I I PREFACE
hulent, élire dorilp et oitpliqué : devenu le fort en thi/nc, l'honneur de la maison, on le forra à redoubler sa rhétorique, parce quil n'avait remporté que quatre prix .*wr rinq. L'année suivante, il satisfit heureusement aux comlitions exigées.
Au sortir des Orassins, il fait un peu tous les métiers, clerc de procureur, jJréccpteur, etc., mais sa naissance lui fermait bien des portes : il ne pouvait être ni d'épée, ni de robe, ni d'église.
En attendant mieux, il prit un nom, et se fit appeler M . de Chamfort. Chamfort et non pas Xicolas, la différonce était déjà notable, comme U l'expliquait spirituellement un jour au duc de Créqui, cdléguant que l'esprit donnait entrée partout.
— Vous en parlez à votre aise, lui disait-il; essayez donc de vo,/.i faire appeler Monsieur Criquet, et vous verrez r effet dans vn salon!
En attendant le sourire du destin, il suivit en Allemagne, en qualité de secrétaire, le comte Van Eyrh, ministre plénipotentiaire du prince de Liège. Mais ne se sentant aucune prédisposition pou.r « devenir Allemand », il revient « Paris et donne des ferons ou fils d'une jolie veuve de vingt-cinq cms.
Chamfort, « Hercule sorts la figure d' Adonis ■», eut bientôt pris feu. Ij'inceridi^ crût encore aux sourires de la soubrette de la dame. Il en résulta une lamentable querelle.
— // faut nous séparer, rond ut la veuve; chaque fois que v^us faites étudier mon fils, il maigrit.
— Et moi, répondit Vamoureux, toutes les fois que je vous enseigne!...
Déjà Chamfort versait dans cette galanterie facile qui, après avoir comjproniis sa santé, devait énerver ses facultés intellectuelles. Il se dépensa sans compter; son joli visage ne lui fit pas rencontrer de cruelles et sa réputation en cette fin de siècle prima celle des serviteurs de Vénus les plus notoires. Ce fut une flambée du cœur et des sens : à vingt ans, Chamfort se trouva usé comme un vieillard ei contraint d'aller demrmder le réconfort aux eaux de Spa f't de Barèges.
V&ÈEAUi. III
En même temps, son caractère s'atiriite; ayant rejeté la coupe des plaisirs après l'avoir vidée, il devient pessimiste et censeur sévère d'un siècle dont comme d'autres — plus complètement que d'autres peut-être — // avait connu les joies.
El cependant le bon/.tur lui a souri et lui sourira ejicore idus.: pensions, succ-cs, puiisojites amitiés, amour sincère, (Jhamfort, cet auteur de deuxième, même de troisième rang, recueille ce qui cît la récompense des favorisés de la fortune.
^Sa Jeune Indienue, représentée en 1764 à la Comédie- Française, lui vaut un succès hors de proportion avec la valeur de l'œuvre. Puis c'est toute une série de prix académiques qui procurent à Chumfort réputation et profits d'argent: en 1764, rEpître d'un père à son fils; en 1768, une dissertation sur cette question, si le génie des grands hommes influe sur leur siècle, i' Eloge de Molière est couronné en 1770 par V Arndémie Française, celui de La Fontaine par celle de Marseille.
Honneur que ne connurent ni Corneille, ni Racine, ni Molière: le roi pleure en entendant sa tragédie de Mustapha et Zéangir et la reine Marie-Antoinette lui accorde sur-le-champ une pension de dix-huit cents livres. D'autre part, le Marchand de Smyrne, denuuré longtemps au répertoire du T héâtre -F ranrois , pouvait lui faire illusion sur sa valeur personnelle.
Tant de roses ne vont naturellement pas sans quelques épines ; Grimm, devinant le caractère de l'homme d'après les personnages du Marchand de Smyrne, devine que Vauteur doit être « petit-maître, bon enfant au fond, mais vain, pétri de petits airs, de petites manières, ignorant et confiant à proportion; en un mot, de cette pâte mêlée dont il résulte des enfants de vingt-cinq ans ass^z déplaisants... »
Mais Chamfort avait de quoi se consoler d'un jugement sans tendresse : reçu à la Cour, recherché dans tous les salons, il se voit patronné par des femmes aimables 4t influentes telles que la duchesse de Grammont, la comtesse de Ohoiseul, les mnrqvi^p.^ d' AmhJimovf <>f de Bnnrpo.
IV PEÉFACE
II lui manquait d'avoir connu Vamour dévoué d'unr iemmc : ce bonheur ne devait même pas lui être refusé. « J'ai fait la rencontre d'un être dont le pareil n'existe pas dans sa perfection..., écrit-il dans une lettre; il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait une réunion co77iplète de tous les rapports, d'idées, de sentiments, et de positions. Je m'arrête ici parce que je sens que je ne pourrais finir. »
Ce bonheur malheureusement dura peu, mais à combien est-il donné de cultiver un tel souvenir!
Chamfort a tout pour lui : la faveur des grands, l'estime du intblic ; il est devenu secrétaire de Mme Elisabeth; un ami dévoué lui abandonne sa pension au Mercure. En 1781j sans difficulté, il entre à V Académie Française.
Et c'est cet homme arrivé, qui se répand en propos acerbes contre tout, contre tous, qui dira, lui, l'auteur applaudi :
— Le public/ le public! combien faut-il de sots pour faire un public?
("est lui qui écrira à propos des amitiés qui lui ont été si profitables :
— Il y a mes amis qui m'aiment, mes amis qui ne se soucient pas de moi, et mes amis qui me détestent!
Mais nous sommes en 1789, et la brillante société, qui s'amuse des aigres propos de Chamfort comme elle applau^ dit aux sarcasmes de Beaumarchais, court à sa ruine. Chamfort, disent ses apologistes essayant d'excuser sa volte-face, avait deviné la Révolution et l'avait acceptée d'avance : il avait reconquis, dit-on, sa liberté, ce qui excuse qu'il ait applaudi des premiers au mouvement insurrectionnel. On pensera peut-être que s'il jugeait la monarchie et la société d'avant 89 mauvaises, il devait se confiner dans une pauvreté digne, mais qu'ayant reçu d'un régime tout et même plus qu'il n'était dû à ses talents, sa brusque conversion dénotait bien peu de soucis en matière de scrupules.
Chamfort devint le familier des personnages les plus marquants de la Bévolution, comme il l'avait été de leurs adversaires. On le voit ami de Siéyès, ami de Mirabeau
avec lequel il collabore, pour qui il rédige le discours contre les Académies, lui qui s'était honoré maintes fois de leurs récompenses.
Chamfort républicain, ne sachant pas mieux tenir sa langue que Cfiamfort royaliste, devait apprendre à ses dépens que les hommes nouveaux n'étaient pas commr leurs devanciers prêts à payer xin sarcasme d'un sourire.
Il avait transposé la devise républicaine en cet aphorisme : a Sois mon frère ou je te tue! » On lui démontra tout de suite qu'il n'était pas rangé au nombre des « frères ». Envoyé à certain jour aux Modelonnettes, il fut relâché grâce à l'intervention de quelques amis. Les susceptibilités républicaines d'un garde ' scandalisé de ses propos le perdirent. On vint pour l'arrêter. Chamfort, sous prétexte de faire quelques paquets, passe dans un cabinet voisin pour se brûler la cervelle. Il ne réussit qu'à se crever un œil. Saisissa7it un rasoir, il essaye alors de se trancher la gorge : puis il se porte plusieurs coups dans la région du cœur, et, dans un dernier effort cherche à s'ouvrir les veines. Malgré ses blessures, inondé de sang, il trouve assez d'énergie pour dicter cette protestation :
« Moi, Sébastien-Roch-X icolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir en homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave dans une maison d'arrêt; déclare que, si, par violence, on s'obstinait à m'y traîner dans l'état où je suis, il me reste assez de force pour achever ce que j'ai commencé. Je suis un horM.me libre; jamais on ne me fera rentrer vivant dans une jJ^'ison. »
Il ne mourut pas et souffrit plusieurs jours sans se plaindre; il commençait même à se rétablir, lorsqu'une erreur de diagnostic entraîna brusquement sa mort. Il expira le 24 germinal, l'an II de la République (23 avril 1794), victime de la Révolution et surtout de lui-même.
PEEFACE