‹ Chanson de RolandChapitre 15 sur 197 · SYNTAXE DU VERBE · texte numérisé non relu

SYNTAXE DU VERBE

Concordance des temps.

Chez nos vieux auteurs les temps du passé et le présent his-

torique sont sans cesse mélangés :

Tant par fut bels, tuit si per l’en esguardent . (v. 306.)

Quand Yot Rollanz, si començat a ridre. (v. 3*23.)

Quant Yot Marsilies, si Yat baisiét el col. (v. 601.)

Ço dit li reis que sa guerre out finède. (v. 705.)

Puis que il viénent a la Terre Maior,

Vidrent Guascoigne la terre lor seignor. (v. 818-819.)

(1) Il y a dans cet exemple un second pléonasme, c’est celui de l’adjectif possessif voz employé concurremment avec por vos.

INTRODUCTION

Les exemples pourraient être multipliés. Aussi 11’avons-nous pas cru nécessaire de corriger le manuscrit d’Oxford dans les vers tels que le 3609 : « Mais Deus ne volt qu’il seit morz ne vencuz. » Il serait facile de remplacer le prétérit volt parle présent voelt; mais l’auteur de la chanson de Roland a très bien pu dire : « Dieu ne voulut pas qu’il soit tué. »

Emploi des modes.

V infinitif est souvent employé pour l’impératif :

Et dist al rei : Or ne vos esmaiier. (v. 27.

Sire compaing, amis, nel dire ja! (v. 1113.

Damnes Deus pédre, n’en laissier honir France I (v. 2337.)

Le gérondif peut être employé sans la préposition en :

Corant i vint Margariz de Sibilie. (v. 955.)

C’est ainsi qu’il est souvent joint au verbe « aller », qui devient alors un véritable auxiliaire. « Aller chantant » signifie simplement chanter , tandis que, de nos jours, cette locution impliquerait l’idée du mouvement. On employait de même le participe présent joint à l’auxiliaire « être ». Voici quelques exemples :

Seignor baron, nen alez mespensant !

Por Deu vos pri que ne seiiez fuiant!

Car chevalchiez ! Por qiïalez arestant?

Il ne faut pas oublier que le gérondif est invariable, tandis que le participe présent suit la seconde déclinaison des adjectifs.

Le j participe passé joint à l’auxiliaire « avoir » peut s’accorder avec le régime direct qui suit ou qui est placé entre le participe et l’auxiliaire :

Espérons d’or at en ses piez fermez,

Ceinte Murylais s'espéde a son costét. (v. 345-346.)

INTRODUCTION

Li reis Marsilies at la color mudéde ,

De son atgier at la hanste crolléde. (v. 441-442.)

Devant Marsilie at faite sa vantance. (v. 911.)

On trouve aussi le participe s’accordant abusivement avec un substantif qui se rattache à un autre verbe :

Charles en at l’amore, mercit Deu,

En l’orie pont /’at faite manovrer. (v. 2505*2506.)

Del brant d’acier l’amore li presentet

Enmi le vis li at faite descendre. (v. 3918-3920.)

Dans ce dernier exemple, « faite » s’accorde avec le pronom la sous-entendu (1), qui est le sujet de l’infinitif « descendre».

Montesquieu a fait le même accord abusif dans la phrase suivante : « La simplicité des lois les a faites souvent méconnaître. »

Vindicatif peut être employé dans des cas où nous mettrions le subjonctif , et inversement :

En la citét n’en a reniés paiien

Ne soit ocis o devient chrestiiens. (v. 101-102.)

Quant tu iés morz, dolor est que jo vif, (v. 2030.)

S’en ma mercit ne se colzt a mes piez

Et ne guerpisset la lei de chrestiiens,

Jo li toldrai la corone del chief. (v. 2682-2684.)

C’est parce que le verbe cuidier (qui signifie penser) gouvernait le subjonctif qu’on trouve le verbe chadeir (choir) à l’imparfait du subjonctif dans le vers suivant :

Guidas li guanz me chadist en la place. (v. 764.)

Nous dirions aujourd’hui : « Tu pensais que le gant me tomberait des mains. » C’est toujours l’imparfait du subjonctif qui correspond au conditionnel présent dans les propositions subordonnées qui exigent l’emploi du subjonctif: « Je ne pense pas qu’il vînt , même si on l’en priait. »

(1) Voyez ci-dessus ce que nous disons de l’ellipse des pronoms régimes directs à côté de li.

INTRODUCTION

En dehors du cas dont nous venons de parler, c’est-à-dire dans une proposition non subjonctive, l'imparfait du subjonctif peut avoir la valeur d’un conditionnel présent ou d’un conditionnel passé :

Mais li cuens Guènes iloec ne volsist estre. (v. 332.)

La vecLissez tanz chevaliers plcrrer! (v. 349.)

Le deüssez escolter et odir. (v. 455.)

La conjonction se (si) peut être supprimée devant un subjonctif ayant la valeur d’un conditionnel :

Fust chrestiiens, assez oüst barnét. (v. 899.)

Emploi de quelques temps .

— On trouve assez souvent le prétérit employé là où nous

mettrions l’imparfait :

Un faldestoel i out fait tôt d’or mier

La siét li reis (v. 115-116.)

En sa main tint une vermeille pome :

Tenez, bels sire, dist Rollanz à son oncle. (v. 386-387.

Vos f listes filz al riche duc Reinier,

Qui tint la marche de Gènes et Rivier. (v. 2208-2209.)

— Gomme le passé antérieur est formé avec le prétérit de l’auxiliaire, et le plus-que-parfait avec l’imparfait, il résulte de l’emploi du prétérit pour l’imparfait qu’on trouvera aussi le passé antérieur pour le plus-que-parfait :

Vint i ses niés,, out vestude sa broigne.

Et out predét dejoste Garcasoigne. (v. 384-385.)

Le passé antérieur peut encore avoir la valeur d’un simple passé :

Dient paiien : si mare fumes net! (v. 2146.)

Que jo ai fait des l’hore que liez fui. (v. 2371.)

— Le futur antérieur peut être employé quand on parle d’une

INTRODUCTION

action déjà commencée ou même déjà passée. Il suffit qu’on veuille indiquer l’antériorité de l’action relativement à un moment futur exprimé ou non. Ainsi Ganelon, sur le point de se battre jusqu’à la mort contre Marsile, exprime cette idée que Charlemagne ne 'pourra pas lui reprocher d’être mort seul, et comme il pense à ce moment futur, il peut dire en s’adressant à son épée :

Tant vos awai en cort a rei portéde .

C’est-à-dire : « Je vous aurai tant portée dans une cour royale, que... )> au lieu de : « je vous ai tant portée. » De même dans Corneille :

Je verrai les lauriers d’un frère ou d’un mari

Fumer encor du sang que j 'aurai tant chéri.

Roland, s’adressant à son épée au moment de la briser, lui dit aussi :

Molt larges terres de vos aurai conquises .

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