‹ Chanson de RolandChapitre 128 sur 323 · CLXX1X · texte numérisé non relu

CLXX1X

A peine Roland a-t-il repris ses sens,

A peine est- il guéri et revenu de sa pâmoison,

Qu’il s’aperçoit de la grandeur du désastre.

Tous les Français sont morts, il les a tous perdus Excepté deux, l’Archevêque et Gautier de l’Hum.

Celui-ci est descendu de la montagne

Où il a livré un grand combat à ceux d’Espagne.

Sous les coups des païens vainqueurs tous ses hommes sont morts :

Bon gré , mal gré , il s’est enfui dans ces vallées,

frans hon de la pitié plora; — Mains çentishons s’i acumenia — De trois pous d'erbe , qu'autre prestre n’i a.

(Ibid., p. 95.) Dans Renaus de Montauban, Richard s’écrie : Car descendons à terre et si nos confesson , — Et des peus de cete herbe nos acomenion.

(Édit. Michelant, p. 181, vers 26, 27.) Dans Aliscans , la communion de Vivien est réellement sacramentelle :

Guillaume , par un étonnant privilège, a emporté avec lui une hostie consacrée, et c’est avec cette hostie qu’il console et divinise les derniers in-

stants de son neveu. Quant à la communion par le feuillage, il faut la

CONSIDÉRER UNIQUEMENT COMME SYMBO- LIQUE, et c’est ce que prouvent jusqu’à l’évidence les vers plus haut cités de Raoul de Cambrai : Trois fuelles d'arbre receut per corpus domini.

Bref , on ne se confesse à un laïque qu’a défaut de prêtre; on ne communie avec des feuilles qu’a défaut d’hostie. De ces deux rites il n’existe aucune trace dans le Roland, dont l’auteur nous paraît théologiquement plus exact que tous nos autres épiques.

E si recleimet Rollant qu’il li aïut :

2045 « Gentilz quens, sire, vaillant hum, ù ies t\xl « Unkes nen oi poür là ù tu fus.

« Ço est Gualtiers ki cunquist Maëlgut,

« Li niés Droün, à Y vieill e à P canut.

« Pur vasselage suleie estre tis druz.

« As Sarrazins me sui tant cumbatuz 2050 « Ma hanste est fraite e perciez mis escuz,

« E mis osbercs desmailiez e rumpuz.

« Par mi le cors de lances sui feruz :

« Sempres murrai , mais chier me sui venduz. » A icel mot Pad Rollanz coneüt ; iwJU^J^T 2055 Le cheval brochet, si vient puignant vers lui.

9 Sire Gualtiers , » ço dist li quens Rollanz , a Bataille oüstes od la paiene genl :

e Vus suiez estre vassals e cumbatant,

« Mil chevaliers en menastes vaillanz.

« lerent à mei; pur ço vus les dernant.

« Rendez les mei y que bosmng en ai grant. » Respunt Gualtiers : « N'en verrez un vivant.

« Laissiez les ai en cel dulurus camp.

« De Sarrazins nus i truvasmes lanz , a Turcs eEr mines y Canelius e Jaianz ,

« Cels de Balise $ des meillurs cumbatanz , a Sur lur chevals arrabiz e curanz ;

» Une bataille avum faite si grant « N’i ad paien devers altre s'' en vaut.

« Seisante milie en i ad morz gisanz.

« Vengiez nus sûmes à noz acerins branz .

« Avum iloec perdut trestuz noz Francs;

« De mun os ber c en sunt rumput li pan ;

Aoi.

2047. Gualtiers. Dans la Keiser Karl I Yolter, et est présenté comme le « frère Magnus’s kronike , Gautier est appelé | de la sœur » de l’Archevêque. = Mael -

Et voilà qu’il appelle Roland : « A mon aide ! à mon aide!

« Hé!» s’écrie-t-il, «noble comte, vaillant homme, où es-tu? « Dès que je te sentais là, je n’avais jamais peur.

« C’est moi, c’est moi, Gautier, qui conquit Maëlgut ;

« C’est moi, le neveu du vieux Drouon , de Drouon le chenu; « C’est moi que mon courage avait rendu digne d’être ton ami. « Je me suis tant battu contre les Sarrasins « Que ma lance en est rompue et mon écu percé ;

« Mon haubert est en lambeaux,

« Et mon corps est criblé de coups de lance.

« Je vais mourir, mais je me suis chèrement vendu, »

A ce mot, Roland l’a entendu ;

Il pique son cheval et galope vers lui.

« Sire Gautier , » lui dit le comte Roland,

« Vous avez eu grande bataille contre la gent païenne;

« Or, vous étiez un brave et un vaillant « Et m'aviez emmené mille bons chevaliers .

« Ils étaient à moi, c'est pourquoi je vous les demande .

« Rendez - les - moi : car j'en ai grand besoin .

« — Morts, » répond Gautier . « Plus ne les verrez,

« Et j'ai laissé tous leurs corps sur le champ douloureux.

« Nous avons, là - haut , trouvé tant de Sarrasins!

« Il y avait des Chananéens , des Géants, des Arméniens et des Turcs,

« Et ceux de Balise, qui sont leurs meilleurs soldats ,

« Sur leurs chevaux arabes qui vont si vite .

« Nous avons si rudement mené cette bataille « Que pas un païen ne s'en vantera .

« Soixante mille sont morts et gisent à terre .

« Ah! nous nous sommes bien vengés , à coups de nos épees d'acier,

« Mais nous y avons perdu tous nos Français .

« Les pans de mon haubert sont en pièces,

gut et Droün sont des personnages I des Chansons que nous n’avons plus, dont les noms figuraient sans doute en | 2055. Lacune comblée. Y. le vers 318.

« Mortels ai plaies es costez e es flancs a De tûtes parz en ist fors li clers sancs ;

« Trestuz li cors m’ en vait aflebliant :

« Sempres murrai, par le mien esciant.

cc J o sui vostre hum e vus tien à guarant :

« Ne me blasmez , se jo m'en vai fuiant.

« — Ne l' ferai mie, » ço dit li quens Rollanz ; « Mais or mf aidiez à tut vostre vivant . »

D'ire e de doel en tressuet Rollanz .

De sun blialt ad trenchiez les dous pans : Gualtier en bandet les costez e les flancs .

Rollanz ad doel, si fut maltalentifs :

En la grant presse cumencet à ferir;

De cels d’Espaigne en ad getet morz vint,

E Gualtiers sis, e TArcevesques cinc.

2060 Dient païen : « Feluns humes ad ci.

a Guardez, seignurs, que il n’en algent vif. « Tut par seit feljki ne ’s vait envaïr,

« E récréant ki les lerrat guarir ! »

Dune recumencent e li hus e li cris :

2065 De tûtes parz les revunt envaïr.

Deus les aïut qui unkes ne mentit !

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