‹ Champlain célébré par les Normands et les CanadiensChapitre 11 sur 45 · CONFÉRENCE DE M. ALBERT-ÉMILE SOREL · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DE M. ALBERT-ÉMILE SOREL

Mesdames, Messieurs,

Le Vieux Honfleur a choisi, à dessein, cette soirée pour donner sa première représentation de théâtre populaire.

Nous avons attendu, pour mettre en scène un spectacle local, la présence de l'hôte de marque qui honore aujourd'hui notre ville.

Et, ne trouvez vous pas, en eflet, qu'el'e donne une portée particulière à notre tentative ?

Elle nous parle de l'ancêtre commun, audacieux et intrépide navigateur, qui, s'embarquant au port de Honfleur, au seuil liistoriffue de la I^ieutenance, traversa les mers et porta, sur l'autre continent, un peu du ciel et de l'àme de la France.

Les siècles ont passé. Les compagnons honfleurais de Champlain reverraient aujourd'hui leur cité qu'ils seraient surpris de ses changements et ils chercheraient vainement les hautes murailles qui cerclaient leurs berceaux ; ils considéreraient avec stupéfaction le port où les vapeurs ont remplacé les embarcations nobles avec leurs voiles déployées : ils n'en croiraient sans doute pas leurs yeux, s'ils apercevaient de mornes affiches ou des réclames sur les parois des anciens édifices qu'elles abîment... Mais s'ils se demandaient, par hasard, ce que sont devenus leurs héritiers, les Normands fidèles au sol natal, épris des horizons argentés de notre mer, les Normands irréductiblement liés à la tradition, soucieux de veiller sur leurs monuments, sur leurs églises, sur leur champ, sur tout ce qui est leur patrimoine et prêts à prêcher la croisade pour défendre leur terre : ils trouveraient le Vieux Honfleur.

Je n'en veux pour témoignage, Monsieur le Ministre, que votre visite parmi nous. Il vous a suffi de parcourir, d'un regard ce pays opulent et mélancolique, de rencontrer les yeux bleus d'un marin, d'entendre les litanies de la brise dans nos arbres, pour reconnaître la continuité mystérieuse de la race; vous avez senti la môme âme française, le môme cœur, qui, jadis, assurait nos premières parentés; vous avez compris que rien ne changeait dans ce qui avait fait notre gloire et notre orgueil et que les idées généreuses qui s'envolaient de chez nous, ressemblaient aux pigeons voyageurs qui regagnent toujours le nid ; il n'en est point de plus noble, de plus pur, de plus librement humaine que l'amour du pays, de la grande et de la petite patrie confondues dans un môme culte, assez vaste pour offrir l'hospitalité — avec quel rare et doux plaisir — au citoyen de la grande nation germaine, dont vous êtes. Monsieur le Ministre, le très digne représentant.

Ce spectacle suffirait, ne vous semble-t-il pas, Mesdames et Messieurs, pour prouver que les traditions se survivent et assurent à ceux qui les respectent — et ils le doivent — de durer ?

Aussi bien, nous avons évité les vaines manifestations conventionnelles; au lieu du gala avec son fatal ballet et ses indispensables vacarmes de compositeurs attitrés, dont certains se repaissent si volontiers, y compris les contribuables qui n'y sont point conviés — ce qui, paraît-il, est très démocratique — nous avons monté deux pièces de chez nous ; nous pensions qu'elles étaient expressives de notre paysage et de notre âme et c'est là, précisément, le caractàre essentiel du théâtre populaire.

Vous serez indulgents ; vous y trouverez une chose qui vous est familière : l'initiative privée de citoyens indépendants, l'assemblage le plus sincère et le plus pittoresque d'amateurs et d'artistes, le désir très loyal de traduire avec simplicité, les sentiments susceptibles d'être ressentis par tous et goûtés particulièrement par les Honfleurais.

On encourage, de toutes parts, les entreprises de ce genre et, môme, quelques-unes obtiennent des gages de sympathie très efficace.

En vérité, elles le méritent et si vous voulez mêle permettre, je vais essayer de vous dire pourquoi.

Je n'abuserai point de l'histoire rétrospective, cependant, il convient que je rappelle les premiers embryons du théâtre populaire.

C'était au moyen-âge ; sous les porches des églises et des cathédrales, on bâtissait de vastes tréteaux, souvent à. trois étages : la Terre, le Purgatoire et le Ciel ; on jouait des mystères et le clergé lui-môme participait à ces représentations.

Un public avide et enthousiaste se pressait tout autour, impatient de voir et d'écouter, dites sur une mélopée un peu monotone, ces vers mystiques, au milieu de scènes ordonnées comme un tableau de primitifs.

Rappelez-vous — pour ne point citer des documents trop savants — la description qu'en donne Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris et qui, certainement, est présente à vos mémoires.

Je n'en veux, ici, retenir qu'un fait -, le peuple, confondu avec les bourgeois, aimait ces fêtes ; il s'y passionnait ; il y retrouvait, en réalité, ou plutôt reproduites avec une science naïve, les fictions que créaient ses rôves ou ses angoisses; autour de sa foi.

La foi religieuse, alors dans son plein épanouissement, correspondait dans chaque âme à des affinités profondes et répondait à toutes les aspirations.

Laissons, si vous le voulez, l'évolution accomplir son œuvre et arrêtonsnous au présent.

Dans certaines campagnes, en Poitou, en Angevin, en Bourgogne, en Bretagne, lethéâtrepopulaire adéjà réussi; il existe et prospère en Lorraine.

Les vieilles Iradilinns l'i'llctii'issi'iil dans riiis|iiral;i)ii di'S poiMi-scl la foiilr' Jeur est restée atterdivc

L'an dernier, mon aiui Paul Ark t vous i';ii'ii:ii;iil. ave;- une ('mulioii h'u-\\ léf^ilirne, ce que nos frères d'Alsacij uni ciilrrpcis cIk^z eux ; ils jouent en l'raiiçais et un public se rassemble pour ('vo^picr, à travers b's sons laniiliers du langage, de pieux sentiments de lidt'Iitf'.

Cet exemple est beau, il est (klKiant : il nous montrer — et c'est là que je voulais en venir — qu'une' inspiration analogU(! à celle du moyen-âge peut et doit ramasser et confondre les enfants d'iui même pays.

L'attachement héréditaire et inné au pays natal, est demciwi- <•! demeurera la religion de tout Français <'.t, plus ji irliculirrcMieid, de loul Xurmand: le ciel en soit loué !

Evitons les subtilil,és puremcnl ai'hilraii'es, arriMoiis-nuiis à des visions concrètes : la terre, pour le laboureur, la bai-qm^ puur h- marin, le foyer familial, pour l'habitant des villes, les lignes et les couleurs pour le peintre, l'harmonie du langage pour l'écrivain et jiour le eompositeur, tout ce qui fait que nous sommes nous-mêmes et/iue nous ne !(jlérerions jamais qu'un autre s'en emparât.

Relisez les pages d'un écrivain, entre tous dou(^ de rinlelligenee la plus subtile, simplifiée par le culte de son pays, Maurice l^nirrès, appliquez à votre région honfleureuse, en y substituant vos propres sensations, ce qu'il dit de sa Lorraine, et vous sentirez au plus profond de votre être avec quelle ferveur vous aimez instinctivement nos traditions, avec quelle tendresse vous les entretenez — insconsciemment, parfois — dans votre cœur et dans le cœur de vos enfants et combien vous êtes irréductiblement enracinés à notre Normandie.

Ces raisons, encore, nous faisaient un cher devoir de vous offrir ce spectacle, vous deviez en deviner l'inspiration sincère et en juger le résultat avec une attention vraiment sympathique.

Et maintenant, sur quels sujets se porte notre choix.

L'âme normande est raisonneuse ; elle donne Malherbes; elle est grande et éloquente : elle donne Pierre Corneille; elle est héroiViue et amoureuse de liberté : elle donne Charlotte Corday.

Je me borne à ces noms, auxquels s'ajoutent ceux de Berthelot et de nos illustres marins, l'amiral Mottard et Hamelin.

Mais, le Normand est fm, subtil et méticuleux ; voyez le, à travers Guy de Maupassant, et surtout, à travers l'immortel Gustave Flaubert ; Emma Bovary, Homais, Bournisien, Bouvard et Pécuchet sont bien de chez nous ; le même génie, ne l'oubliez pas, enfantait le conte d'Un Cœur Simple et la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier.

Je prends cet exemple, typique par excellence; il vous révèle à quel point l'ironie et la malice le disputent à la iiction et au rêve.

Aussi bien, si active que soit la race, si fmes que soient les saillies de son humour, l'auteur qui les décrit, les observe ou les recueille, plie son art à l'analyse et c"est sous la forme du roman qu'il traduit sa pensée.

Ce soir, au théâtre, afm de diviser la tâche, vous verrez deux pièces : l'une, une vieille légende; l'autre locale, une scène de paysans.

Je ne veux point déflorer votre plaisir, par un examen indiscret; c'est des organisateurs et des interprètes que je veux vous dire un mot.

Il s'agissait, après avoir découvert un sujet authentique, de trouver un bon poète pour en tirer une pièce. Les œuvres anciennes sont, parfois, de singuliers trompe-l'œil. Elles portent admirablement sur un joli thème ou sur un thème héroïque ; l'imagination se réveille, travaille et vous voilà convaincus que vous tenez un excellent sujet. Et puis, lorsque vous voulez

l'écrire, vous restez interdit : point de développement scénique ou peu, une succession de notations très fines parfois et, parfois aussi, très mélancoliques, mais une action restreinte. Je pourrais vous en citer un exemple : « Les mains coupées. »

Vous figurez-vous un poète médiocre entamant un semblable ouvrage ?

C'est comme un terrien sans expérience qui voudrait parcourir les mers et fonder un empire. . .

Heureusement, à défaut d'un Honfleurais de naissance, nous avons eu la bonne fortune de rencontrer un Honfleurais d'adoption.

L'an dernier, à Saint-Etienne — s'il vous en souvient — vous avez entendu une conférence sur les poètes de la mer et vous aviez, avec le charme élégant de son langage, goiité l'enthousiasme du jeune orateur, sa riche mémoire et son réel talent à réciter les vers — ceux de ses maîtres, d'abord, — et aussi, ceux de ses amis.

Cette année, sur notre théâtre, vous allez assister à une œuvre de M. Gauthier-Ferrières lui-même, car il a prêté son beau talent à notre entreprise.

La légende qui lui a été fournie, est authentique, je le répète, dans sa conception naïve et son mystère féerique.

Si gracieux que soient, dans leur inspiration et sa forme, les trois tableaux de M. Gauthier-Ferrières et quelle que soit la qualité de ses vers, il réclamait, pour sa fiction une harmonie plus musicale encore.

Deux jeunes comédiens d'avenir, M'ie Massie qui joua, avec succès, aux côtés de Coquelin, et M. Bourgine, qui se signala par d'heureux débuts, se i oignirent à notre auteur, tandis que, à l'exemple de poètes illustres, M. Gauthier-Ferrières voulait bien interpréter lui-même le principal rôle de sa pièce — nous l'en remercions, n'est-ce pas ?

Quant au musicien, mais vous le connaissez : il habite Honfleur et il est normand d'origine. Modeste, autant que savant et sensible, actif autant que dévoué, il composa une partition toute vibrante d'une émotion sincère, complexe dans ses raffinements harmoniques et bâtie sur de solides bases classiques.

On sent, en cet artiste loyal, une saine éducation; ancien élève de laSchola Cantorum de Nancy, il en fondait une, à son tour, à Honfleur; vous jugerez des résultats par les musiciens de l'orchestre et ceux des chœurs.

Retenez bien le nom de M. René Lefebvre : dans peu de temps — où je trompe fort — il fera honneur à votre ville.

Enfin, dès qu'il sut le programme de nos fêtes, un jeune poëte de Rouen, M. Jacques Hebertot, vint à nous. Il avait écrit, lui aussi, un fort aimable poëme— La Légende des Roses — qui, récité naguère au théâtre de Montréal, y obtint un succès que je lui souhaite, dans la circonstance présente, de retrouver ici parmi nous.

Voilà qui est très bien ; nous recevions, pour soutenir nos efforts, des appuis précieux.

Mais, le vrai théâtre populaire, me direz-vous, doit être joué par des habitants du pays, tout comme les manoirs ont été construits, les champs ensemencés et les routes tracées.

Je vous attendais là.

Souffrez — et pour cause — que je passe sous silence les encouragements prodigués par le Comité.

Il convient, ici, que je remercie et loue pleinement notre compatriote, notre ami Léon Le Clerc.

Avec un zèle infatigable, avec une ténacité vraiment normande, bravant

les heures découragées, il se nif'll;iil à la licscj^n''- il 'li-viiii l'ànif fit* riotn; fête, comme il l'est de notre Société.

Vous appréciez son beau talent de [icinii'c : il le mit au service des décors de VAnneau d'Or, puis, sans lliiiblir un jour, il ^vi)\\\t;\. df^s jeunes hommes de notre ville, il les intéressa à l'ajuvre, il lenr fit sentir l'ironie d'une scène de mœurs populaires, semée de vieilles chansons, et, joi^^nant l'exemple à sa parole, il se plaçait bravfMnent à leur télc cl les conduisait à la conquête du théâtre comme ses ancêtres marins allaient à la conquête du monde ; vous aurez pour lui et ses collaborateurs tcjute la rei-onnaissance qu'ils méritent, je n'ai pas besoin de vous la demander.

Honfleur donne, ainsi, un heureux exemple de solidarité, (^e genre de spectacle est, en général, d'une réalisation très difficile et c'est beaucoup, déjà, d'avoir réussi à réveiller tant de bonnes volontés latentes et de nous les avoir révélées.

Ne nous méprenons pas, Mesdames et Messieurs, sur la signification plus grave de cette soirée de théâtre populaire.

Ne séparons pas, dans nos cœurs normands, la noble conservation des monuments, la défense si difficile de nos paysages et le culte des traditions. Tel est, en effet, notre but; tel doit être notre unique objet. Il réunit, bien au dessus des dissentiments ou des querelles arbitraires, les hommes d'une même race qui se savent solidaires par leur même tendresse au pays natal et responsables du dépôt que la naissance leur a confié.

Ce que nous voulons ? Ne le voyez- vous pas...

C'est sauver de l'oubli ce que le septicisme inexorable et doctrinaire cherche à ébrécher.

Nous voulons préserver nos ruines, nous garder de ces réformes qui défigurent le paysage comme une orthographe barbare menace de déûgurer la langue.

Sur les sites aimés, sur la même terre sous laquelle reposent tous nos morts, nous voulons élever, à notre tour, le monument de notre culte, cathédrale nouvelle, bâtie avec les pierres séculaires, vaste et libre, ainsi que nos forêts antiques.

Nous voulons que nos cadets le sachent et qu'ils disent, en revoyant en un coin du monde, un arbre, une pierre effritée, une croix, un vieux mur lézardé sous son tapis de lierre : « Cela vient de chez nous ! »

Nous voulons, qu'ils reconnaissent un refrain, qu'ils entendent encore la voix chevrotante de l'aïeule qui berça leurs premières insomnies et dont le souvenir doit les bercer pour leur dernier sommeil...

Nous voulons que notre sol et notre âme restent dignes de leur origine ; nous voulons des progrès dans ce sens là, abandonnant à la science, le cosmopolitisme et enfermant pieusement les traditions dans les limites intimes du pays.

Monsieur le Ministre,

Permettez-moi, respectueusement, de formuler ici un vœu : Je souhaite que vous gardiez de votre visite parmi nous une pensée bienveillante et que, si vous voyez venir, quelque jour, de l'autre côté de l'Océan, un matelot ou un pêcheur aux larges épaules, au dos un peu voûté, vêtu d'un épais tricot bleu, coiffé d'un béret, au visage hâlé avec ses prunelles claires, l'air malicieux et hautain d'un conquérant matois, vous discerniez au rouli de son corps, à la structure de sa forme athlétique, à l'accent traînard de sa voix, un gars de chez nous, un gars de notre Honfleur

et que vous lui disiez, alors, l'avoir reconnu pour un petit neveu des compagnons de Ghamplain parce que vous avez vécu quel<(ues hieures parmi nous et qu'un soir, dans notre modeste théâtre, vous avez bien voulu écouter une légende et une scène en patois, du pays normand...

Les applaudissements qui avaient ponctué cette conférence redoublent au moment où elle prend fin, ils témoignent ainsi à l'excellent conférencier tout le plaisir que ses auditeurs ont pris à l'enlendre.

L'aimable poëte, Jacques Hébertot, vient dire ensuite la poésie suivante :

(La (Légende des ^oses

Quand Dieu créa le monde, il fit les roses blanches ; [1 emprunta leur teinte à l'aube des beaux jours. Il leur donna la clarté des amitiés franches, L'innocence de l'âme et l'espoir des amours. Quand Dieu créa le monde, il fit les roses blanches.

Il façonna la femme aux chairs fraîches et roses; Ensuite, il la mena dans le terrestre Eden. Eve, voyant les fleurs, de ses lèvres mi-closes. Baisait avidement les roses du jardin ; Et c'est depuis ce temps que les roses sont roses.

Par un soir lourd d'été, Gain prit une gouge, Et, quand il se crut seul, tua son frère Abel ; Mais la fleur l'avait vu, la rose devint rouge, En symbole de sang, immuable, éternel ; Et, depuis ce temps-là, la rose resta rouge.

De toutes les couleurs, rouges, blanches et roses,

Les roses signifient le chagrin, le bonheur,

La tristesse ou l'amour, les jours gais et moroses ;

On peut voir notre vie écrite en une fleur.

G'esL ainsi qu'elles sont rouges, blanches et roses.

Jacques HÉBERTOT.

Page 1