LE CHATIMENT DES SARRASINS
CGV1I
Roland est mort: Dieu en a l’âme aux deux...
— L’Empereur, cependant, arrive à Roncevaux.
Pas une seule voie, pas même un seul sentier,
Pas un espace vide, pas un aune, pas un pied de terrain Où il n’y ait corps de Français ou de païen :
« Où êtes-vous? » s’écrie Charles; « beau neveu où êtes-vous? « Où est l’Archevêque? où le comte Olivier? a Où Gerin et son compagnon Gerier ?
« Où sont le comte Bérengier et Othon ?
« Ive et Ivoire que j’aimais si chèrement?
« Où est Engelier le Gascon?
« Et le duc Samson et le baron Anséis?
« Où est Gérard de Roussillon, le vieux? a Où sont les douze Pairs que j’avais laissés derrière moi? » Mais, hélas! à quoi bon? personne, personne ne répond.
« O Dieu, » dit le Roi, « j’ai bien lieu d’être en grand émoi.
« N’avoir point été là pour commencer la bataille ! »
Et Charles de s’arracher la barbe, comme un homme en grande colère ;
Il pleure, et tous ses chevaliers d’avoir aussi des larmes plein les yeux.
Vingt mille hommes tombent à terre , pâmés :
Le duc Naimes en a très grande pitié.
La douleur est grande à Roncevaux :
11 n’y a pas un seul chevalier, pas un seul baron ,
Qui de pitié ne pleure à chaudes larmes.
Ils pleurent leurs fils, leurs frères, leurs neveux,
Leurs amis et leurs seigneurs liges.
Un grand nombre tombent à terre , pâmés.
Naimes li dux d’iço ad fait que pruz ;
Tut premereins dit à l’Empereur :
2425 « Guardez avant de dous liwes de nus ;
« Vedeir puez les granz chemins puldrus ,
« Qu’ asez i ad de la gent paienur,
« Kar chevalchiez : vengiez ceste dulur.
« — E Deus, » dist Caries, « ja sunt il là si loinz! 2430 cc Gunsentez mei e dreiture e honur :
« De France dulce m’unt tolue la flur. »
Li Reis cumandet Gebuin e Otun ,
Tedbalt de Reins e le cunte Milun :
« Guardez le camp e les vais e les munz ,
2435 « Laissiez les morz tut issi cum il sunt,
« Que n’i adeist ne beste ne leun ,
« Ne n’i adeist esquiers ne garçun ;
« Jo vus defend que n’i adeist nuis hum,
« Jusque Deus voeillet qu’ en cest camp revengium. 2440 E cil respundent dulcement , par amur :
« Dreiz emperere, chiers sire, si ferum. »
Mil chevaliers i retienent des lur„
CGIX
Li Emperere fait ses graisles suner ;
Pois, si chevalchet od sa grant ost, li ber. 2445 De cels d’Espaigne unt les esclos truvez , Tiennent Pencalz, tuit en sunt cumunel.
Quant veit li Reis le vespre décliner,
Sur l’herbe verte descent il en un prêt,
Se culchet à tere, si priet damne Deu 2450 Que le soleill facct pur lui ester,
La noit targier e le jur demurer.
As li un Angle ki od lui soelt parler; îsnelement si li ad cumandet :
« Caries, chevalche : ne te faldrat clartet. 2455 « La flur de France as perdut, ço set Deus ;
Àoi»
2*152. As li un angle ki od lui soelt parler. C’est saint Gabriel, comme il
Mais le duc Naimes s’est conduit en preux,
Et, le premier, a dit à l’Empereur :
« Voyez -vous là -bas, à deux lieues de nous,
« Voyez -vous la poussière qui s’élève des grands chemins?
« C’est la foule immense de l’armée païenne.
« Chevauchez, Sire, et vengez votre douleur.
« — Grand Dieu! » s’écrie Charles, « ils sont déjà si loin !
« Le droit et l’honneur, voilà, Seigneur, ce que je vous demande ; « Ils m’ont enlevé la fleur de douce France. »
Alors le roi donne des ordres à Gebouin et à Othon,
A Thibaut de Reims et au comte Milon :
« Vous allez garder ce champ , ces vallées et ces montagnes.
« Vous y laisserez les morts étendus comme ils sont;
« Mais veillez à ce que les lions et les bêtes sauvages n’y touchent pas,
« Non plus que les écuyers et les garçons.
« Je vous défends de laisser personne y porter la main ,
« Jusqu’à ce que nous soyons de retour, par la grâce de Dieu. » Et les quatre barons lui répondent doucement, par amour :
« Ainsi ferons -nous, cher Sire, droit empereur. »
Ils retiennent avec eux mille de leurs chevaliers.
L’Empereur fait sonner ses clairons ;
Puis il s’avance à cheval, le baron, avec sa grande armée ; Enfin ils trouvent la trace des païens,
Et, d’une ardeur commune, commencent la poursuite.
Mais le Roi s’aperçoit alors que le soir descend ;
Il met pied à terre sur l’herbe verte , dans un pré ,
S’y prosterne, et supplie le Seigneur Dieu De vouloir bien pour lui arrêter le soleil ,
Dire à la nuit d’attendre, au jour de demeurer.
Voici l’Ange qui a coutume de parler avec l'Empereur Et qui , rapide , lui donne cet ordre :
« Chevauche, Charles : la clarté ne te fera point défaut.
« Tu as perdu la fleur de la France, Dieu le sait;
est dit aux vers 2526 et 2847.
« Vengier te poes de la gent criminel. »
A icel mot l’Emperere est muntez. Aoi .
Pur Carlemagne fist Deus vertut mult grant ;
Kar li soleilz est remés en estant.
2460 Paien s’en fuient, bien les encalcent Franc;
El’ Val-Tenebres, là les vunt ateignant;
Vers Sarraguce les encalcent ferant,
A colps pleniers les en vunt ociant,
Tolent lur veies e les chemins plus granz.
2465 L’ewe de Sebre (ele lur est devant),
Mult est parfunde , merveilluse e curant ;
Il n’i ad barge ne drodmund ne caland.
Paien reeleiment Mahum e Tervagant ;
E Apollin que lur seient aidant.
Pois, saillent enz, mais il n’i unt guarant,
2470 Li adubet en sunt li plus pesant,
Envers le funz s’en turnerent alquant,
Li altre en vunt encuntreval dotant,
Li mielz guarit en ont boüt itant,
Tuit sunt neiet par merveillus ahan.
2475 Françeis escrient : « Mar veïstes Rollant ! » Aoi.
Quant Caries veit que tuit sunt mort paien, Alquant ocis e li plusur neiet,
(Mult grant eschec en unt si chevalier),
Li gentilz reis descenduz est à pied,
2480 Se culchet à tere, si ’n ad Deu graciet. Quand il se drecet, li soleilz est culchiez. Dist l’Emperere : « Tens est de P herbergier, cc En Rencesvals est tart de 1’ repairier.
2458. Pur Carlemagne, etc. Ce vers I proverbial. Nous lisons dans Otivel était, pour ainsi parler, devenu presque | (xme siècle) : Kalle que Dex parama
« Mais tu peux maintenant te venger de la gent criminelle. »
A ces mots, l’Empereur remonte à cheval.
Pour Charlemagne Dieu fit un grand miracle ;
Car le soleil s’est arrêté, immobile, dans le ciel.
Les païens s’enfuient; mais les Français les poursuivent,
Et, les atteignant enfin au Val -Ténèbres,
A grands coups les poussent sur Saragosse ;
Ils les frappent terriblement, ils les tuent;
Ils leur coupent leurs chemins et leurs voies.
Devant eux est le cours de l’Èbre :
Le fleuve est profond et le courant terrible.
Pas de bateau, pas de dromond, pas de chaland.
Alors les Sarrasins invoquent Mahomet, Tervagant,
Et Apollon , pour qu'ils leur viennent en aide.
Puis ils se jettent dans l’Èbre, mais n’y trouvent pas le salut. Parmi les chevaliers qui sont les plus pesants,
Beaucoup tombent au fond ;
Les autres flottent à vau-l’eau;
Les plus heureux y boivent rudement.
Tous finissent par être noyés très cruellement.
« Vous avez vu Roland, » s’écrient les Français; « mais cela ne vous a point porté bonheur. »
Quand Charles voit que tous les païens sont morts,
Les uns tués , les autres noyés ;
Quand il voit que ses chevaliers ont fait un grand butin,
Le noble roi est descendu à pied :
Il s’étend à terre et remercie Dieu...
Quand il se releva, le soleil était couché.
« C’est l’heure, » dit-il, « de songer au campement :
« Car il est trop tard pour revenir à Roncevaux.
tant — Qu'il fist miracles por lui en son vivant (y. 18, 19), et dans les Saisnes (fin du xne siècle) : Et Charle-
magne cL’Aiz que Dex parama tant — Qu'il fi $t maint bel miracle por lui en son vivant ( laisse I).
« Nostre cheval sont las e ennuiet;
2485 ce Tolez les seles, les freins qu’il unt es chiefs,
« E par ces prez les laissiez refreidier. »
Respundent Franc : « Sire, vus dites bien. » Aci.
Li Emperere ad prise sa herberge;
Franceis descendent entreV Sebre e VaUerne.
2490 A lur chevals unt tolues les seles,
Les freins ad or lur metent jus des testes;
Livrent lur prez : asez i ad fresche herbe;
D’altre cunreid ne lur poedent plus faire.
Ki mult est las il se dort cuntre tere;
2495 Icele noit n’unt unkes escalguaite. Aol
CCX1IÏ
Li Emperere s’est culchiez en un prêt :
Sun grant espiet met à sun chief li ber;
Icele noit ne s’ voelt il desarmer,
Si ad vestut sun blanc osberc safret,
2500 Laciet sun helme ki est ad or gemmez ,
Ceinte Joiuse, unkes ne fut sa per,
2501. Joiuse. Yoici quelques propositions qui résumeront l’histoire légendaire de l’épée Joyeuse : 1° Suivant la version de Fierabras (xnie siècle), Joyeuse était l’œuvre du forgeron Yeland. Suivant Mainet (xne siècle) : Isaao, li bons fevres qui sor tos ot bonté — La forgea et trempa eus eV val Josué.
( Romania , IY, pp. 326, 327.) == 2° Dans le Charlemagne de Girard d’Amiens (commencement du xiv« s.), on lit qu’elle avait d’abord appartenu à Pépin. = 3° D’après le Mainet , du xiie siècle, Charles, au moment d’engager contre Braimant ce combat dont Galienne est le prix , refuse l’épée que lui offre Galafre. Il est trop chrétien pour se servir d’une arme dans le pommeau de laquelle on a, suivant
le poète, placé deux dents de Mahomet : fl. J’en ai une autre , » s’écrie-t-il, «c qui a d’abord appartenu au premier « roi chrétien de la France. Son nom « est Joyeuse. Elle a un demi -pied de « large. » Le fils de Pépin se fait alors apporter la célèbre épée , et l’auteur du Mainet constate que le pommeau renfermait des reliques « du saint Sépulcre, de saint Jean l’ami de Dieu, de saint Pancrace et de saint Honoré» : Les reliques frémirent el poing d’or noielè, — Très par mi le cristal où sont enseelè, — Les puet-on bien veoir ou l’or transfiguré. = 4° Suivant la Cronica general de Espana (xme s.), ce fut Galienne elle - même qui donna Giosa à Charles. Et la Gran conquista de Ultramar (fin du xme siècle) con-
« Nos chevaux sont las et épuisés;
« Enlevez- leur les selles et les freins,
« Et laissez -les se rafraîchir dans les prés.
« — Sire, » répondent les Français, « vous dites bien. »
L’Empereur prend là son campement;
Les Français descendent de cheval entre Valterne et l’Èbre ; Ils enlèvent les selles de leurs chevaux Et leur ôtent les freins d’or;
Puis ils les lancent dans les prés où il y a de l’herbe fraîche; Ils ne peuvent pour eux faire autre chose.
Ceux qui sont las s’endorment sur la terre.
Cette nuit- là on ne fit pas le guet.
L’Empereur s’est couché dans un pré;
Il a mis sa grande lance à son chevet, le baron ;
Car il ne veut pas se désarmer cette nuit.
Il a vêtu son blanc haubert, bordé d’orfroi;
Il a lacé son heaume gemmé d’or ;
Il a ceint Joyeuse, cette épée qui n’eut jamais sa pareille , #
firme cette tradition : « Halia ( Galienne), ayant entendu Mainet se plaindre, lui donna le cheval de son père avec une épée qui ne le cédait qu’à Durendal , laquelle tomba plus tard au pouvoir de Charlemagne à Valsomorian. » (Cf. le vers 2318 du Roland. V. Mila y Fontanals : De la Poesia heroïco popular castellana , pp. 232 et 338 , 339.) = 5° Le récit primitif du Voyage à Jérusalem , qui nous a été conservé dans la Karlamagnus Saga (xme siècle) , confirme la version du Roland au sujet des reliques qui étaient placées dans le pommeau de Joyeuse. Le grand Empereur y mit alors le fer delà lance qui avaitété au nombre des instruments de la Passion.
Môme il n’aurait donné qu’à ce mo-
ment le nom de Joyeuse à la célèbre épée, et le témoignage du Roland s’accorde, encore ici, avec celui de la Karlamagnus Saga : Pur ceste homir e pur ceste bontet — Li nurns Joiuse Vespèe fut dunez. (Vers 250G-2508 = 6° L’épée Joyeuse avait mille vertus.
Elle jetait une clarté incomparable, préservait de l’empoisonnement son heureux possesseur, etc. etc. = 7° C’est une épée du même nom que les cycliques de la geste de Garin mettent aux mains de Guillaume , après la mort de Charlemagne. Mais peut-être convientil de voir là une seconde Joyeuse, et la véritable épée du grand Empereur est sans doute celle qu’on lui a placée au poing dans son tombeau, et dont il menace encore les païens.
Ki cascun jur muet trente clartez.
Asez oïstes de la lance parler
Dunt Nostre Sire fut en la cruiz nafïrez :
2505 Caries en ad l’amure, merci t Deu!
En l’orie punt Y ad faite manuvrer.
Pur ceste honur e pur ceste bontet Li nums Joiuse l’espée fut dunez.
Barun franceis ne V deivent ublier :
2510 Enseigne en unt de Munjoie crier;
Pur ço ne s’ poet nule gent cuntrester. Aoi.
Clere est la noit e la lune luisant.
Caries se gist, mais doel ad de Rollant,
E d’ Olivier li peiset mult forment,
2515 Des duze Pers, de la franceise gent
2502-2506. Ki cascun jur, etc. « Karlamagnus resta ceint de son épée, nommée Joïus , qui était à trente couleurs pour chaque jour. Et il possède un clou avec lequel Notre- Seigneur fat attaché à la croix. Il l’a mis dans le pommeau de son épée , et , à l’extrémité , quelque chose de la lance du Seigneur, avec laquelle il fut percé. » ( Karlamagnus Saga , ch. xxxvm.) = Notre Chanson ne parle pas du saint clou. = La Keiser Karl Magnus’s Jcronike abrège violemment tout ce passage.
2503. Asez savum de la lance poirier. La lance dont Notre - Seigneur fut percé sur la croix a été l’objet de nombreux récits pendant toute la durée du moyen âge. Il est facile de reconnaître ici deux courants légendaires, tout à fait distincts l’un de l’autre, et qui ne se sont jamais confondus. = 1° Dans la plus ancienne version du Voyage à Jérusalem, Charlemagne rapporte d’Orient la fameuse relique que le roi de Constantinople lui a donnée ; il l’enferme religieusement dans le pommeau de son épée, à laquelle il donne désormais le nom de Giovise (Joyeuse) : d’où le cri de
Muntgeoy (Montjoie). Et tel est le récit de la Karlamagnus Saga , qui peut ici passer pour le type le plus respectable de la légende carlovingienne.
= 2° Tout autre est la tradition « celtique ». Nous l’avons ailleurs exposée longuement, et il nous suffira, pourfaire connaître le dernier type où cette légende a fini par se condenser, de résumer Percerai le Gallois.., Ce Perce val est le fils d’une pauvre veuve du pays de Galles. Après mille aventures, il arrive un jour dans un château merveilleux. Un valet paraît, portant une lance d’où coule une goutte de sang ; puis deux damoiselles , dont l’une tient un bassin d’or, un graal : Perceval est dans le palais du Roi-Pécheur. Par malheur, le jeune héros n’est pas assez curieux pour demander l’explication de « la lance qui saigne ». De là ses infortunes. Il perd soudain la mémoire; bien plus , il reste cinq ans sans entrer dans une église. Mais enfin , un jour de vendredi saint , il confesse ses péchés, il communie , il renaît à une vie nouvelle. Ici commencent d’autres aventures et qui ne sont pas moins merveilleuses. Perceval , réhabilité et pur.
Et qui chaque jour change trente fois de clarté.
Vous avez souvent entendu parler de la lance Dont Notre-Seigneur fut percé sur la croix :
Grâce à Dieu , Charles en possède le fer
Et l’a fait enchâsser dans le pommeau doré de son épée.
A cause de cet honneur, à cause de sa bonté,
On lui a donné le nom de Joyeuse;
Et ce n’est pas aux barons français de l’oublier,
Puisqu’ils ont tiré de ce nom leur cri de Monjoie.
Et c’est pourquoi aucune nation ne leur peut tenir tête.
La nuit est claire, la lune est brillante ;
Charles est couché, mais il a grande douleur en pensant à Roland,
Et le souvenir d’Olivier lui pèse cruellement,
Avec celui des douze Pairs et de tous les Français
ss met à la recherche du bassin d’or ! et de la lance. Mille obstacles l’arrê- j tcnt ; mille séductions le tentent : il en triomphe et arrive de nouveau chez le Roi -Pécheur. Il n’oublie pas cette fois de demander « pourquoi la lance saigne ». On lui répond que cette lance est celle dont Longus perça le côté du Sauveur sur la croix, et que le bassin d’or est celui où Joseph d’Arimathie a recueilli le sang divin. Le graal guérit toutes blessures et ressuscite les morts; mais il faut , pour en approcher, être en état de grâce. Perceval donne la preuve qu’il est le plus pieux chevalier de la terre, et se met tout aussitôt à la poursuite d’un certain Pertinax, qui a jadis volé au Roi-Pécheur une épée merveilleuse. Il atteint ce misérable , et le tue. Le Roi - Pécheur abdique alors en sa faveur, et Perceval règne glorieusement pendant sept ans.
Mais, au bout de ce temps, il se fait ermite, et meurt bientôt en odeur de sainteté. Le jour de sa mort , le bassin et la lance furent transportésau ciel.Ilsysont encore et y demeureront toujours... = Telle est l’analyse, très rapide, de
Perceval le Gallois , de cette œuvre de Chrestien de Troyes qui , par malheur, est encore inédite. La lance, comme on le voit , y tient une place considérable ; mais la Chanson de Roland est absolument étrangère à toutes ces fables.
On voit par là quel abîme sépare les deux cycles ; et ce n’est pas sans raison que nous avons pu dire ailleurs : « Les chansons de geste et les romans de la table ronde sont à l’usage de deux sociétés différentes, de deux mondes divers. » 2506. En Vorîe punt l’ad faite manuvrer. Il ne s’agit ici que de V amure ou de la pointe de la lance ; mais non pas de la lance elle - même. Or, suivant une tradition ancienne , qui est reproduite par Guillaume de Malmesbury (Pertz, Monumenta Germanice historica, Scriptores, X, p. 460), Hugues Capet envoya à Ethelstan, roi d’Angleterre, la lance de Charlemagne.
« Elle passait, dit l’écrivain anglais, pour être celle qui fut enfoncée dans le côté du Seigneur par la main du centurion. » Cette citation est de M. Gaston Paris. ( Histoire poétique de Charlemagne, p. 374. ) Le cas est obscur.
Qu* en Rencesvals ad laissiet morz sanglenz ; Ne poet muer n’en plurt e ne s’ desment,
E priet Deu qu’as anmes seit guarant.
Las est li Reis, kar la peine est mult grant; 2520 Endormiz est, ne pout mais en avant.
Par tuz les prez or se dorment li Franc;
N’i ad cheval ki poisset estre en estant :
Ki herbe voelt il la prent en gisant.
Mult ad apris ki bien conoist ahan.
2525 Caries se dort cume hum k’est traveilliez. Seint Gabriel li ad Deus enveiet,
L’Empereür li cumandet à guaitier.
Li Angles est tute noii à sun chief.
Par avisiun li ad anunciet 2530 Une bataille ki encuntre lui iert :
Senefiance l’en demustrat mult grief.
Caries guardat amunt envers le ciel :
Veit les tuneires e les venz e les giels E les orez, les merveillus tempiers;
2535 E fous e flambe i est apareilliez : îsnelement sur tute sa gent chiet ;
Ardent cez hanstes de fraisne e de pumier E cist escut jusqu’as bucles d’or mier; Fruissent cez hanstes de cez trenchanz espiez, 2540 Cruissent osberc e cist helme d’acier.
En grant dulur i veit ses chevaliers.
Urs e leupart les voelent pois mangier, Serpent e guivres , dragun e aversier :
Grifuns i ad plus de trente milliers,
2545 Nen i ad cel à Franceis ne se giet.
E Franceis crient : « Carlemagnes , aidiez ! »
Li Reis en ad e dulur e pitiet,
Aler i voelt, mais il ad desturbier :
Devers un gualt uns granz leün li vient ,
Qu’il a laissés rouges de sang et morts, à Roncevaux.
Il ne peut se retenir d’en pleurer, d’en sangloter.
Il prie Dieu de se faire le sauveur de ces âmes.
Mais le Roi est fatigué : car ses peines sont bien grandes.
Il n'en peut plus et, lui aussi, finit par s’endormir.
Par tous les prés on ne voit que Français endormis.
Pas un cheval n’est de force à se tenir debout Et celui qui veut de l’herbe la prend sans se lever.
Ah! il a beaucoup appris, celui qui connut la douleur.
Comme un homme travaillé par la douleur, Charles s’est endormi.
Alors Dieu lui envoie saint Gabriel ,
Auquel il confie la garde de l’Empereur.
L’Ange passe toute la nuit au chevet du roi ,
Et, dans un songe, lui annonce
Une grande bataille qui sera livrée aux Français...
Puis il lui a montré le sens très grave de cette vision.
Charles donc, jetant un regard là- haut, dans le ciel,
Y vit les tonnerres, les gelées, les vents,
Les orages , les effroyables tempêtes ,
Les feux et les flammes toutes prêtes :
Et, soudain, tout cela tombe sur son armée.
Voici qu’elles prennent feu, les lances de pommier ou de frêne; Voici qu’ils s’embrasent, les écus aux boucles d'or pur;
Quant au bois des épieux tranchants, il est en pièces.
Les hauberts et les heaumes d’acier grincent.
Quelle douleur pour les chevaliers de Charles !
Des ours, des léopards se jettent sur eux pour les dévorer, Avec des guivres, des serpents, des dragons, des monstres semblables aux diables ,
Et plus de trente mille griffons.
Tous, tous se précipitent sur les Français :
« A l’aide, Charles, à l’aide! » s’écrient-ils.
Le roi en a grande douleur et pitié ;
Il y voudrait aller; mais voici l’obstacle :
Du fond d’une forêt un grand lion s’élance sur lui.
2550 Mult par ert pesmes e orgoillus e fiers ,
Sun cors meïsme i asalt e requiert,
A braz se prenent ambedui pur luitier;
Mais ço ne set quels abat ne quels chiet...
Li Emperere ne s’est mie esveilliez. Aoi.
CCXYI
2555 Après icele li vient altre avisiun :
Qu’il ert en France, ad Ais, ad un perrun,
En dous caeines si teneit un brohun.
Dever Ardene veeit venir trente urs :
Cascuns parolet altresi cume hum.
2560 Diseient li : « Sire, rendez le nus !
« Il nen est dreiz que il seit mais od vus ;
« Nostre parent devum estre à sueurs. »
De sun palais vint uns veltres plein curs,
Entre les altres asaillit le greignur 2565 Sur l’herbe verte, ultre ses cumpaignuns.
Là vit li Reis si merveillus estur;
Mais ço ne set li quels veint ne quels nun...
Li angles Deu ço demustret à 1’ barun.
Caries se dort tresqu’ à 1’ main à V cJer jur. Aoi.
CCXVI1
U/vV
Li reis Marsilies s’en fuit en Sarraguce :
Suz un olive est descenduz en l’umbre.
S’espée rent e sun helme e sa brunie ,
Sur la verte herbe mult laidement se culchot. La destre main ad perdue trestute :
De 1’ sanc qu’en ist se pasmet e anguisset. Dedevant lui sa muillier Bramimunde Pluret e criet, mult forment se doluset; Ensembl’od lui plus de trente milie humes
2558. Devers Ardene , etc. La Karlamagnus Saga a mal compris ce passage : « Karlamagnus rêva qu’il était
chez lui > au pays des Franks , dans son palais. Et il lui sembla qu’il avait les fers aux pieds. Et il vit trente hommes
La bête est orgueilleuse, féroce, épouvantable,
Et c’est au corps du roi qu’elle s’attaque.
Tous les deux , pour lutter, se prennent à bras le corps. Quel est le vainqueur? quel est le vaincu? Il ne le sait. L’Empereur ne se réveille pas...
Après ce songe , Charles en a un autre.
Il rêve qu’il est en France, à Aix, sur un perron,
Tenant un ours dans une double chaîne.
Soudain, de la forêt d’Ardenne, il en voit venir trente autres, Qui parlent chacun comme un homme :
« Rendez -nous -le, Sire, » disent-ils;
« Il n’est pas juste que vous le reteniez plus longtemps.
« C’est notre parent , et nous devons le secourir. »
Mais alors , du fond du palais , accourt un beau lévrier Qui, parmi ces bêtes sauvages, attaque la plus grande,
Sur l’herbe verte , près de ses compagnons.
Ah! le roi assiste ici à une lutte merveilleuse ;
Mais quel est le vainqueur? quel est le vaincu? Charles n’cn sait rien...
Voilà ce que l’ange de Dieu montre au baron;
Et Charles reste endormi jusqu’au lendemain, au clair jour...
Le roi Marsile cependant arrive en fuyant à Saragosse.
Il descend de cheval et s’arrête à l’ombre , sous un olivier;
Il rend à ses serviteurs son épée, son heaume et son haubert, Puis très piteusement se couche sur l’herbe verte:
Il a perdu sa main droite,
Le sang en sort, et Marsile tombe en angoisse et en pâmoison. Voici devant lui sa femme Bramimonde ,
Qui pleure, crie, et très douloureusement se lamente.
Plus de vingt mille hommes sont avec lui ;
voyageant vers une ville nommée Ardena, et qui disaient entre eux : Le roi Karlamagnus a été vaincu, et il
ne portera plus la couronne. » (Chap.
xxx vin.) = Rien de tout cela dans la Keiser Karl Magnus’s kronike.
Ki tuit maldient Carlun e France dulce.
2580 Ad Apoîlin en vunt en une crute,
Tencent à lui, laidement P espersument :
« E! malvais Deus, pur quei nus fais tel hunte? « Cest nostre rei pur quei laissas cunfundre?
« Ki mult te sert, malvais luierl’en dunes. »
2585 Pois, si li tolent sun sceptre e sa curune,
Par les mains P pendent desur une culumbe, Entre lur piez à tere le tresturnent,
A granz bastuns le bâtent e defruissent.
E Tervagan tolent sun escarbuncle,
2590 E Mahummet enz en un fosset butent ,
E porc e chien le mordent e defulent :
Unkes mais Deu ne furent à tel hunte.