‹ Chanson de RolandChapitre 146 sur 323 · CCXV11I · texte numérisé non relu

CCXV11I

De pasmeisun en est venuz Marsilies :

Fait sei porter en sa cambre voltice:

Tante culur i ad peinte e escrite.

2595 E Bramimunde le pluret, la Reïne,

Trait ses chevels, si se cleimet caitive.

A Paître mot, mult haltement s’escriet :

« E ! Sarraguce , cum ies hoi desguarnie « De P gentil rei ki t’aveit en baillie!

2600 ce Li nostre deu i unt fait felunie,

« Ki en bataille hoi matin li faillirent.

« Li Amiralz i ferat cuardie ,

« S’il ne cumbat à cele gent hardie « Ki si sunt fier n’unt cure de lur vies.

2605 « Li Emperere od la barbe fiurie

« Vasselage ad e mult grant estultie :

« S’il ad bataille, il ne s’en fuirat mie.

« Mult est granz doels que nen est ki P ociet. »

Aon

Aoi.

Tous maudissent Charles et maudissent la douce France. Apollon, leur Dieu, est là dans une grotte : ils se jettent sur lui, Lui font mille reproches, mille outrages :

« Eh! méchant Dieu, pourquoi nous fais-tu telle honte?

« Et notre roi, pourquoi Tas -tu laissé confondre?

« Tu payes bien mal ceux qui te servent. »

Alors ils enlèvent à Apollon son sceptre et sa couronne ;

Ils le pendent par les mains à une colonne,

Le retournent à terre sous leurs pieds ,

Lui donnent de grands coups de bâton et le mettent en morceaux.

Tervagan aussi y perd son escarboucle.

Quant à Mahomet, on le jette dans un fossé

Où les porcs et les chiens le mordent et marchent dessus :

Jamais Dieux ne furent à telle honte .

GCXV1II

Marsile revient de sa pâmoison Et se fait porter dans sa chambre,

Sur les murs de laquelle on a écrit et peint plusieurs tableaux en couleurs.

La reine Bramimonde y est tout en larmes ;

Elle s'arrache les cheveux : « Ah ! malheureuse ! » répète-t-elle. Puis, élevant la voix, elle dit encore :

« O Saragosse , te voilà donc privée « Du noble roi qui t'avait en son pouvoir!

« Nos dieux sont des félons « De nous avoir ainsi manqué dans le combat.

« Il nous reste l’Émir. Quelle lâcheté

« S’il n’engage pas la lutte avec cette race hardie, avec ces Français

« Qui ont assez de vaillance pour ne point songer à leur vie!

« Chez leur empereur à barbe fleurie « Quel courage, quelle témérité!

« Ce n’est pas lui qui reculerait jamais d’un seul pas dans la bataille.

« C’est grande douleur, en vérité , qu’il n’y ait personne pour le tuer. »

Li Emperere, par sa grant poestet,

2610 Set anz tuz pleins ad en Espaigne estet;

Prent i castels e alquantes citez.

Li reis Marsilies s’en purcaçat asez;

A 1’ premier an fist ses briefs seieler,

En Babilunie Baligant ad mandet :

2615 (C’ est l’Amiralz, li vielz d’antiquitet ;

Tut survesquiet e Virgilie e Orner),

En Sarraguce F ait succure, li ber;

E, s’il ne F fait, il guerpirat ses deus,

Tûtes ses ydles que il soelt aürer,

2620 Si recevrat seinte chrestientet,

A Carlemagne se vuldrat acorder.

E cil est loinz, si ad mult demuret.

Mandet sa gent de quarante regnez;

Ses granz drodmunz en ad fait aprester,

2625 Eschiez e barges e galies e nefs.

Suz Alixandre ad un port juste mer :

Tut sun navilie i ad fait aprester.

Ço est en mai , à F premier jur d’estet.

Tûtes ses oz ad empeintes en mer. Aoi.

2630 Granz sunt les oz de cele gent averse :

2609. Li Emperere. Ici commence l’épisode de Baligant , le Baligantsepisod qui , suivant une opinion de M. Scholle , n’aurait pas fait partie de la version originale du Roland. Nous avons réfuté ailleurs ( Épopées françaises, 2e édit., t. I , p. 425) cette opinion, que M. Paul Meyer (Romania, VU, p. 437) déclare « fondée sur des motifs assez faibles. » (Cf. Rom., VI, 473.) Nous renvoyons notre lecteur à nos Épopées .

2614. Baligant. Dans la Chronique de Turpin, qui est suivie par vingt de nos poètes , Marsire et Beligand sont deux frères, qui ont été l’un et l’autre envoyés en Espagne par l’émir de Babylone , et qui régnent tous deux à Saragosse. Us attaquent ensemble l’arrière - garde , commandée par Roland.

Marsire est tué par le neveu de Charles; Beligand s’enfuit. = Dans notre vieux poème , au contraire , Baligant est re-

L’empereur Charles, par sa grande puissance,

Était demeuré sept années entières en Espagne ;

Il y avait pris châteaux et cités.

Le roi Marsile en avait eu grand souci

Et, dès la première année, avait fait sceller ses lettres.

Il y réclamait du secours de Baligant , qui était à Babylone en Égypte.

C’était l’Émir, le vieil Émir,

Survivant à Virgile et à Homère.

Marsile avait demandé à ce vrai baron d’aller le secourir à Saragosse.

Si Baligant n’y consentait, Marsile quitterait ses dieux, Renoncerait à toutes les idoles qu’il adore,

Recevrait la sainte loi du Christ,

Et ferait sa paix avec Charlemagne...

Or, Baligant est loin , et il avait longtemps tardé.

Il avait convoqué le peuple de ses quarante royaumes,

Avait fait apprêter ses grands dromonds,

Barques , esquifs , galères et vaisseaux de toute sorte.

A Alexandrie, qui est un port de mer,

Il avait enfin rassemblé toute sa flotte...

C’était en mai, au premier jour d’été : il a lancé sur mer toute son armée.

Elle est grande l'armée de la gent païenne !

présenté comme le grand émir de Babylone, dont Marsire n’est que le vassal, et qui a quarante autres rois sous ses ordres. En deux mots, c’est le chef suprême de l’Islam.

2624. Drodmunz. Le dromcnid est le navire de guerre et de marche ; le chaland est le transport, et, en particulier, le transport de guerre. = Dans le dromond on faisait entrer les chevaux :

témoin ce passage de Y Entrée en Es-

pagne, où l’on voit Roland introduire son cheval dans un dromond à l’aide de cordes et de poulies. Seulement Yestormant du bateau Desor li dos bastiaus fait bastir un soler, — Tant com li bon civalpoit à loisir ester. (Ms. fr. de Venise, xxi, f® 228.) Cf. la planche VIII de la tapisserie de Bayeux, qui nous montre des charpentiers occupés à la construction de ces différentes sortes de vaisseaux.

Siglent à fort e nagent e guvernent.

En sum cez maz e en cez haltes vernes ,

Asez i ad carbuncles e lanternes ;

Là sus amunt pargetent tel luiserne 2635 Que par la noit la mer en est plus bele.

E , cum il vienent en Espaigne la tere ,

Tuz li païs en reluist e esclairet.

Jusqu’à Marsilie en parvunt les nuveles Que Baliganz est entrez en sa tere,

Tel ost ameinet, n’iert veüe plus bele;

Dis e set rei, envirun, la cadelent.

Or gart Deus Carie e la veire Paterne :

Bataille avrat e duluruse e pesme . Aor.

Gent paienur ne voelent cesser unkes :

2640 Issent de mer, vienent as ewes dulces ;

Laissent Marbrise e si laissent Marbruse ;

Par Sebre amunt tut lur navilie turnent.

En sum ces maz e en cez vernes lunges Asez i ad lanternes e carbuncles ;

Tute la noit mult grant clartet lur dunent.

2645 A icel jur vienent à Sarraguce. Aor,

Glers est li jurz e li soleilz luisant,

Li Amiralz est issuz de P caland :

Espaneliz fors le vait adestrant ;

Dis e set rei après le vunt sivant ;

2650 Guntes e dux i ad bien ne sai quanz.

Suz un lorier, ki est en mi un camp ,

Sur l’herbe verte getent un pâlie blanc ;

Un faldestoel i unt mis d’olifant;

Desur s’asiet li paiens Baliganz,

2655 Trestuit li altre sunt remés en estant.

Et voilà cette flotte qui cingle rapidement, navigue et se gouverne.

Au sommet des mâts, et sur les hautes vergues,

Il y a lanternes et escarboucles

Qui, de là-haut, projettent telle lumière

Qu’en pleine nuit la mer paraît plus belle encore.

Au moment où ils arrivent en vue de la terre d’Espagne ,

Tout le pays en est illuminé ;

La nouvelle en va jusqu’à Marsile :

« Baligant, lui dit-on, est entré dans sa terre A la tête d'une armée, comme on n’en verra jamais de plus belle;

Dix -sept rois, près de lui, sont à la tête de cette immense armée «

Que Dieu, que la souveraine Paternité protège Charles :

Car il aura une terrible et douloureuse bataille .

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