SCÈNE IV ATALIDE, ROXANE
Atalide
Ah! sultdne, est-ce vous...
Est-il vrai que le ciel vous ravit votre époux?... Ah! racontez-moi donc cette triste aventure, Le sultan est-il cuit?... en êtes-vous bien sûre? Le visir Acomat n'aurait-il point craqué?
ROXANE
Je sens par ce malheur mon esprit détraqué... Hélas! il est trop vrai, ma chère, je suis veuve :
Atalide
Le Ciel vous réservait une bien rude épreuve; Je ne puis que mêler mes larmes à vos pleurs, Atalide saura partager vos douleurs.
Mon cœur est délicat comme une sensitive, Ma sensibilité, vive, prompte, expansive, S'échappe par mes yeux en toute occasion. Et je perds à l'instant la respiration. L'aspect de l'infortune et m'accable et me touche Je ne puis sans pleurer voir souffrir une mouche Même (vous me croirez ou ne me croirez point), Mon extrême pitié se montre en si haut point, Que si sur mon sopha lorsque je vais m'étendre, Une puce flairant ma peau mollette et tendre De son dard assassin me pique et me poursuit, J'endure sans pâlir le tourment qui me cuit;
Et quoique la douleur soit poignante et fort vive, Je sais me dire, il faut que tout le monde vive! Ah! que n'éprouve point un cœur comme le mien!... Des animaux je suis le plus ferme soutien; J'ai toujours eu pour eux un faible irrésistible; Cela prouve pourtant que j'ai l'âme sensible. Le malheur a des droits à ma compassion. Que ne fsrais-je pas dans cette occasion? Hélas! pour adoucir votre amère souffrance, Je me mettrais en quatre, en cette circonstance, Mon cœur saigne, Madame, en voyant vos douleurs; Votre teint se flétrit, vous perdez vos couleurs;
Il faut se chagriner, mais sans perdre courage
A quoi pensez vous donc?
ROXANE
Je pense au mariage
Atalide
Quoi! madame, sitôt I
ROXANE
Voyez donc! pourquoi pas!....
Atalide
L'hymen a donc pour vous de terribles appas?
Moi, je crois que ce dieu nous attrappe et nous leurre
Qu'il nous donne toujours plus de pain que de beurre..
Donc puisque votre époux vous est escamoté,
Jouissez en repos de votre liberté
Au lieu de rechercher un nouvel esclavage
ROXANE
Ah! tu ne connais pas les rigueurs du veuvage!.
Atalide Mais madame
ROXANE
Je sais tout ce qu'on en dira.
Quelque soit le bavard il s'en repentira, Et si la calomnie ou m'attaque ou me touche Par quelque bon firman je lui ferme la bouche. Il me faut un mari.
Atalide
Quel est l'heureux mortel Que vous avez dessein de traîner à Tautel?
Roxane Devine
Atalide Est-ce Ibrahim!
Roxane Fi donc, c'est une bête !
Atalide
Roxane As-tu perdu la tête^
Le visir Acomat.
Vais-je unir mes destins avec ceux d'un sujet!
Atalide Et qui sera-ce donc, madame?
KOXANE
Bajazet..
Atalide Grand Dieu du ciel
ROXANE
D'où vient que ce nom t'émerveille?
Atalide Madame, il est bien jeune.
ROXANE
Et moi suis-je si vieille?
(Avec dépit). Mais voyez donc un peu...
Atalide
Sultane, pardonnez..
Ce n'est point ma pensée et vous vous méprenez... Je dis que Bajazet est étourdi,... volage,... Qu'il n'appréciera point le charmant avantage... Le bonheur sans pareil de vous appartenir... L'homme est un être enfin qu'on ne peut définir. Madame, que sait-on!...
ROXANE
Il a des yeux, ma bonne, Et Roxane n'est pas si mal de sa personne... Bajazet l'aimera.
Atalide
Madame, je le crois...
Et ne puis, après tout, qu'approuver votre choix.
ROXANE
Ecoute, je te veux faire une confidence.
Ma tendresse pour toi date de ton enfance,
Tu passes au sérail pour un joli sujet,
Et ma vive amitié m'inspire un bon projet.
Tu connais mes desseins, si le ciel les couronne
Je veux te marier... Ah! vous riez friponne!...
La petite rusée!... en honneur c'est charmant!
Un bon petit mari...
Atalide
Madame en ce moment, Un mari quelqu'il soit n'offre rien qui me touche.
ROXANE
Quoi! vous voulez trancher de la petite bouche!... Mais vous faites l'enfant!...
Atalide
Je ne veux point d'époux.
(Elle se jette aux pieds de Roxane).
Eh bien! n'en parlons plus, mon fifi, levez-vous! A coup sûr, mon projet n'est pas de vous contraindre, Je veux me faire aimer et non me faire craindre.
(Elle la met sur ses genoux).
Asseyez-vous ici... là, bien, mon petit chou,
Ah! je ne croyais pas vous faire de boubou,
Pauvre rat, j'ai pour vous une tendresse extrême;
Il faut faire plaisir à celle qui vous ainne,
N'est-il pas vrai, mon cœur? Aussi dès ce moment,
Vous ferez mon éloge à mon futur amant.
Dites-lui que je suis une bonne personne;
Que je vaux un royaume, un sceptre, une couronne;
Que j'ai l'âme fort tendre, il faut lui dire encor
Que par mes qualités je vaux mon pesant d'or;
Enfin à tous propos entonner ma louange :
Vous le ferez... pas vrai? C'est bien... adieu, mon ange.
De mes jardins, je vais parcourir les détours
Et penser un moment à mes tendres amours...
Seule je veux rêver à ma nouvelle flamme,
Adieu donc, mon bijou, je m'en vais.