II. Formation de la langue française
5 La lingua romana a triomphé en Gaule, grâce à la fusion qui s’est opérée rapidement entre les Romains et les Gaulois, et grâce aussi à l’action des colonies romaines , civiles ou militaires.
6. La destruction des classes moyennes à la fin de l’Empire , les invasions , la fermeture des écoles en Gaule , et l’installation définitive des Barbares, ont également favorisé le développement de la lingua romana, en faisant cesser l’usage du latin savant, du latin écrit.
7. Cette langue latine populaire peut être aujourd’hui reconstruite en partie, d’après un certain nombre de Formules et de Diplômes. Elle le sera beaucoup plus complètement encore, le jour où l’on pourra scientifiquement établir
quels sont les éléments, communs à toutes les langues romanes, qui ne se trouvent point dans le latin classique.
8. La lingua romana était loin de ressembler toujours à la langue classique , et il y avait deux catégories de mots qui faisaient, en quelque sorte, bande à part. Tandis que les lettrés disaient verberare , osculari, iter, verti, urbs , os, jus, edere , ignis, aula, equus et hebdomas , le peuple disait battuere, basiare, viaticus , tornare, villa, bucca, directus, manducare, focus , curtis , caballus et septimana. Il faut ajouter que , dans le latin populaire , les con* sonnes médianes étaient souvent tombées , longtemps avant la formation de la langue française.
9. L’accent tonique , qui était commun à la langue populaire et à la langue savante, a eu sur la formation de la langue française, comme sur celle des autres langues romanes , une influence décisive. Cette influence peut trouver son expression dans les règles suivantes : a. L’accent tonique reste en français à la même place qu’en latin. = b. Les voyelles atones qui suivent la tonique disparaissent en français, ou sont remplacées par un e muet. = c. Les voyelles atones qui précèdent immédiatement la tonique persistent généralement , si elles sont longues, et disparaissent généralement, si elles sont brèves. = d. Les voyelles atones qui précèdent médiatement la tonique persistent généralement.
10. La « quantité » latine a eu une action considérable sur cette même formation de la langue française, et cela à raison même de son influence sur la position de l’accent. Mais il y avait, dans la lingua romana, de nombreuses erreurs sur la quantité, et ces erreurs ont agi sur un certain nombre de mots français.
11. Dans cette formation de notre langue , l’analogie a joué un rôle considérable et qu’il est particulièrement facile de constater dans le système de la déclinaison et de la conjugaison françaises. Or l’analogie n’est qu’une imitation grossière : c’est l’habitude de ramener un certain nombre de mots à un type qui n’est pas leur type logique. Ainsi , le pronom mea a eu de l’influence sur les pronoms possessifs de la 2® et de la 3® personne. Ainsi , la première et la seconde déclinaison latine ont fini par devenir le type de toutes les autres. Etc.
12. Il importe de ne pas oublier que , dans notre français comme dans toutes les autres langues romanes, il a été légitime de former sur le même radical d’origine latine un certain nombre de mots à terminaison variée, de diminutifs , de péjoratifs , de fréquentatifs , d’augmentatifs , etc. C’est ainsi que les langues romanes, et particulièrement le français, arrivent à exprimer plusieurs idées avec le même radical légèrement modifié.
13. Telle a été , indépendamment des phénomènes du vocalisme dans le latin vulgaire, la formation de la langue française. Mais, pour plus d’exactitude, il faudrait dire la « première formation » : car notre langue a été faite a deux reprises. = La première fois, d’une façon populaire et spontanée (et c’est à cette langue que nous avons affaire dans la Chanson de Roland ); la seconde fois, d’une façon savante et réfléchie. = Cette seconde formation, due aux clercs et aux lettrés, a commencé d’assez bonne heure, mais n’a pas eu d’importance réelle avant les xv8 et xvi8 siècles. = De là , deux catégories de mots bien distinctes. Sur directus, on a d’abord formé dreit ou droit, puis direct; sur fragilis, fraïles , puis fragile; sur captivus, chétifs ou caitifs, puis captif, etc. etc. Quelques mots seulement, dans la Chanson de Roland , trahissent une formation savante.
Cf. Diez, Grammaire des langues romanes, 3* édition.
À. Brachet, Grammaire historique, 10* édition.
A. Darmestoter, De la Formation des mots composés en français .