‹ Chanson de RolandChapitre 127 sur 323 · CL XXIII · texte numérisé non relu

CL XXIII

Olivier sent qu’il est blessé à mort Et 'plus ne veut tarder à se venger .

Dans son poing est Hauteclaire, dont l’acier fut bruni :

Il en frappe le Calife sur le heaume aigu couvert d’or,

Et il en fait tomber à terre les pierres et les cristaux ;

Il lui tranche la tête jusqu’aux dents;

Il brandit son coup, et l’abat raide mort:

« Maudit sois-tu, païen, » lui dit-il ensuite.

« Je ne dis pas que Charles n’ait rien perdu;

« Mais, certes, ni à ta femme ni à aucune autre dame « Tu n’iras te vanter, dans le pays où tu es né,

« D’avoir pris à l’Empereur la valeur d’un denier,

« Ne fait damage ne de mei ne d’altrui. » Après , escriet Reliant qu’il li aï ut.

Aoi.

1965 Oliviers sent qu’il est à mort naffrez ,

De lui vengier jamais ne li iert sez;

De Ilalteclere lur vait granz colps duner»

En la grant presse or i fiert cume ber,

Trenchet cez hanstes g cez escuz buclers ,

E piez e puignz, espalles e costez.

1970 Ki lui veïst Sarrazins desmembrer,

Un mort sur l’altre à la tere geler,

De bon vassal li poüst remembrer.

L’enseigne Carie n’i volt mie ublier,

Munjoie escriet e haltement e cler.

1975 Rollant apelet sun ami e sun per :

« Sire cumpainz, à mei kar vus j usiez.

« A grant duîur ermes hoi desevret. »

Li uns pur Paître si cumencet à plurer . Aoi.

Rollanz reguardet Olivier à 1’ visage :

Teinz fut e pers, desculurez e pales ;

1980 Li sancs tuz clers fors de sun cors li raiet, Encontre tere en chièdent les esclaces :

« Deus! » dist li Quens, « or ne sai jo que face. K Sire cumpainz , mar fut vostre barnage !

« Jamais n’iert hum vostre cors cuntrevî

1985 « E! France dulce, cum hoi remeindras

« De bons vassal s, cunfundue e desfaite . c. « Li Emperere en avrat grant damage. »

As vus Rollant sur sun cheval pasmet,; 1990 E Olivier ki est a mort naffrez?

A icest mot sur sun cheval se pasmet.

Aol

« Ni de lui avoir fait dommage soit de moi, soit d'autrui. » Puis : « Roland! » s'écrie-t-il , « Roland ! à mon secours! »

Olivier sent qu’il est blessé à mort :

Jamais il ne saurait assez se venger.

Aux païens il distribue grands coups de Hauteclaire ,

Dans la grand'presse frappe en baron ,

Tranche les écus à boucles et les lances,

Les pieds, les poings, les épaules et les flancs d§s cavaliers. Qui l’eût vu démembrer ainsi les Sarrasins ,

Jeter par terre un mort sur l'autre,

Celui-là eût eu l’idée d’un bon chevalier.

Mais Olivier ne veut pas oublier le cri de Charles :

« Monjoieî Monjoie! » répète-t-il d'une voix haute et claire.

11 appelle Roland, son ami et son pair :

« Compagnon, venez vous mettre tout près de moi.

« C’est aujourd'hui le jour où nous serons douloureusement séparés! »

Et l'un se prend à pleurer en pensant à Vautre .

Roland regarde Olivier au visage.

11 est pâle, violet, décoloré, livide;

Son beau sang jaillit et coule, tout clair, de son corps ,

Les miasoauxmn tombent par terre :

« Dieu ! » dit Roland, « je ne sais maintenant que faire.

« Quel malheur, ami, pour votre courage! a Jamais plus on ne verra homme de votre valeur.

« O douce France! tu vas donc être veuve « De tes meilleurs soldats; tu seras confondue, tu tomberas, et L’Empereur en aura grand dommage. »

A ce mot, Roland sur son cheval se pâme.

Voyez-vous Roland, là, pâmé sur son cheval,

Et Olivier, qui est blessé à mort?

Tant ad seiniet, li oil li sunt trublet :

Ne loinz ne près ne poet vedeir si cler Que reconoisse nisun hume mortel.

Sun cumpaignun, cum il l’ad encuntret,

1995 Si T fiert amunt sur Fhelme ad or gemmet;

Tut li detrenchet d’ici que à Y nasel;

Mais en la teste ne 1' ad mie adeset.

A icel colp T ad Rollanz reguardet,

Si li demandet dulcement e suef :

2000 « Sire cumpainz, faites le vus de gret?

« Jo sui Rollanz, ki tant vus soelt amer;

« Par nule guise ne m’avez desfiet. »

Dist Oliviers : « Or vus oi jo parler;

« Jo ne vus vei : veiet vus damnes Deus !

2005 « Ferut vus ai; kar le me pardunez. »

Rollanz respunt : « Jo n’ai nient de meî.

« Jo F vus parduins ici e devant Deu. »

À icel mot l’uns à 1’ altre ad clinet;

Par tel amur as les vus desevret. Aoi.

2010 Oliviers sent que la mort mult l’anguisset :

Ambdui li oil en la teste li turnent,

L’oïe pert e la veüe tute;

Descent à pied, à la tere se culchet,

Forment en hait si recleimet sa culpe ;

2015 Cuntre le ciel ambesdous ses mains juintes,

Si preiet Deu que pareïs li dunget E beneïet Carlun e France dulce,

Sun cumpaignun Rollant desur tuz humes.

Li coers li fait, li helmes li embrunchet,

2020 Trestuz li cors à la tere li justet.

Morz est li Quens , que plus ne se demuret.

Rollanz li ber le pluret, si 1’ duluset;

Jamais en tere n’orrez plus dolent hume. Aoi.

2023. Jamais en tere , etc. Les Re- I offrent ici un incident qui n’était évimaniements de Paris et de Lyon nous | demment pas dans le texte primitif. Il

Il a tant saigné que sa vue en est trouble;

Ni de près, ni de loin , ne voit plus assez clair Pour reconnaître homme qui vive.

Le voilà qui rencontre son compagnon Roland ;

Sur le heaume orné de pierreries et d’or, il frappe un coup terrible,

Qui le fend en deux jusqu’au nasal,

Mais qui, par bonheur, ne pénètre pas en la tête.

A ce coup, Roland l’a regardé,

Et doucement, doucement, lui fait cette demande :

« Mon compagnon, l’avez-vous fait exprès?

« Je suis Roland, celui qui tant vous aime :

« Vous ne m’aviez point défié, que je sache?

« — Je vous entends, » dit Olivier, « je vous entends parler,

« Mais point ne vous vois : Dieu vous voie, ami.

« Je vous ai frappé, pardonnez -le -moi.

« — Je n’ai point de mal, » répond Roland; cc Je vous pardonne ici et devant Dieu. »

A ce mot , ils s’inclinent l’un devant l'autre.

C’est ainsi, c’est avec cet amour que tous deux se séparèrent.

CL XX VII

Olivier sent l’angoisse de la mort ;

Ses deux yeux lui tournent dans la tête ;

Il perd l’ouïe, et tout à fait la vue,

Descend à pied , sur la terre se couche ,

A haute voix fait son mea culpa,

Joint ses deux mains et les tend vers le ciel ,

Prie Dieu de lui donner son paradis ,

De bénir Gharlemagne, la douce France

Et son compagnon Roland par-dessus tous les hommes.

Le cœur lui manque , sa tête s’incline :

Il tombe à terre , étendu de tout son long.

C’en est fait , le Comte est mort.

Et le baron Roland le regrette et le pleure.

Jamais sur terre vous n’entendrez un homme plus dolent.

s’agit de la communion symbolique I Roland i Trois poix a pris del’erbe verd’Olivier qui lui est administrée par | dotant. — Li ange Dieu i descendent

CLXXVI1I

Li quens Rollanz, quant mort vit sun ami 2025 Gésir adenz cunlre Orient sun vis ,

Ne poet muer ne plurt e ne suspirt.

Mult dulcement à regreter le prist :

« Sire cumpainz, tant mar fustes hardiz!

« Ensemble avum estet e anz e dis;

« Ne m1 fesis mal, ne jo ne 1’ te forsfis.

2030 « Quant tu ies morz , dulur est que jo vif. »

A icest mot se pasmet li Marchis

Sur sun cheval qu’hum cleimet Veillan tif ;

Afermez est à ses estreus d’or fin :

Quel part qu’il ait, ne poet mie cair. Aoi.

CLXXÎX

2035 Einz que Rollanz se seit aperceüz.

De pasmeisun guariz ne revenuz ,

Mult grant damage li est apareüt :

Mort sunt Franceis, tuz les i ad perdut Seinz l’Àrcevesque e seinz Gualtier de 1’ Hum.

2040 Repair iez est de la muntaigne jus ,

A cels d’Espaigne mult s’i est cumbatuz :

Mort sunt si hume, si’s unt paien vencut;

Voeillet o nun , desuz cez vais s’en fuit

à tant; — L’arme de lui mportent en chantant. (Lyon.) = Nous avons parlé ailleurs de ce singulier sacrement , que l’on peut rapprocher de ces confessions faites à un laïque, dont nous avons aussi plus d’un exemple dans nos Chansons de geste. Il s’agit de la communion eucharistique reçue par les chevaliers sous l’espèce de l’herbe ou de la verdure. A défaut de prêtres, à défaut d’hosties consacrées, les chevaliers se communient avec des feuilles d’arbre, avec des brins d’herbe. Élie de Saint -Gilles rencontre un chevalier

mourant. Plein de charité, il s’élance vers lui : Entre ses bras le prist, — Prist une fuelle d’erbe, à la bouce H mist. — Dieu le fait aconoistre et ses pedès gehir. — L’anme part. ( B. N. anc.

Lav. 80, f° 77.) Dans Raoul de Cambrai, Savari communie Bernier après l’avoir confessé : Trois fuelles d’arbre maintenant H rompi; — Il les receut per corpus Domini. (Édit. Leglay, p. 327.) Et, dans le même poème, on voit , avant la bataille , tous les chevaliers de l’armée se donner la communion sous la même espèce : Chàscuns

CLXXVIII

Quand Roland voit que son ami est mort,

Quand il le voit là, la face tournée vers l’Orient,

Ii ne peut retenir ses larmes et ses sanglots ;

Très doucement se prend à le regretter :

« Mon compagnon , » dit- il , « quel malheur pour ta vaillance ! « Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble. « Jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t’en fis :

« Quand tu es mort, c’est douleur que je vive. »

A ce mot , le Marquis se pâme

Sur son cheval, qu’on appelle Veillantil ;

Mais il est retenu à ses étriers d’or fin *

Où qu’il aille, il ne peut tomber.

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