‹ Chanson de RolandChapitre 149 sur 323 · CCXL · texte numérisé non relu

CCXL

2945 « Sire emperere, » ço dist Gefreiz d'Anjou,

« Ceste dulur ne demenez tant fort;

« Par tut le camp faites querre les noz,

« Que cil d'Espaigne en la bataille unt morz;

« En un carnier cumandez qu’ hum les port. »

2950 Ço dist li Reis : « Sunez en vostre corn. » Aoi.

GCXLII

Gefreiz d’Anjou ad sun graisle sunet; Franceis descendent, Caries Lad cumandet. Tuz lur amis qu’il i unt morz truvet Ad un carnier sempres les unt portet.

2955 Asez i ad evesques e abez,

Munies, canunies, pruveires curunez.

Si ’s unt asolz e seigniez de part Deu; Mirre e timonie i firent alumer, Gaillardement tuz les unt encensez;

2944. Or ad Caries grant ire. On lit ici , dans la Karlamagnus Saga (chap. xxxix ) et dans la Keiser Karl Magnus’s kronike , nn très carieux épisode qui ne se trouve nulle part ailleurs... Le Roi envoie tour à tour plusieurs chevaliers pour prendre l’épée de Roland. Ils ne réussissent pas à l’arracher des mains du mort. Charles en envoie cinq autres a la fois,

« nn pour chaque doigt. » Peines perdues. L’Empereur s’aperçoit que, pour toucher à cette épée merveilleuse, il faut être aussi bon chevalier que Roland. Il se met à prier Dieu, puis s’approche de l’épée de son neveu, et s’en empare très facilement. Il en garda précieusement le pommeau , qui était plein de reliques; mais, quant à la lame , il la jeta dans l’eau , loin de la

« J’ai si grand deuil que plus ne voudrais vivre.

« Ma maison, toute ma maison est morte à cause de moi>

« Fasse Dieu, le fils de sainte Marie,

« Avant que je vienne à rentrée des défilés de Cizre,

« Que mon âme soit aujourd’hui séparée de mon corps;

« Qu’elle aille rejoindre leurs âmes,

« Tandis qu’on enfouira ma chair près de leur chair. » L’Empereur pleure de ses yeux ; il arrache sa barbe :

« Grande est la douleur de Charles , » s’écrie le duc Naimes.

« Sire empereur, » a dit Geoffroi d’Anjou ,

« Ne vous laissez point aller à tant de douleur,

« Mais commandez plutôt que, sur le champ de bataille, on cherche tous les nôtres ,

« Qui ont été tués par les païens d’Espagne,

& Etquedansun charnier on les transporte. Donnez-en l’ordre.

« — Sonnez donc de votre cor, » répond le Roi.

Geoffroi d’Anjou a sonné de son cor,

Et, sur l’ordre de Charles, les Français descendent de cheval. Tous leurs amis , qu’ils ont là trouvés morts ,

Dans un charnier sont transportés sur l’heure.

Il y avait dans l’armée une foule d’évêques et d’abbés,

De moines, de chanoines et de prêtres tonsurés.

Ils donnent aux morts l’absoute etlabénédiction au nom de Dieu. On fait ensuite brûler de l’encens et de la myrrhe,

Et tous , avec amour, ont encensé les corps.

terre , « parce qu’il savait qu’il n’appartenait à personne de la porter après Roland. » Voir notre traduction de la Saga et de la Chronique danoise, en notre première édition, II, pp.247-264.

2954. Ad un carnier sempres les unt portet. Ici se trouve raconté, dans la Karlamagnus Saga (cap. xl) et dans la Keiser Karl Magnus's kronike, le miracle des aubépines , qui se lit , avec

une légère variante, dans la Chronique rimée de Philippe Mousket : ce Charles ne sait comment reconnaître les cadavres des païens. Dieu fait alors un grand prodige, et des buissons d’épines sortent des entrailles des mécréants. »

Cf. la Chronique rimée, édit. Reiffemberg, vers 8063-8068.

2956. Curunez. La « couronne », c’est la tonsure.

2960 A grant honur pois les unt enterrez.

Si ’s unt laissiez : qu’en fereient-il el? Aoi.

CCXLÏ1I

Li Emperere fait Rollant custeïr E Olivier, l’arcevesque Turpin ;

Dedevant sei les ad fait tuz uvrir 2965 E tuz les coers en pâlie recuillir ;

En blancs sarcous de marbre sunt enz mis ;

E pois, les cors de baruns si unt pris,

En quirs de cerf les treis seignurs unt mis :

Bien sunt lavet de piment e de vin.

2970 Li Reis cumandet Tedbald e Gebuin,

Milun le cunte e Otun le marchis :

« En treis carettes les guiez el’ chemin ! a

Bien sunt cuvert d’un pâlie galazin. Aoi.

Quant il out fait enterrer sun barnage,

Fors cels qu’il volt porter tresque à Blaive, Venir s’en voelt li emperere Caries ,

2975 Quant de paiens li surdent les anguardes.

De cels devant i vindrent dui message,

De 1’ Amiraill i nuncent la bataille :

« Reis orguillus, nen est dreiz que t’en alges. « Veis Baligant ki après tei chevalchet :

2980 « Granz sunt les oz qu’il ameinet d’Arabe ;

« Encoi verrum se tu as vasselage. »

2963. Turpin. La Keiser Karl Magnus’s Tcronilce, par égard sans doute pour la « Chronique de Turpin, » ne peut ici se résigner à la mort du célèbre archevêque. Donc, elle affirme qu’on trouva Turpin encore vivant sur le champ de bataille. « On pansa ses blessures; on le mit en un bon lit. Il marcha depuis lors avec des béquilles; mais il resta archevêque tant qu’il vécut. »

2969. Bien sunt lavet de piment e de vin. « D’autres poèmes , dit M. d’Avril , mentionnent l’opération qui consistait à laver les corps des défunts avec de l’eau , du vin et du piment. » Cf. notamment Raoul de Cambrai :

Le cors li leve de froide eau et de vin. ( Édition Le Glay, p. 329. ) Dans Oarin le Loherain (trad. P. Paris, p. 249-253), on voit aussi que les

On les enterre à grand honneur;

Puis (que pourraient- ils faire de plus?) les Français les ont laissés.

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