DEUXIÈME ACTE
U}i coin de forêt conduisant à la porte d'un château que Von voit à gauche.
Au lever du rideau, Bacqueville est couché à la droite du spectateur, sur Vherhe, au pied d'un gros arhre, dans la position du premier acte, et dans le même costume. Il dort encore. Le jour se lève. On entend très loin, dans la coulisse, l'air : Marguerite est au bord du bois, dont on ne distingue pas les paroles. Tout à coup, Bacqueville ouvre les yeux sans se lever.
Bacqueville
Est-ce un rêve? j'ai cru qu'on parlait tout à l'heure !
Un ange aux purs regards traversait mon sommeil, On eut dit un rayon vermeil
Traversant les lameaax que le zéphir effleure. Le chant continue pendant qu'il parle.
Et que voyais-je donc en mon rêve ? Mais oui,
C'est vrai, j'étais 1res haut dans l'azur, ébloui,
Emporté par le gouffre où l'oiseau seul voltige
Au sein d'un tourbillon d'angoisse et de vertige,
Et soutenu dans l'air où tout manque à nos pas,
Par quelqu'un de très grand que je ne voyais pas.
Les champs, les bois, les mers, les fleuves, tout, en foule.
Se déployait sous moi comme un drap qu'on déroule,
Et j'allais ! — Tout à coup j'ai senti dans mon vol
Devant moi la verdure et sous mes pieds le sol ;
J'ai cherché, plus tremblant qu'un bandit qu'on emmène.
Et j'étais dans l'enclos d'un immense domaine
Dont le château riant se montrait au lointain
Doré par la caresse immense du matin.
Une vaste forêt dont je suivais la sente,
Dans l'ombre, autour de moi s'éveillait, bruissante.
Et plus loin, à travers la riche frondaison,
La mer avec les bois chantait à l'horizon.
Mais hélas ce n'était qu'un beau songe !
Les chants sont un pe\i plus proche, il écoute :
Qu'entends-je?
Ce sont des chants joyeux et lointains? — C'est étrange ! Ils s'approchent sans cesse, et, dans leur son plus clair, Il me semble à présent que je distingue un air.
Tout-à-coup, regardant autour de lui, il se lève d'an hond, stupéfait de voir une forêt :
Mais que vois-je? ce n'est pas vrai ! non ! c'est un leurre ! Je m'abuse ! J'étais en prison tout à l'heure ; J'allais mourir, la corde aux poings, la hache au cou, Je rêvais et je rêve encore, ou je suis fou !
Il marche et rcjjarde autour de lin, éperdu ! Une Ibrèl ! c'est bien une forêt ! l'air vibre, Tout mui'niure, et moi je puis mai'cher, je suis bhre ! Plus de Ijarreaux, [)lus de cbaînes! Les Ijois, l'a/.ur, La liberlé ! je vais, je viens, j'en suis bien siii- !
-Se reprenant :
Non ! non ! ce n'est pas vrai ! c'est faux ! c'est impossilile ! Un ange a fait pour moi tout l'irréel visible, Et, confondant mes sens avec les arbies verts, Me fait rêver encor quand mes yeux sont ouverts!
On entend chanter loin, dans la coulisse, et se rapprochant peu à peu, Vair : Voici la Saint-Jean. Bacqneville écoule :
Et ces cbanis?... Mais je les connais!... je me rappelle...
Oui, celui-là surtout !... sa fraîche ritournelle...
Je me souviens l'avoir entendu tous les ans,
Jadis, en plein été, lorsque les paysans
Couvrant de fleurs et d'or leurs agrestes cortèges,
Du même pas joyeux s'en allaient à Jumièges.
L'azur resplendissait des feux de la Saint-Jean,
Ainsi que l'boiizon la mer était d'argent.
Et les cloches tintaient au loin, sur la falaise.
Et souriants parés, se sentant plus à l'aise,
Nos amoureux, tous à la fois fille et garçon,
Allaient à l'assemblée ainsi qu'en la chanson.
Ah ! que de pareils chants bercent bien la soutïrance !
Oui, c'est bien là, mon àme, une chanson de PVance!
Seule elle sait ainsi, la France des aïeux.
Faire à la fois, d'un mot, bondir nos cœurs joyeux,
Et, dans cette naïve et simple mélodie,
J'entends déjà chanter toute la Normandie,
Ecoutez !
Des jeunes gens et une jeune f\lle paraissent, portant des fleurs, formant au fond un groupe dansant, et chantant l'air : Voici la Saint-Jean, iju'ils achèvent sur la scène. Puis, voyant Bacqueville, ils s'arrêtent brusquement et concertent entre eux :
Premier Pays.\x Tiens ! quel est cet homme?
Deuxième Paysan
Où donc ?
Premier Paysan, le montrant Sous cet arbre ?
Ici,
Deuxième Paysan li a l'air soiiabre, et plein de souci ! Premier Paysan Que peut-il bien chercher tout seul, de si bonne heure, Dans la forêt?
Deuxième Paysan C'est drôle !
La jeune Fille, tranquille
Il cherche une demeure, C'est quelque mendiant, sans doute.
Bacquemlle, à lui même, les examinant, tandis qu'ils continuent à se concerter à voix basse.
Bacqueville
Qu'ils sont beaux !
Tous, filles et garçons, les pieds dans les sabots, Le bonnet ou la coiiïeau vent, la taille haute. Pétillants et joyeux comme un cidre qui saute !
Ah ! vieux sol paternel ! je reconnais en eux Tes enfants ! leur teint frais, leur regard lumineux, Et ce même air vainqueur qui jadis, loin du chaume, Les entraînait en guerre avec le duc Guillaume.
Voyant les paysans qui restent au fond : Mais je leur fais je crois un peu peur, planté là. Comme un pieu ! — Si je leur parlais pour voir.
Les interpellant :
Holà !
Ils approchent :
Pardonnez au passant qui, comme un trouble fête,
Efferouche en ces lieux vos plaisirs qu'il arrête,
Et qui, sous la feuillée aux larges parasols,
S'abat comme un corbeau paimi les rossignols.
Vous chantiez, mes amis, et j'écoutais, car j'aime
Tous ces vieux chants fleuris, plus doux que les Heurs même,
Chants merveilleux où perle, en un naïf accord,
La fraicheui des vingt ans que vous avez encor.
Chantez donc, et riez ! — Mais avant, ô jeunesse,
Dites au voyageur, pour qu'il se reconnaisse,
Son chemin ; je me suis égaré, je suis las,
Où suis-je?
Les paij sans étonnés ne se répondent qu'entre eux.
Compris
Piti;.Mii:n Paysan Qmo (lit-il ?
Dkuxikmk Paysan
Je ne sais pas, j'ai pas
PnEMiEu Paysan
Ni moi !
La jeune Fille, an troisième paysan :
Je crois rpi'il demande sa roule, Dis lui toi !
Deuxième Paysan, à la jeune fille :
Non, toi !
Bacqueville, voijant qu'ils ne n'pondent point : Quoi ! je vous fais peur?
A la jeune fille :
Ecoute, Toi, fille, tu parais moins sauvage, et tes yeux Plus engageants ont l'air de me comprendre mieux. Dis moi, sur votre mine éveillée et farouche. Je vois bien des Normands de bonne et vieille soucbe? Je suis en Normandie?
La jeune Fille, s'avançant avec son bouquet :
Oui, donc !
Bacqueville
A quel endroit?
La jeune Fille, lui montrant :
A Bacqueville dont voici le bourg, tout droit Devant vos yeux, là bas.
Bacqueville (à part)
(Ce n'est donc pas un rêve, 0 mon Dieu !)
Haut :
Bacqueville, as-tu dit ?... Mais achève : Et ce château qu'on voit dans la clairière en fleur. Ici près?
La jeune Fille
C'est celui de notre ancien seigneur.
Bacqueville Ancien? Il est donc mort ?
La jeune Fille
On ne sait pas encore, Hélas ! et comme moi, chacun ici l'ignore ; Pensez, il est parti depuis sept ans, là bas, Chez les Turcs! — Il a du mourir dans les combats.
Bacqueville Et sa femme, vit-elle encor?
La jeune Fille
La pauvre dame !
Ah ! comme elle a souflert ! c'était à fendre l'âme, Pensez ! si jeune, et seule, un si triste abandon, Pauvre dame !
Bacqueville, un peu impatienté :
Ce n'est pas cela, réponds donc !
Yit-elle encore, te dis-je?
La jeune Fille
Oui, sans doute ; peut-être Même allez-vous bientôt la voir ici paraître.
Lui montrant son bouquet :
Tenez, nous l'attendons pour lui donner ces fleurs.
Bacqueville
Vous l'aimez donc beaucoup?
La jeune Fille
Certes, de tous nos cœurs !
11 n'est, de l'enfant pauvre à la grand'mère âgée. Pas une affliction qu'elle n'ait soulagée, Et, du toit misérable à la chaumière en fleur. Pas un de nos plaisirs qui n'ait fait son bonheur. Tenez, tous nos habits que la mer use et mouille. Souvent, sont faits du lin qu'a filé sa quenouille, Il est donc bon qu'on l'aime et lui dise à genoux. C'est noire providence et notre fée à nous.
Bacqueville Mais votre seigneur, qu'on croit mort chez Finfidèle, Son mari, l'aimiez-vous aussi?
La jeune Fille
♦ Certes, autant qu'elle.
On m'apprit qu'au bon temps, jadis, loin du tombeau, Il n'était pas moins bon qu'il n'était brave et beau.
Je ne m'en souviens pas, moi, j'étais trop petite Quand il partit, j'avais liuitans. Tout pusse vite! En tout cas, quoiqu'il puisse arriver désormais. Notre nouveau seigneur ne le vaudra jamais.
Bacquevillk, salfoqud
Votre nouveau?. . . comment ! . . . c'est une rêverie !
La jeune T'ille, simjilement :
Non ! notre cluUelaine aujourd'hui se marie.
Bacqueville, à part :
(Ciel !)
Haut, avec force :
Entant, c'est Ijien viai tout ce que lu m'iis dit ? Sur ton salut?
La jeune Fille, simplement :
Sans doute.
(A part)
(Il est tout interdit.
Qu'est-ce que tout cela peut lui faire, à cette heure?)
Bacqueville (ù part) (Ah ! ne laisse rien voir, mon cœur, vis, soufTre et pleure !)
Haut, aux paysans et tristement :
C'est hon, enfants, c'est hon, j'ai hien tout entendu,
Allez !
Tous^ avec un<i révérence :
Bonjour seigneur !
Bacqueville
Adieu !
(A part, seul)
(Tout est perdu !) Les jeunes gens etla jeune fille s en vont, un peu confus, puis, quami ils ont disparu clans la coulisse, on les entend rhanlcr à )iouvcau : Vuilà la
Saint-Jean !
Bacqueville, seul, les écoute :
Allez, dansez, riez, soyez gais, moi je pleure !
Remplissez de vos chants cette antique demeure.
Et sa forêt profonde, et ses larges taillis.
Que m'importe à présent ma vie et mon pays!
Ce que j'aimais en eux, moi, héros d'aventure,
C'est l'amour d'une aimable et seule créature,
Et les jardins, les fleurs, les forêts, la clarté.
Tout n'était là que pour embellir sa l)eauté.
Ah ! par pitié. Dieu juste et bon. Dieu que j'implore,
Rendez-moi ma prison pour que j'espère encore !
Ne me laissez pas seul ici, parmi les fleurs, Être oublié, c'est là l'exil et ses douleurs ! — A quoi bon revenir pour la voir infidèle ? C'est plus soutïrir que de se sentir plus près d'elle. Que ne me laissiez- vous là bas, la mort au front : La vie est un fardeau quand elle est un affront, Et, si mon seul amour n'était rien qu'illusoire, Bien mieux valait la mort, puisque c'était la gloire.
Ah ! vieux serviteur ! toi qui paie en ce moment
Ta fidélité noble en un dur châtiment,
Et, ne me trouvant plus quand la mort te vient prendre,
Peut-être, en Ion cachot, me maudit sans comprendre.
Je t'envie, ô mon vieux compagnon d'autrefois !
Que ne revins tu seul, à ma place, en ces bois ?
Toi, tu pouvais sans crainte au moins voir la patrie !
Mais moi, veuf désormais, très vieux, fàme meuririe,
J'ai compris dans mon cot'ur, Irisie et lout affaildi.
Que la Mort sépai^iit moins encor que l'Oubli !
Et vous, vieux bois cbenus dont la cime se mêle, M'avez-vous en ce jour oublié tout comme elle? Non ! vieux contemporains discrets de tous nos maux. Votre feuille a changé, mais non pas vos rameaux. Et comme un souvenir dans l'àme noble et franche, La même odeur divine y fleurit sur la branche. Ah ! chêne épais, roseau pliant, frêle lilas. Que n'en disiez-vous rien à la cruelle, hélas ! Regardant son anneau Et toi qui, quand mon cœiu^ saigne à sa déchirure Ne me sert plus de rien, pas même de parure, Vieil anneau d'or, témoin d'un amour désuni, Je puis te rejeter maintenant, c'est fini ! Tu n'es plus à mes yeux, quand mon cœur te regrette, Qu'une vieille monnaie usée, et qu'on rejette, Et, comme un rameau mort écrasé sous mes pas, Tes tronçons séparés ne se rejoindront pas.
Il réfléchit^ ]mis tout à coup :
Mais, ô Dieu, quelle idée !... oui, je veux, il n'importe. Quoi qu'il puisse advenir frapper à cette porte. Et de nouveau l'entendre, et voir, tout affligé, Si pareil à son cœur son visage a changé.
Se reprenant Mais quoi, la voir ainsi, d'un coup ! . . . c'est impossible ! Tu ne pourras jamais, pauvre être trop sensible •
Meurs donc plutôt, oui, meurs! loi dont le sort irioqneiu- A préservé la cliaiipour mieux percei' le coMir!
Un temps. — Héaolu :
Non, non ! je la verrai ! j'entrerai comme une ombie Vieux spectre déguisé par les douleurs sans nombre, Et, d'un pan de manteau voilant mon front clienn, Je la démasquerai sans être reconnu !
Il frappe auhcurloir Holà !
Laurent, le portier })<xrait et dit
Que voulez-vous, bon ermite, à celle lieuie, Est-ce un gite? en ce cas, entrez dans la demeure. Vous aurez table ouverte et vieux cidre au plus li)l, Entrez ! c'est aujourd'bui jour de fêle au cbàteau !
Bacqueville /'t'c /«n-f; (0 ciel ! étant le maître, èlre pris pour l'ermile.
Enfin !)
Au portier :
Mon bon ami, je voudrais au |)lus vite
Voir ta maîtresse, et non sa lable et son cellier,
Comprends-tu ?
Laurent (à part) :
(Par ma foi, cet homme est singulier !
(On croirait qu'il mendie, et voilà qu'il commande.)
Haut :
Je voudi'ais accéder à si vive demande,
Mais, c'est bien difficile, et, vi'aiment, je ne pui.
Ma maîlresse, Monsieur se marie aujourd'hui.
Bacqueville Raison de plus !
Laurent
Gomment, raison de plus?
Bacqueville, vivement :
Bonhomme !
Va, ne cherche pas qui je suis, ce qu'on me nomme, Mais dis à la maîtresse, en un mot, promplement. Qu'un homme est là, qui veut lavoir, rien qu'un moment, Et cela tout de suite, entends-lu, tout de suite. Sur ton salut ! — C'est bon, va, je t'attends, fais vite !
Le portier, interloqué :
C'est bon, c'est bon, j'y vais!
A part, en s'en allant :
Jésus, mes bons patrons.
Que peut bien lui vouloir cet homme? Nous verrons !
liideau