusation à laquelle nous avons tort peut-être de répondre. Ceux qui l'ont portée contre lui ne savent-ils pas, aussi bien que nous, que non-seulement il fut bon flls et amant ou mari tendre et dévoué, mais encore qu’il fut un excellent et fidèle ami pour tous ceux que son cœur distingua et qu’ii parla de ses amis et de ses amitiés , comme il serait bon que quelques écrivains de nos jours eussent le courage de parler des leurs ?
Écoutez-le :
« L’amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d’une rose.»
« Dans certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, et l’aveu de la raison par-dessus le marché. »
« Il n'y a que l’amitié entière qui développe toutes les qualités de l’àme et de l’esprit de certaines personnes; la société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agréments.»
« Une àme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne les galanteries, comme l’àme qui a senti l'amitié dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts. »
Il écrit à un ami : « Il s’agit d'amitié: ce mot dit tout dans votre langue et dans la mienne. » Ailleurs, à propos de saliaison avec M. de ’Vaudreuil : a Ma liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle, qu’il n’y a pas moyen de penser à quitter ce pays-ci. C’est l’amitié la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous en écrire les détails ; mais je pose en fait que, hors l’Angleterre, où ces cboses-là sont simples, il
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n’y a presque personne en Europe digne d'entendre ‘ ce qui a pu rapprocher par des liens si forts un homme de lettres isolé, cherchant à l’étre encore plus, et un homme de la cour, jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur.»
Tout cela est pourtant, à en croire M. Sainte- Beuve et ses adhérents, d'un homme impitoyable, d'un homme qui n'a rien d'humain.
Après la triste On de son amour, on ne trouve plus trace d'aucun autre lien de ce genre dans la vie de Ohamfort.
Dans ce monde léger où tout se juge sur les probabilités, où les apparences suffisent pour la multiplication des faits, on a bientôt fait d’un homme ou d’une femme un cœur fragile et inconstant. Chamfort a écrit, sur l'amour et les femmes, une phrase qui nous a fait penser qu'il avait été moins prodigue de lui-méme qu’on ne l'a bien voulu dire :
« J’ai dans l’esprit une femme comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup. J’ai bien des obligations à celle-là. »
Quoi qu’il en soit, Chamfort avait caché son deuil à l'étranger. S’il avait songé à certaines critiques, il eût mieux fait de la montrer peut-être !
Mais celui qui avait eu cette belle pensée : « Il faut qu’un honnête homme ait l’estime publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui; » celui-là attendait l'opinion et se serait bien gardé de l’aider.
Chamfort avait voyagé en Hollande avec le comte de Narbonne. Le temps avait passé ; il fallait, non oublier, mais revenir. Le comte de Vaudreuil ne voulut pas l’abandonner à ses tristesses : il le logea dans son hôtel.
« L’amitié de M. le comte de 'Vaudreuil est devenue
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une véritable tendresse, dit Charafort, et a beaucoup contribué à soulager une partie de mes peines ; il m’a forcé à accepter un logement chez lui et a su me le rendre aimable. »
La correspondance de Chamfort avec M. de Vaudreuil, montre qu’il n’était point en reste avec lui. La plus entière liberté y règne d’un bout à l’autre. La discussion des abus du temps y lient une place importante. Rien de banal, rien de stérile dans ces échanges d’idées entre deux esprits également sincères qui font de mutuels efforts pour se convaincre et se rencontrer. C’est dans une de ses lettres à M. de Vaudreuil que Chamfort raconte ce qui suit :
« J’ai nié hardiment un mot attribué àM. le comte d’Artois. Ce mouvement, machinal chez moi, a été l’effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous m’avez attirées de sa part. On suppose que le prince a dit à un notable dont l’avis était favorable au peuple : Est-ce que vous voulez nous enroturer? Je ne crois point à ce mot; mais, s’il a été dit, le notable pouvait répondre : a Non, » monseigneur; mais je veux anoblir les Français, en » leur donnant une patrie. On ne peut anoblir les » Bourbons, mais on peut encore les illustrer en leur » donnantpoursujelsdescitoyens; et c’est ce qui leur » atoujoursmanqué.wC’est bien M. le comle d’Artois qui y est le plus intéressé, c’est bien lui qui peut dire, à la vue de ses enfants : Posteri, posteri, veslra resagitur. C’est de celte époque que tout en dépendra (13 décembre 1788). »
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Lo Révololloti éclate. — Prise de la Bastille. — Désintéressement de Chamfort. — Rœderer. — .Marmontel. — RivamI et Chamfort. — Réponse à d’injustes critiques. — Lettres de Mirabeau à Cbamfort. — Chamfort peint par Mirabeau et Chateaubriand.
Cependant l’orage commençait à gronder. L’heure de la grande lutte avait sonné. La Révolution éclata.
« Les plus indifférents , dit M. Houssaye, se jetaient avec enthousiasme dans le flux régénérateur où la liberté humaine venait d’étre trempée, comme Achille dans le Slyx. Chamfort s'y jeta éperdument, heureux de se trouver jeune en face de la liberté, cette maîtresse idéale que nous avons tous adorée en pleine jeunesse. »
Nous nous garderons bien de dédaigner cet hommage de M. Houssaye à la liberté, et de repousser ce souvenir de sa jeunesse. M. Houssaye a raison : oui, tout ce qui est jeune adore la liberté, et c'est là sa force ; quiconque ouvre les yeux s'éprend d’elle, se fait son chevalier et rougit en secret de ne plus l’èlre, le jour où il a perdu le droit de porter ses couleurs.
Mais où M. Houssaye se trompe, c’est quand il dit que Chamfortrse jeta éperdument dans la Révolution. La Révolution était un fait prévu, attendu par
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Chatnfort. Il n’y eut pas dans l’accUeil qu’il lui fit le plaisir impétueux mais étourdi de ia surprise; il la reçut comme un hôte longtemps désiré, mais qu’on* s’est préparé à recevoir et -dont on a plus d’une fois annoncé l’arrivée.
Lisez ce qu'il écrit à une de ses amies :
O Vous me paraissez bien apitoyée sur ie décès de notre ami, feu le Despotisme; vous savez que celte mort m’a très-peu surpris. C’est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de prophète.
» Sa chute, pour avoir été trop soudaine, nous mettra dans l’embarras quelque temps ; mais nous nous en tirerons.
» Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler les trente ans que nous venons de vivre en trois semaines. »
Ces trente ans que Chamfort venait de vivre en trois semaines ont été vécus par tous ceux qui ont mis un jour la main dans le feu d'une révolution.
Chamfortavait donc pressenti la Révolution; aussi n’hésita-t-il pas. Il entra un des premiers à la Bastille.
Déjà il appartenait de cœur et d’esprit aux idées nouvelles.il sedonnaà elles corpsetbiens. L’homme de lettres même, sacriflce méritoire pour une nature artiste comme celle de Chamfort, l’homme de lettres s’effaça devant le citoyen : « Lorsque nous touchons à dès désastres, écrivait-il, ce n’est pas le moment de prendre la plume de Swift ou de Rabelais. s — « Je craindrais de faire du mal, disait-il ailleurs, par l’excès de mon désir de faire le bien. »
« On a reproché à Chamfort, dit Rœderer , d’avoir été ingrat envers des amis qui l’avaient obligé pendant leur puissance, et l’on s'est fondé sur son ardeur