‹ Chanson de RolandChapitre 2 sur 197 · L. CLEDAT · texte numérisé non relu

L. CLEDAT

INTRODUCTION

La Chanson de Roland, telle que nous la possédons, a été composée, selon toute vraisemblance, entre la conquête de l'Angleterre par les Normands et la première croisade. Mais il y avait eu antérieurement plusieurs poèmes plus ou moins étendus sur le même sujet. Dans un passage célèbre du roman de Rou,. Wace raconte que le jongleur Taillefer chantait à la bataille d’Haslings les exploits de Roland :

Taillefer, qui mult bien chantout,

Sor un cheval qui tost alout,

Devant le duc alout chantant De Karlemaigne et de Rollant,

Et d’Oliver et des vassals Qui morurent en Rencevals.,

On trouve d’ailleurs, dans notre Chanson de Roland, des traditions qui appartiennent à des époques bien différentes. Pour ne citer qu’un fait, la capitale de la France est placée tantôt à Paris, tantôt à Laon, tantôt à Aix-la-Chapelle. On remonte ainsi jusqu’à l’origine de la légende, à cette expédition de Charlemagne en Espagne, au retour de laquelle l’arrièregarde fut détruite, le 15 août 778, par les Basques des montagnes. L’imagination populaire s’empara de l’événement, elle donna des proportions épiques à cet engagement d’arrière-

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garde et substitua aux montagnards des Pyrénées toute une armée de Sarrasins. Un préfet des marches de Bretagne, nommé Roland, était mort dans la bataille, elle en fit le neveu de Charlemagne et un héros incomparable. Charlemagne n’avait réussi qu’à moitié dans son expédition : on lui attribua la conquête de toute l’Espagne. Il fallait expliquer la défaite de Roncevaux : c’est par la trahison que le peuple explique toujours les défaites, on inventa le personnage de Ganelon. C’est ainsi que se constitua la légende de Roncevaux, qui a abouti, non sans subir des transformations successives, à la Chanson de Roland. Les transformations ont dû porter principalement sur les détails de mœurs et de costumes : tout en faisant une part aux inventions de l’auteur et une autre à quelques détails anciens qui ont pu se conserver par tradition, on peut dire que les mœurs et les costumes dépeints dans la Chanson de Roland sont ceux du onzième siècle.

L’auteur de la Chanson de Roland est inconnu. Il est vrai que le manuscrit d’Oxford se termine par un vers où il est question d’un certain « Turoldus » qui aurait « décliné la geste ». Même en admettant que la geste désigne ici la chanson elle-même et non un récit antérieur, le sens du verbe décliner est incerlain ; on peut l’appliquer aussi bien au copiste qui a écrit le manuscrit, ou au jongleur qui chantait le poème. Il faut donc ajouter notre chanson à la longue liste des œuvres littéraires ou artistiques qui font la gloire du moyen âge et dont nous ignorons les auteurs.

Si nous ne possédons plus les rédactions de la légende de Roncevaux antérieures à la Chanson de Roland, en revanche on a retrouvé plusieurs remaniements postérieurs, car Roland a été longtemps célèbre, non seulement en France, mais aussi à l’étranger, surtout en Italie et en Allemagne (1). Puis tout à coup le silence se fait. Les manuscrits qui contenaient notre chanson et ses divers remaniements restent enfouis dans les bibliothèques, où personne ne songe à les chercher. On savait seulement qu’il avait existé une Chanson de Roland, et à la

(U Voyez Y Histoire poétique de Charlemagne , par G. Paris.

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fin du dix-huitième siècle, un littérateur qui a eu quelque célébrité, M. de Tressan, s’avisa de la reconstituer par conjecture. Deux couplets donneront une idée suffisante de cette étrange restitution :

Soldats français, chantons Roland !

De son pays il fut la gloire.

Le nom d’un guerrier si vaillant Est le signal de la victoire

Au paysan comme au bourgeois Ne faisant jamais violence,

De la guerre exigeant les droits Avec douceur et bienséance,

De son hôte amicalement Il partageait la fricassée.

Malheureusement pour la gloire de M. de Tressan, la véritable Chanson de Roland a été retrouvée dans la bibliothèque d’Oxford et publiée en 1837 par M. Francisque Michel. Déjà, depuis quelques années, l’un des remaniements avait été signalé à l’attention publique par M. Monin. A partir de 1837 les éditions du Roland se sont multipliées, et nous venons encore en grossir le nombre.

Les professeurs de l’enseignement secondaire verront aisément les rapprochements qu’il y a lieu de faire entre la Chanson de Roland et l'épopée grecque. Les principaux personnages de l’une et de l'autre offrent des sujets de parallèles intéressants : Charlemagne rappelle par beaucoup de traits Agamemnon, Roland fait penser à Achille, Olivier à Patrocle, le duc Naimes à Nestor. Quant à l’archevêque Turpin, qui est une des figures les plus originales et les plus sympathiques de la Chanson de Roland, ce serait lui faire injure que de le comparer à Calchas.

La Chanson de Roland et l’Iliade se ressemblent encore par l’emploi de certains procédés qui caractérisent les épopées naturelles et primitives : les mêmes vers répétés parfois mot pour mot, les épithètes de nature reparaissant invariablement à côté des mêmes noms, etc. Il est incontestable qu’il y a moins d’art chez notre vieux poète que chez Homère, mais cette infé-

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riorité tient moins encore à une différence de génie entre les deux auteurs qu’à une différence de civilisation entre les deux époques. Les civilisations qui se succèdent ont leur période de préparation, leur apogée et leur décadence, mais chacune de ces périodes suppose plus d’un degré intermédiaire. Si l’époque de l’Iliade et celle de la Chanson de Roland sont toutes les deux des époques primitives de deux civilisations différentes, ce qui a permis à l’épopée de s’y développer avec succès, elles ne sont pas primitives au même degré. La culture littéraire était assurément plus avancée en Grèce au temps d’Homère qu’en France au onzième siècle, et il serait aussi injuste de reprocher à notre vieux poète la gaucherie de son style que de mépriser Giotto à cause de l’incorrection de son dessin. En littérature comme en art, les maladresses de la forme n’ont d'importance que lorsqu’elles traduisent la faiblesse de la pensée, et une statue parfaitement modelée peut être bien inférieure à une œuvre archaïque, incorrecte, mais où l’on reconnaîtra la marque d’une inspiration vraiment créatrice.

Les moyens dont disposent nos vieux auteurs sont très restreints : la langue française est encore hésitante et pauvre, elle se plierait mal à ces comparaisons brillantes qui sont la parure de l’épopée grecque. Les Sarrasins fuient devant Roland « comme le cerf devant les chiens » ; cette idée, qu’Homère aurait développée avec son art exquis, est exprimée en un vers, et comme en passant, dans notre poème. Mais la simplicité des moyens employés rehausse encore la grandeur de l’effet produit, quand le poète rencontre une heureuse inspiration, et la scène des derniers adieux de Roland et d’Olivier, celle de la mort de Roland, celle de la mort d’Aude, bien d’autres encore, sont dignes d’être mises à côté des plus beaux passages des • épopées classiques.

La différence considérable qui sépare la langue du moyen âge de la langue actuelle est aussi de nature à nous empêcher de goûter tout le mérite de nos anciens poèmes, et il faut se prémunir contre cette cause de partialité involontaire. Encore, s’il n’y avait que des différences, pourrait-on lire un texte de vieux français comme on lit un texte latin ou grec ; mais ce

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sont les ressemblances incomplètes, mêlées aux différences absolues, qui fatiguent et déroutent l’esprit. Tel mot est resté dans la langue, mais en perdant sa force ou en modifiant sa valeur, et le sens actuel de ce mot, qui est ancré dans notre esprit, nous empêche souvent, malgré tous nos efforts, d’en bien apprécier la force et la valeur anciennes. Cette difficulté sera rendue sensible si nous prenons un mot qui ait été encore employé au xvnc siècle avec sa valeur première : gêner par exemple. Le verbe « gêner » a eu d’abord le sens de torturer . Le sens actuel, très affaibli, nous empêche de goûter complètement les vers de Corneille où le mot se trouve encore avec l’ancien sens. Quand on entend Séleucus dire à Rodogune : « Ali ! que vous me gênez ! » on a peine à ne pas sourire. Que serait-ce si à chaque vers, presque à chaque mot, comme dans nos vieux poèmes, on se heurtait à des expressions ainsi défigurées par l’usage? Il y a là une cause de méprise contre laquelle un critique impartial ne saurait trop réagir.

Ce qui caractérise nos poèmes épiques du moyen âge au point de vue de la forme générale, c’est la division du récit en laisses. La laisse, appelée aussi couplet ou tirade, est au poème épique ce que le couplet est à la chanson dans le sens moderne du mot, ce que la strophe est à l’ode, mais elle diffère du couplet proprement dit et de la strophe en ce qu’elle contient un nombre indéterminé de vers, une quinzaine environ dans la chanson de Roland. Il arrive souvent que deux ou trois laisses successives répètent les mêmes idées dans les mêmes termes, en changeant seulement les mots qui terminent les vers pour amener une autre rime. C’est ce qu’on a appelé les laisses similaires. Quelquefois ces laisses presque identiques ne sont que des versions différentes d’une seule et même laisse primitive ; le remanieur ou le scribe les a réunies à la suite l’une de l’autre, au lieu de faire un choix entre elles. Mais le plus souvent les laisses similaires sont un véritable procédé littéraire, un moyen employé par le poète pour retenir l’attention du public sur les endroits importants du récit et pour redoubler son émotion dans les scènes pathétiques. J’ai constaté plus d’une fois que ces répétitions étaient d’un grand effet sur les auditeurs, et il

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me paraît invraisemblable qu’un pareil effet soit le résultat du hasard, comme il faudrait l’admettre si on considérait toutes les laisses similaires comme des négligences de copistes.

L’introduction de la Chanson de Roland dans l’enseignement secondaire était justifiée non seulement par le grand mérite littéraire de ce vieux poème, mais encore par sa haute valeur morale. Du premier au dernier vers, il respire un ardent amour de « douce France », un profond sentiment de l’honneur et du devoir. Nous ne pouvons nous dissimuler qu’aujourd’hui plus que jamais il importe de former les jeunes générations au culte de la patrie : en lisant la Chanson de Roland, en admirant les sentiments qui animent Roland et ses glorieux amis, elles apprendront à sentir comme eux, à servir leur pays sans défaillance, à « mieux aimer mourir que laisser honnir France. »

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