ELLIPSES
La fréquence des ellipses (1) el des pléonasmes est un des caractères principaux de l’ancienne syntaxe.
— Les exemples d’ellipse de l’article sont très nombreux. En voici deux, pris au hasard (nous imprimons en italiques les mots devant lesquels on mettrait aujourd’hui l’article):
Iço vos mandet reis Marsilies li ber. (v. 125.)
Et tote Espaigne tendrat par vostre don. (v. 224.)
inversement, on trouve quelquefois l’article dans des cas où nous ne l’emploierions pas :
Un mort sor altre a la terre jeter. (v. 497i.)
N'en at vertut, trop at perdut d el sanc. (v. 2229.)
L’article s’employait aussi devant les noms de nombre exprimant une partie d’un nombre total déterminé :
Des doze pers li dis en sont ocis. (v. 1308.)
Nous dirions sans article : « Des douze pairs, dix sont tués. »
As quatre estorz lor est a venut bien,
Li quinz après lor est pesanz et griés. (v. 1686-87.)
Littéralement : « Aux quatre attaques ils ont été heureux, mais la cinquième leur fut fatale. » Nous supprimerions l’article, ou nous ajoutoterions « premières » à quatre.
Cet emploi de l’article devant les noms de nombre partiels se retrouve jusque dans Corneille :
J’avais pris cinq bateaux pour tout mieux ajuster :
Les quatre contenaient quatre chœurs de musique.
[Le Menteur, i, 5.)
— Ellipse de « de » partitif :
N’i at chastel qui devant lui remaignet. (v. 4.)
N’avrez mais guerre en tote vostre vide. (v. 505.)
(I) J’entends par « ellipse » non seulement la suppression accidentelle d’un mot qui aurait pu être employé, mais encore le non-emploi habituel et régulier de tel ou tel mot, par exemple de l’article dans les cas où l’ancienne langue ne l’employait jamais.
INTRODUCTION
— Ellipse du pronom personnel sujet (nous imprimons en
italiques le verbe dont le sujet n’est pas exprimé) ;
Dient paiien : De ço avons assez. (v. 77.
Nés poet guarder que alques ne 1 ’engignent. (v. 95.)
Le glorios que devons adorer. (v. 124.)
En quel mesure en podrai estre fiz? (v. 146.)
Nel ferez certes, dist li cuens Oliviers. (v. 255.)
Charles comandet que face son servise. (v. 319.)
Et dit al rei : De quei avez pesance? (v. 832.)
— Ellipse du pronom démonstratif neutre sujet :
Charles respont : Molt grant viltét me semblet. (v. 3595.)
— Ellipse des pronoms régimes directs « le, la, les » à côté de « li » (lui) :
Li reis li donet, et Rollanz le reçut. (v. 782.)
Traduisez : « Le roi le lui donne. »
Si li tramist li amiralz Galafres,
En Val Metas li donat uns diables. (v. 1663-64.)
Traduisez : « ..Je lui transmit... le lui donna... »
Enmi le vis li at faite descendre. (v. 3920.)
Traduisez : « ..Ja lui a... »
— Ellipse du pronom relatif (nous imprimons en italiques le mot devant lequel devrait être placé le pronom relatif) :
En la citét nen at remés paiien
Ne seit ocis o devient chrestiiens. (v. 101-102.)
Entendez : « qui ne soit occis... »
Car nTeslisez un baron de ma marche,
Marsïlion me portast mon message. (y. 275-76.)
Entendez : « qui à Marsile puisse porter mon message. »
INTRODUCTION
— Ellipse de la conjonction que :
Tant par fut bels, tuit si per l’en esguardent. (v. 306 )
Entendez : « Il était si beau que tous ses pairs le regardent. »
Mielz est sols moerge que tant bon bacheler.
Traduisez: « Il est mieux que je meure seul.... »
Et si vos mandet reis Marsilies li ber,
De Talgalife nel devez pas blasmer.
Respont Marsilies : Or diet, nos l’odrons.
— Ellipse des prépositions « de » et « à » :
Hom sui Rollanty jo ne le dei laissier.
C’est-à-dire : « Je suis l’homme de Roland. »
Si me direz Charlemaigne le rei Por le soen Deu qu’il ait mercit de mei.
C’est-à-dire : « Vous me direz à Charlemagne... »
Mandez Charlon , a l’orgoillos, al fier,
Fedeilz servises (v. 28-29.)
C’est-à-dire : « Mandez à Charles, etc. »
Ne bien ne mal son nevot ne respont. (v. 216.)
Entendez : « Ni bien ni mal à son neveu il ne répond. »
Ço respont Guènes : Ne placet damne Deu! (v. 358.)
C’est-à-dire : Ne plaise au Seigneur Dieu! »