FÊTE DES MARINS
Le lundi 7 juin, avait lieu, dans la matinée, le pèlerinage traditionnel des Marins de Honlleur à Notre-Dame de Grâce. Cette cérémonie dont l'origine remonte à une époque 1res ancienne, est l'une des plus populaires de la Normandie et attire chaque année, de toute la région, un nombre considérable de pèlerins et de promeneurs.
A dix heures, le cortège se forme rue de la Foulerie, devant les bureaux de l'Inscription maritime, puis il se rend au Musée Saint-fUienne où il vient prendre le représentant du Canada.
Les rues et places ipii se trouvent sur le parcours de nos marins sont littéralement noiies de inonde, le chemin de la cùte est également envahi ]iar une foule compacte.
Le cortège, bannières et drapeaux au vent, s'avance dans l'ordre suivant: tambours et clairons, Société Pliil harmonique, chorale Union des Travailleurs, équipes de mousses portant des petits modèles do navire et le pain héni, groupe ofticiel des autorités et délégations, membres do la Société dos Marins de Honlleur et de Berville, enllii la Société do gymnasli(|uo VAt'unt-Garde ipii forme l'escorte d'honneur.
Avec M. Poligny, président de la Sociélé dos Marins, se trouvent MM. Ih^dcu- Fahre, liaudr'y, maire; lluel, président du l'f'en.c //(j(ï//ci(r,- lîlanchel, viceprésident de la Société des Marins ; Geoiï'rion ; Maillet ; Jean Lionnet ; les ol'liciers du Mangini; les Adjoints au Maire; les Membres du Conseil d'Administralion de la Sociélé de Secours Mutuels des Marins; le Comité du Vieux Hon/lfiu-.
Inutile do dire que les mousses obtiennent un vif succès et que les bateaux minuscules, petits chefs-d'œuvre d'habileté et de patience, qu'ils portent sur des civières, sont très admirés.
Le coup d'oeil est vraiment pittoresque lorsque le défilé se déroule sous l'immense dais de verdure de la rampe de Grâce, décorée d'un arc de triomphe et de nombreux pavillons.
Le cortège prend place dans la chapelle, devenue trop petite pour contenir la foule des fidèles. Durant la messe, qui est célébrée par M. le chanoine Lautour, curé-doyen de Sainte-Catherine, la Philharmo)iique et la Chorale font entendre plusieurs morceaux de leur répertoire.
Après la cérémonie, M. l'abbé Lautour prononce une éloquente allocution dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici qu'une imparfaite analyse.
L'orateur rend d'abord hommage aux familles de nos marins, fidèles à la tradition religieuse du lundi de la Pentecôte. C'est une douce consolation pour leur pasteur de prier avec elles dans ce sanctuaire consacré à Marie, étoile de la mer — celle année, surtout, ou deux coups de mer ont fait à Honfleur près de vingt orphelins. Il faut redoubler de confiance envers Celui de qui dépend l'Océan et qui peut donner le calme.
La fêle traditionnelle de 1908 est rehau.ssée par la présence de M. le Représentant du Canada, qui est venu célébrer avec les Honfleurais, le troisième centenaire de l'embarquement de Champlain et de la fondation de Québec. Le curé de Sainte-Calherine est heureux de saluer en la personne de M. Hector Fabre, le représenlant de la noble nation qui coiilinue, sur l'autre continent, le rôle Iradilionnel de la France.
Ce plateau doit être cher aux cœurs canadiens, car il a été le témoin des sentiments et des prières de ceux qui parlirenl jadis qui, pour Terre-Neuve, qui, pour l'Acadic, qui, pour les rives du Sainl-Laurent.
M. l'abbé Lautour lappelle que la chapelle Noire-Dame de Grâce fut fondée au commencement du xi" siècle, mais que la constiuction primitive s'abîma au xvi« siècle dans l'éboulement de la falaise. Restèrent seulement un pan de muraille, un autel et une statue de la Sainte Vierge. Telle était la foi des pèlerins que, pendant plus de 50 ans, ils s'obstinèrent, malgré les dangers, à prier sur ces ruines.
Reportons-nous à celte époque, c'est-à-dire aux règnes de Heni'i IV et de Louis XIII, de 1603 à 1G33, année de la mort de Champlain. Notons ses dix voyages à peu près, dont chacun durait 18 mois. La chapelle n'ayant élé bâtie que dans les approches de l(J'20,Samuel Champlain dut prier et dans les mines de l'ancien oratoire et sous la voûte du nouveau.
Aux yeux d'un prêtre, 1608 et 1615 marquent deux grandes dates. En 1608, c'est le Don de Dieu traversant l'Océan et la croix du Sauveur |)lantée siul'emplacement de Québec. En 1615, c'est le départ de Honfleur des Pères Récollets, allant évangéliser la Nouvelle-France ; sans doule furent-ils les frères des Capucins qui s'établirent vers celle époque à Honfleur et qui desservirent la Chapelle jusqu'à la Révolution.
M. le Doyen parle ensuile des visiteurs célèbres qui vinrent à Grâce depuis le xvii'siècle jusqu'à nos jours. En 1723, c'est Mï''de Bel/.unce,évèque de Marseille, qui se rend à la chapelle en gravissant, pieds nus, les lacets du Mont-Joli ; en 1802, c'est le premier consul Bonaparte ; en 1817, le cardinal de Cainbacérès et
le duc d'Ani;oiilème ; en 18'2i, la duchesse de Berry ; en 1829, peu avant la Révolution do ISIÎO: la duchesse d'Anj^oulème et en 1848 pendant que Louis Philipiie était réfufiié dans une maison voisine, la reine Amélie y vint prier ; de même, en 1870, les nombreuses familles parisiennes qui se réfugièrent sur nos cotes vinrent pendant l'elTroyahle siège de Paris prier pour leurs pères, leurs é|ioux, leurs liis, louis frères. A ces visites historiques s'ajoutera celle de ce jour, elle marquera une date dans les annales de la chapelle où tous, marins et fidèles, sont venus prier d'un cœur unanime pour la mère et la fdie, l'ancienne et la nouvelle France.
Après ce touchant et éloquent sermon, le cortège se reforme pour reprendre, dans le même ordre (ju'à l'ariivée, le chemin de la ville.
Sur le plateau, à l'ombre des arbres séculaires, une foulede plusieurs milliers de personnes circule entourant les baraques des baladins, lutteurs, montreurs de phénomènes, diseurs de bonne aventure, etc., les instruments font rage, les tourniquets des loteries grincent, les coups de carabine éclatent ; à ce vacarme assourdissant, se mêle le bruit stiident des sifflets des bateaux de voyageurs qui arrivent du Havre, cliargés à couler bas et qui passent pavoises sous la pointe de Grâce.