PREMIER ACTE
Une prition. Au fond, une fenêtre grillée avec le soleil couchant, puis, progressivement la nuit. A gauche une porte, à droite une grossière couche de paille.
Au lever du rideau, Jean de Bacqueville et Alain, son ccuyer, causent ensemble. Ils sont vêtus tous deux d'une robe grossière à peu près semblable à relie des ermites.
Alain C'est pour demain ?
Bacqueville
Oui, c'est pour demain ! tout à l'heuie, Le sultan m'a tra<luit dans sa liaule demeure Devant une assend)lée à qui l'or, le corail. Au lieu d'un Iribunal donnaient lair d'un sérail. Il était là, couché sur son divan, l'air yrave ; Et, landis qu'à ses pieds une indolenle esclave. Levait parfois les yeux jusqu'à son Iront niaudil. Lui, caressani sa barbe, avec ienteui' m'a dit : « Voilà longtemps que, las pour l'avoir allendue, J'espère ainsi que toi la rançon qui m'est due Et que lu Tne |)romis sans cesse, au nom des liens. Depuis, oubliant trop qu'enfin tu m'appartiens. Que je puis tout ployer sous mon croissant ipii brille. Cent fois, je t'ai permis d'écrire à ta famille, A ta lemine, que sais-je ! or, nul n'a répondu, Ma patience est lasse, et ton jour est venu ! .\ l'aube, dès demain, que ton âme soit prête. L'exécuteur viendra pour te tiancher la tête. » Cardes, qu'on le conduise au cachot jusque là, Son compagnon aura le môme sort. - Voilà. ,
Al.AlN
Tant mieux! j'ai tant soulVcit d'une incertaine attente Seigneur, que tout cela lend mon ànie ((uilente, Et me calme, je suis presque heureux 1
Bacqueville
Pauvre ami ! Qui rit dans le mallieur ne soulïre qu'à demi ; Mais jesoud're pour toi Lien plus que pour moi-même, Pour loi, vieux compagnon qui m'a suivi, qui m'aime. Et qui, loin de tout rang reste, au fond de mon cœur. Mon vieux maiire, bien plus que mon vieux serviteur. Car jadis ta bonté, de moi seul occupée. M'apprit dès la jeunesse à manier l'épée; Mille fois, de la mort tu sus ine préserver, Et lorsque vient mon tour, bien loin de te sauver, Je t'entraîne en ma chute, hélas !
Alain
Pourquoi m'en plaindre 7 Qui vit cent fois la mort n'en est plus à la craindre ; Aussi, je suis tranquille, et, seigneur, il m'est doux, Devant souffrir la mort de mourir avec vous, Moi qui, vieux serviteur, comme un fidèle apôtre. N'eut jamais ici bas d'autre sort aue le vôtre, El qui, pour la croix sainte el pour l'honneur des lys, Veut tomber avec vous devant Nicopolis.
Seigneur, vous souvient-il de cette âpre journée ?
Bacijueville Oui, ce fut un grand jour malgré sa destinée Celui qui jusqu'au soir mira dans notre sang L'azur du ciel el l'or exécré du croissant ! Le Danube aux Ilots bleus luisait à notre gauche, El nous, riant sans crainte au destin qui nous fauche. Bravant les Turcs du gesie et la moit du regard, Nous attendions, groupés autour de l'étendard. Je le revois encor, l'étendard de la Vierge, Droit comme un mal sacré dont l'oriflamme émerge. Bleu et blanc, et portant au milieu, dans les fleurs, La reine au front divin dont IlotUiienl les couleurs. IMus de dix fois, courbant sa léle auréolée, On le vit chanceler el choir dans la mêlée. Mais il se relevait, laissant au dur trépas, Quelque. preux chevalier qu'on ne relevait pas. Nous tombions tous ainsi, sans qu'un secours nous vienne. Enfin, l'un d'entre nous, le meilleur, Jean de Vienne, Le brandissant encor comme un dernier appui. Finit notre épopée en tombant avec lui. Tu sais le reste, pris, blessé, sans pouvoir mordre. Je fus, captif des Turcs enfermé par leur ordre.
Piii-; il nous ont j^anlé tons ileiix, sous le sonpçon Que ma femme élail ridio el |iaierail lua laiiyon. Or, sept ans oui passé depuis nolie délaile, Dit'u nous a laissés là ! — Sa voioiilé soil laite !
Al. AIN
(a'uI fois depuis ce joui', n'avez, vous pas, [lourlant, Uépèclié les courriers [lermis par le sultan '.'
lÎACQUIOVlLLE
Oui, mais auiun d'eux n'est revenu !
Alain
C'est étrange !
Nos jours sont dès longtemps en proie au mauvais ange, Satan nous a vaincus comme il vainquit la croix.
BACQUE^'ILLE
Non ! mon bon ange à moi n'est pas mort, et j'y crois I
Clja([ne nuil, quand je dors il m'apparait en rêve;
Siiporhe, il entre en moi comme un soleil se lève.
Et sa beauté m'u]iporte, en ce cacliot fatal.
Tous les cbers souvenirs du vieux pays natal !
Et dans mon âme alors, par ce songe agrandie,
Je te revois, robuste et douce Normandie ;
Je renvois, emicbis par mes soins coutumiers.
Les mêmes coins lleuris par les mêmes pommiers,
Et, sur les bois iraulunnie étalant leurs parures,
La mer bleue à Iravcrs les mêmes êchancrurcs.
Je marche cependant, solitaire passant !
Le marin me salue eu me reconnaissant,
Puis, voyani mon ili:il(!aii ipi'iin lointain clair estompe.
J'y rentl'e, s.diiê par les sdiinenis de hmnpe,
El ma douce bcaiilé vient à moi, tout en blanc,
('.e|iendant que je pl(ii(^ un genou, nu; Ironblaiit
l'oni' recevoir an Imnl, comme une douce Mamnie,
Son b.iiser qui me incl lunt le soleil dans l'unie.
Al.AIN
Ali ! [lourqudi iap|iclei' ainsi, (piand nous soulfrons. Un souvenir ipii cunrbe eucor |)lus bas nos fronts ! l'iml le jiinr, mcsnianl ces murailles maudites, .le ne pni> ipi'en iileniant revoir ci; ipu; vous dites ; 'Jiiiii, Sei;4ni'ur, nus derniers inslanls sont arrivés, (^elle nuil sera la dernière, et vous pouvez Croire encore à l'espoir?
Bagqueville
Tu crois bien aux présai^es !
L'espoir qui soutient TMiiie embellit les visages, El le présage est faux comme un doute, crois moi : La superstition, c'est l'erreur de la foi ; Je crois, tout simplement, comme Dieu le commande.
Alain
Ab ! beaux jouis d'autrefois, o ma leiie normande,
Terre où j'ai tout enfant ployé mes deux genoux,
Rien ne nous reste donc de ton sourire, à nous '.'
Terre à qui je tenais, loin des mains assassines.
Ainsi qu'un arbre vert, par toutes ses racines!
Ah! Seigneur, vieux, perdu, n'ayant rien ici-bas
Que l'àpre souvenir de mes anciens combats,
Non pas ceux d'aujourd'bui, ceux du vieux temps, du nôtre,
11 ne me restait plus de bonheur que le vôtre !
Aussi ne puis-je, hélas, sans un poids sur le cœur,
Songer à votre blanche épouse, Monseigneur.
Pensez, je l'avais vue encor loule pelite,
Comme vous; elle allait parmi la clémalile,
La haie ensoleillée et les rameaux tiemblants,
Plus blanche que le lys ou les pommiers blancs,
Et quand elle passait, noble et pure, en sa grâce,
Je crovais entrevoir Notre-Dame de Grâce.
Ah ! devant pareille :'uiie en pareil corps serti,
Pourquoi, mon cher seigneur, éles-vous donc parti '.'
Bacquicville
Tu demandes [iduiquoi ? — Que pouvais-je donc faire ? Quand parle le devoir tout amour doit se taire, Et lu sais que, docile à nos destins ingrats, Je ne pus sans pleurer m'arracher de ses bras ! Mais comme mon aïeul, ami ; comme nos pères Partis pour la croisade en des jours plus prospères, Comme saint Louis moit à Tunis, je devais Accepter fermement les jours bons ou mauvais. Et sans murmure, pour notre foi, pour la tienne. Offrir ma veille épée à l'Europe chrétienne ; De sorte qu'aujourd'hui je dois, quand tout est noir, Regretter mon amour, mais non pas mon devoir. Or, mon devoir est fait, mon amour seul me reste, Et je n'en ai plus qu'un souvenir ! Sort funeste !
Alain Ali! si Dieu, jnsleiuent, ivi-oinpensHil i;raii(i cœur, l'oiu' sûr vous loviM riez volri' ilaino, soigneur ; Mais iiolas ! couiiiie nous, ([u'csl elle.' ileveiiueV
Bacquf.vii.i.i-:
Elle est on ce inomenl clie/ nous dans l'avenue Du château, j'en suis sûr, ol nirme je la vois. Elle est .seule et pen.sive, elle rnleiiil Pair, les voix. El, p;u'nu la Nalure âpre el réionlbrlanle, Mesuie sa journée aux lons^ueurs de l'altente. Quand l'Angelu-s éteint son lintement dernier. Elle prie en pleuraTil jiour moi, le prisonnier. Et, quand la nuit, au loin, Ijaii^ne la forêt verte, Elle fde en sontieanl, comme la reine Berllie.