CHAPITRE VIIÏ
SECOURS EN CAS d'EMPOISONNEMENT PAR LES CHAMPIGNONS.
Causes des eiupoisoiBiienieiits accidentels liai* les clfianipigiioiis. Les moyen? de dislingiier les clianipignons inoflensifs des champignons pernicieux sont aiijourd'luii si bien connus , qu'il y a lieu de s'étonner que les empoisonnements accidentels par les champignons vénéneux soient encore si fréquents. A Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille et dans les autres grandes villes, la vente des champignons sur les marchés est si bien surveillée par des hommes spéciaux, que les accidents sont heureusement très-rares. Il suffît aux habitants des grandes villes , pour n'avoir rien à craindre à ce sujet , de ne manger, en fait de champignons, que ceux qui sont vendus publiquement après avoir été sévèrement inspectés, et de s'abstenir scrupuleusement de tout champignon trouvé par eux dans leurs excursions à la campagne, quand même ils se regarderaient comme certains de les connaître. parfaitement.
Je rappelle à cette occasion la mort déplorable du cardinal Caprara^ venu à Paris pour le Concordat, sous le Consulat. En se promenant dans le bois de Vincennes, il cueillit de fausses
Oronges, les prenant pour des Oronges vraies. Malgré les représentations de ses gens, il s'obstina à en manger et les trouva excellentes : le lendemain il était mort.
A la campagne et dans les petites villes, on la vente des champignons ne peut être l'objet d'aucune surveillance, on doit, ou bien s'en tenir aux champignons cultivés, parmi lesquels il ne peut pas s'en trouver de mauvais, ou bien étudier avec soin les caractères des bons et des mauvais champignons, tels que je me suis appliqué à les décrire clairement dans le cours de ce traité^ et rejeter sans hésitation tous ceux dont les propriétés peuvent paraître douteuses.
C'est dans le but de tenir le public en garde contre les dangers résultant de l'emploi imprudent des champignons douteux , que je réunis ici pour les combattre, l'exposé des préjugés vulgaires les plus accrédités à ce sujet, préjugés qui , en inspirant une sécurité trompeuse , donnent lieu le plus souvent aux empoisonnements accidentels par les champignons.
Prc'-'jiigés viilgairei^ an sujet des clianiliigiioiis saiivages. Le plus répandu de ces préjugés, c'est assurément celui qui fait considérer comme inoiïensif pour l'homme tout champignon entamé par les limaces ou les petits rongeurs. Qui ne sait que les organes digestifs
de l'homme diffèrent essentiellement de ceux des animaux , cl qu'à part les chami)ignons, il y a une foule de substances que certains animaux mangent impunément, et que l'homme ne i)eut manger sans s'empoisonner? On ne doit pas môme regarder comme une cause sulïisanle de sécurité complète, le goût très-prononcé des sangliers et des hètes à cornes envoyées au pâturage dans les bois , pour certaines espèces de champignons ; il n'y a rien de certain à en conclure quant aux propriétés inoffensives de ces mêmes champignons à l'égard de l'homme.
J'en dis autant des caractères généraux des mauvais champignons, tels qu'on les trouve formulés dans la plupart des auteurs. Ils donnent comme des caractères communs à tous les champignons vénéneux, l'absence d'odeur, une saveur acre, analogue à celle du poivre, une coloration vive, en vert ou d'une autre nuance éclatante, enfin un lait abondant qui s'en échappe lorsqu'on les coupe.
Aucun de ces caractères n'est exclusivement propre aux mauvais champignons; le dernier surtout, qui se rencontre en effet chez beaucoup de champignons vénéneux, existe au même degré chez le Lactaire doré , l'un des meilleurs et des plus faciles à digérer, parmi les champignons comestibles.
Un autre préjuge, encore plus dangereux, c'est celui qui fait croire que les mauvais clianipignons , lorsqu'on les fait cuire , font immédiatement noircir une cuillère d'argent, qu'on y plonge pendant que leur sauce est en ébullition. Le changement de couleur de la cuillère d'argent ne prouve absolument rien ; elle peut noircir dans une sauce de bons champignons, et rester blanche dans celle des ichampignons les plus dangereux. On regarde également comme mauvais les champignons qui font noircir les oignons dont on les accompagne en les faisant cuire, et comme bons ceux dans lesquels, pendant leur cuisson , les oignons ne changent pas de couleur ; c'est encore un préjugé ; cette indication n'est en réalité d'aucune valeur.
J'insiste sur ces détails , parce que bien des gens peu éclairés accordent à ces préjugés une confiance aveugle. Ainsi, dans les campagnes, si l'on fait cuire des champignons plus ou moins douteux, on y ajoute quelques cuillerées de lait, et si la sauce ne tourne pas, les champignons sont acceptés comme bons. Ce préjugé n'est pas moins répandu parmi les classes peu éclairées de la population des villes. La Gazelle des hôpilaux (septembre 1852) en rapporte un terrible exemple.
Deux personnes, demeurant rue du Petit-
Cari'eau , étaient allées se promener au bois de Boulogne, où elles avaient ramassé des champignons. Au retour, les champignons furent préparés, H l'on crut être certain qu'ils étaient de bonne qualité. Cinq personnes mangèrent de ces champignons , et dès le soir, toutes cinq ressentirent les effets de l'empoisonnement. Les souffrances ont été atroces, et malgré tous les secours, deux d'entre elles ont succombé dans la nuit du surlendemain; deux autres sont mortes quelques jours plus tard; îuic seule a survécu, ayant mangé un peu moins que les autres de ce mets redoutable.
Comme le médecin s'étonnait qu'on eût pu commettre une si fatale imprudence, on lui répondit que les champignons avaient été regardés comme bons, parce qu'on les avait fait cuire dans du lait , et que le lait n'avait pas tourné.
Il faut également se tenir en garde contre les recettes données comme d'un effet infaillible pour détruire les propriétés nuisibles des champignons douteux, et même celles des champignons les plus vénéneux. On a recommandé principalement la macération prolongée dans l'eau salée et fortement vinaigrée des champignons suspects; on peut ensuite, dit-on, les accommoder et les manger sans se compro-
io2 DEUXIÈME PARTIE.
mettre; leur principe délétère a été dissous et neutralisé.
La vérité , c'est que , si les champignons appartiennent à 4es espèces comestibles, ils perdent par la macération prolongée dans l'eau salée et vinaigrée, leur saveur agréable et la plus grande partie de leurs propriétés alimentaires; s'ils sont réellement vénéneux, leur principe vénéneux n'est neutralisé qu'en partie; ils en retiennent encore assez pour rendre ceux qui en mangent très-sérieusement malades.
Syiiiptôiiie;^ fie l'eiii|)oâsoiiiieiiieait par les ciiainiiic|noiis. On ne peut pas espérer, malgré les fréquents avertissements donnés aux imprudents par l'exemple de ceux qui succombent, mortellement atteints par le principe délétère des mauvais champignons, que les malheurs de ce genre cesseront de se reproduire, quoique la connaissance des caractères des mauvais champignons devienne de plus en plus vulgaire, et que rien ne soit plus facile que de les éviter.
11 est donc nécessaire de faire connaître exac-' tement les symptômes de l'empoisonnement par les champignons, et les premiers secours à donner aux victimes de ces accidents , en l'absence du médecin. Ce qui rend ce genre d'empoisonnement plus funeste que beaucoup d'autres,
c'esl que pour que le poison des champignons vénéneux commence à Taire sentir son action, il l'aut que la digestion de cet aliment lalal soit déjà à moitié faite, de sorte que quand on s'aperçoit du mal, il est déjà trop tard pour le combattre.
Le premier malaise qui résulte d'un empoisonnement par de mauvais champignons , est une pesanteur d'estomac semblable à celle qui précède une indigestion. S'il y. a erreur et qu'on prenne une simple indigestion de bons champignons pour le début d'un empoisonnement, il n'y a aucun inconvénient à agir comme si l'empoisonnement était déclaré. On doit provoquer les vomissements le plus promptement possible, en faisant prendre au malade de l'eau tiède avec un peu d'huile. Si c'est un enfant, et qu'il soit plus ou moins difficile de le faire boire, on se hâtera de lui passer à l'entrée du gosier les barbes d'une plume trempée dans l'huile; cela suffira pour le faire vomir.
Lorsqu'après les vomissements le mal s'arrête, c'est qu'il y avait simplement indigestion, ou bien que les champignons vénéneux n'ont pas séjourné dans l'estomac assez longtemps pour exercer complètement leur action délétère.
Malheureusement, le plus souvent on donne peu d'attention au premier malaise, qui sur-
vient ordinairement chez les personnes adultes de 6 à iO heures après que les champignons ont été mangés. S'ils ont fait partie du repas du soir, on ne ressent presque rien pendant la nuit; vers le matin seulement il survient une douleur assez vive, mais supportable cependant, au creux de l'estomac, et l'on y donne peu d'attention. C'est alors qu'il faudrait provoquer les vomissements sans perle de temps; les suit-es fatales de l'empoisonnement pourraient encore être évitées. Si nul remède n'est appliqué, on souffre plus ou moins d'étouffernent et de douleur au cœur pendant tout le jour suivant ; vers le soir seulement surviennent les nausées, suivies de vomissements pénibles qui , à ce moment, ne peuvent plus rien prévenir. Le second jour, le mal d'estomac devient intolérable , les vomissements sont presque continuels; ils sont accompagnés d'envie fréquente d'évacuer, mais sans évacuation; les urines, d'abord arrêtées et devenues douloureuses, cessent tout à fait; si . la victime est un enfant, elle succombe presque infailliblement le soir du second jour. Les personnes adultes résistent de 3 à 5 jours, et ne meurent qu'après avoir ci'uellement souffert. Celles" que les secours, même tardifs, de l'art médical, parviennent, mais rarement, à rappeler à la vie, ne sont complètement hors de danger
que (lu sixième au dixième jour; chez la plupart d'enlre elles la convalescence est aussi longue qu'après une maladie de trois mois.
Je ne puis trop le redire : la victime d'un empoisonnement par les mauvais champignons a peu de chances d'échapper à la mort, quand elle est tardivement secourue; si elle ne l'est pas dans les douze heures qui suivent l'introduction du poison dans son estomac, elle n'en a pour ainsi dire aucune ; elle ne peut éviter la mort que par un hasard miraculeux.
Les symptômes que je viens de décrire sont ceux qui accompagnent l'empoisonnement par la plupart des mauvais champignons. L'empoisonnement par la fausse Oronge présente des caractères particuliers, dont le plus utile à connaître est une disposition invincible au sommeil. Si, après avoir mangé des Oronges, vous vous sentez pris d'une envie de dormir insurmontable, il devient très-probable que quelques mauvaises Oronges se seront trouvées mêlées aux bonnes; il faut sans retard faire vomir et appeler le médecm. Le sommeil provoqué par la fausse Oronge est tellement profond que souvent le médecin a beaucoup de peine à faire ouvrir la bouche du malade et à lui faire prendre ce qui doit le sauver.
Le docteur Roques cite l'exemple d'un enfant
dont les parents avaient été empoisonnés par de fausses Oronges mêlées à des Oronges vraies , et qui n'avait mangé , lui pour sa part, qu'un peu de pain trempé dans la sauce du ragoût. Cet enfant fut pris d'un sommeil léthargique qui dura seize heures, et qui se dissipa de lui-même au bout de ce temps, sans aucune médication; ce qui fut regardé comme un miracle.
Premiers reiuècles. Dans tous les cas d'empoisonnement par des champignons , le plus pressé, dès que le mal se déclare, c'est, comme je l'ai dit, de faire vomir, n'importe comment. Si la victime est empoisonnée par la fausse Oronge, ce dont on sera averti par le narcotisme qui s'empare d'elle, on fera en sorte de la réveiller en lui faisant prendre un peu d'eau de Luce (acétate d'ammoniaque) , remède inoffensif qu'il est toujours prudent d'avoir sous la main.
Pour peu que le médecin tarde à venir, après avoir fait rejeter le poison par les vomissements, on provoquera les selles en donnant des demi-lavements avec de l'eau de savon ou une légère infusion de tabac; car en pareils cas, attendre, c'est tout perdre, et le danger est tellement grave que chaque minute doit être mise à profit.
Dans le trouble qui s'empare trop souvent des personnes qui entourent les gens empoisonnés
par les champignons, elles leur donnent quelquefois , croyant à une forte indigestion , de l'éther, de la liqueur d'Hoffmann ou quelque autre liqueur spirilueuse ; c'est une faute capitale, qui ne peut que rendre plus grave le danger que court le malade. Tout li(juide spiritueux, l'éther plus que tout autre, dissout immédiatement dans l'estomac le principe vénéneux des mauvais champignons, et comme il ne le fait pas rejeter, il en active l'action funeste. Le vinaigre et l'eau salée ont, quoiqu'il un moindre degré, le même genre d'inconvénient; il faut se donner de garde de les administrer à ceux qui ressentent les premiers symptômes d'empoisonnement par les champignons.
Quand l'évacuation des champignons vénéneux est complète , et qu'il ne passe plus rien qui indique qu'il en reste encore dans l'estomac, on peut administrer, si le médecin n'est point encore arrivé, des boissons mucilagineuses, de l'eau gommée, de la décoction d'orge, et avec précaution, quelque boisson légèrement acidulée.
Le surplus du traitement ne peut offrir au malade quelque chance de salut, que s'il est confié à un médecin expérimenté.