IV. Du PRONOM
25. Des pronoms personnels. On peut dresser, ainsi qu’il suit , le tableau des pronoms personnels d’après le texte du Roland : lre personne : jo, mei , me, nus. = 2e personne : tu,tei , te, vus. = 3« personne : il, ele; — le, la, ele; — li, lui; — il, ele; — les, els, eles ; — lur.
26. Les pronoms personnels de la troisième personne, il, ele, il, eles, viennent de ille, ilia, illi, illas, avec l’accent tonique sur la première syllabe. — Le, la, les, viennent des mêmes mots latins, avec l’accent sur la dernière syllabe. Les autres n’offrent pas de difficulté.
27. Dans la langue du Roland, on se passe volontiers du pronom personnel, et , en particulier, de celui de la troisième personne : Quant Caries oït la seinte voiz de V angle , — Nen ad pour ne de mûrir dutance . — Repairct loi vigur e remembrance, — Fiert l’amiraill de l’espèe de France, etc. (vers 3612-3615). Les exemples abondent.
28. Des pronoms relatifs. On les pourrait encore appeler, avec M. de Sacy, des pronoms conjonctfs ou des conjonctions pronominales. — Ki (c’est la forme consacrée dans le Roland) vient de qui ; que de quem , quam , quod.— Qui — cui est un véritable datif (du datif eux). Cf. lequels , lequels; laquele, les queles.
29. Des pronoms interrogatifs. Ki, de quis, ramené à qui. Que de quod.
30. Des pronoms démonstratifs. Les trois types latins auxquels on peut ramener tous les pronoms démonstratifs , sont ecce hoc , ecce ille , ecce iste. Au type ecce -hoc se rapportent les neutres iço et ço. — Au type ecce -ille, se rapportent idl, cil , pour le cas sujet du singulier et du pluriel ; icel, cel, pour le cas régime du singulier; icels, cels, au cas régime du pluriel; icele, cele, au singulier féminin, et iceles , celes , au pluriel féminin. — Au type ecce iste se rapportent, dans le même ordre, icist , cist, icest , cest; icez , cez; iceste, ceste; cez. — Il faut noter la forme celui , qui était originairement celle du datif, et qui est déjà employée dans notre texte au sujet singulier masculin : Celoi levai le rei (vers 1520), et au régime singulier masculin : N’ i ad celoi n’i plurt (vers 1836). — Nous avons déjà dit plus haut que l’article n’est qu’un « démonstratif» et que cil, cele, cez sont souvent employés comme articles dans le Roland , au même titre que le, la, les, (Y. le § 3.)
31. Des pronoms indéfinis. Nous ne nous servons ici de ce terme très faux que pour nous conformer à l’usage général. Ces pronoms , si mal définis , sont substantifs ou adjectifs, a. Substantifs. On est un véritable substantif qui a déjà, dans le Roland, le même emploi qu’ aujourd’hui : Siet eV cheval qiïoM. cleimet Veillantif (vers 2127). Plus qu’ om ne lance une verge pelée (vers 3323). b. Adjectifs. Altre, altr étant , altretel , alquant , nul, meïsme , plusur, tel, tuit, etc. La plupart de ces adjectifs peuvent être employés avec ou sans substantif. On peut regarder kascuns et altrui comme de véritables pronoms.
32. Etes pronoms possessifs. On peut donner ce nom aux adjectifs possessifs absolus. Y. le § 23.
Y. Du verbe
33. Faits généraux qui dominent toute la théorie de la conjugaison; Le caractère général de la conjugaison romane , c’est l’importance donnée aux
formes analytiques. A l’actif : Habeo amatum , amare habeo , etc.; au passif : Sum amatus, etc.
34. L’actif seul du latin est resté en français , et encore ne nous a-t-il laissé que quelques formes. Le futur simple et le futur passé, l’imparfait et le parfait du subjonctif latins ne nous ont rien donné.
35. Le déponent n'a eu aucune action sur notre langue et n’y a laissé aucune trace. Depuis longtemps il avait disparu dans le latin populaire , ou , pour mieux parler, il y était passé à l’actif. Dans les formules et dans les chartes, on trouve sans cesse des formes telles que : precare , proficiscere , largire , etc.
36. Le passif latin a complètement disparu , et il est remplacé par des formes analytiques.
37. Il convient de ne pas oublier ici le rôle considérable de l’analogie. C’est ainsi , comme nous le verrons tout à l’heure , que la première conjugaison a empiété sur le terrain des autres , etc. etc.
38. Des conjugaisons romanes. Il y en a quatre , que nous allons énumérer : lpe Conjugaison romane , en er. Dérive de la première conjugaison latine ( can tare, canter , etc.). = 2e Conjugaison romane, en eir. Dérive de la deuxième conjugaison latine (habere, avoir , etc.) et de certains verbes de la troisième conjugaison, où, par suite d’une erreur sur la quantité, Ve bref était devenu long ( cadere , cadeir , etc.). Cette conjugaison est en eir , dans le dialecte normand; en otr, dans le dialecte français. = 3e Conjugaison romane, en re. Dérive de la troisième conjugaison latine ( legere , lire , etc.) et de certains verbes de la deuxième conjugaison latine où, par suite d’une erreur sur la quantité, Ve long était devenu bref ( ridere , rire, etc.). = 4e Conjugaison romane , en ir. Dérive de la quatrième conjugaison latine ( flnire , finir, etc.) et de certains verbes de la deuxième conjugaison où Ve était devenu i ( implere , emplir , etc.). Un certain nombre de verbes en ir se conjuguent, à certains modes, avec l’addition de la syllabe iss. Ex. finissent, finissant, finissait, finisse, etc., venant des types latins populaires finiscunt , flniscentem , finiscebat, finis scat , etc.
39. Les première et quatrième conjugaisons latines ont passé dans notre langue à l’état pur. Il n’en est pas de même des deuxième et troisième conjugaisons, et cela à cause de ces perpétuelles erreurs sur la quantité qui devaient particulièrement abonder dans la langue populaire. = Il en est résulté que les première et quatrième conjugaisons ont envahi le domaine des autres, et l’on a dit très justement que c’étaient là des conjugaisons vivantes et où l’on faisait rentrer les mots de formation nouvelle, tandis que les deuxième et troisième conjugaisons étaient mortes , et qu’on n’y faisait généralement rentrer aucun mot nouveau.
40. Observations sur les différents temps et modes des quatre conjugaisons romanes. Infinitif, a. L’infinitif roman est parfois employé substantivement : Vostre saveir est grant (vers 3599), etc. Dans ce cas, il en arrivera bientôt à se décliner et à prendre l’s comme tous les substantifs masculins. = b. Un emploi de l’infinitif qu’il faut noter est le suivant : Sire cumpainz, amis, ne V dire ja (vers 1113). Damnes Deus Pere, nen laiser hunir France (vers 2337). C’est un gallicisme. Aujourd’hui nous emploierions l’impératif.
41. Participe présent, a. C’est le participe présent de la première conjugaison latine , amantem , amant , qui a fini par devenir le type des participes présents de toutes les autres conjugaisons , lesquels auraient dû être en ent. Déjà ce fait est accompli dans la Vie de saint Alexis, et, comme l’a dit M. Gaston Paris, « il est un de3 plus caractéristiques de la langue française. » = b. Le nominatif singulier des participes présents a été formé sur l’accusatif latin : lucentem, valentem, currentem, et non point sur le nomi-
natif : lucens, valens, currens. Mais, encore ici, l’analogie sera nn jour victorieuse, et le z ou Va pénétrera dans les nominatifs singuliers des participes présents masculins par la force même de ce courant qui entraîne tous les noms et adjectifs masculins vers le type de la seconde déclinaison latine. —
c. Le participe présent s’emploie parfois dans le Roland avec le sens du participe passé (?) : Trestuit si nerf mult li snnt estendant — E tuit li membre de sun cors derumpant (vers 3970-3971).
42. Participe tassé, a. Le participe passé, soit comme épithète, soit comme attribut, est soumis aux mêmes règles que l’adjectif. = 5. Il y a eu successivement , dans notre langue , deux couches de participes passés. Les uns, qu’on a appelés « intensifs » ou « de première formation » {mors , retrait , dépens , etc.), ne nous sont guère restés qu’à l’état de substantifs. Les autres, qui sont « extensifs », ou de « seconde formation », sont ceux que nous employons encore aujourd’hui {mordu , dépendu , etc.). = c. Dans les temps composés, le participe prend tantôt l’accord et tantôt non ; mais la place du régime direct n’influe en rien sur cet accord. On trouve dans le Roland: Laflur de France as perdut (vers 2465); et ailleurs : Sa culur ad perdue ( vers 2299). On lit au vers 2488 : Li Emperere ad prise sa herberge ; et plus loin : Tuz lur amis qu’ il i unt morz truvet (vers 2953). Le non-accord s’explique uniquement par remploi du neutre ( Tu nous as aimé; tu nos habes amatum , etc ). =
d. Le participe passé s’emploie substantivement : De cels de France .XX. mille adubez (vers 2777). Cf. 2470, etc.
43. Indicatif présent : lre personne du singulier, a. Dans la première conjugaison , un e qui n’a rien d’étymologique a envahi cette première personne. Mais ce fait , qui s’est produit par analogie avec les deuxième et troisième personnes du singulier, n’est pas antérieur à la seconde moitié du xiie siècle. Dans le Roland , on trouve encore faim et non faime. = b. Une s se glissera un jour dans la première personne des autres conjugaisons : Je sais. Elle n’a rien d’étymologique, et vient uniquement de ce fait que la deuxième personne a empiété sur la première. Mais cette s ne se trouve encore ni dans le Saint Alexis ni dans le Roland : Jo ne sai quels en est sis curages (vers 191), etc. = Troisième personne du singulier, a. La troisième personne présente toujours, dans le Roland , un t qui est étymologique : portet , aimet , etc. Ce £, d’ailleurs, n’a d’autre valeur que celle d’une notation orthographique. On n*en tenait aucun compte dans la prononciation, et il n’empêchait aucunement l’élision, = b. Les formes cleimet, aimet > etc., opposées aux formes clamons , amons , etc., s’expliquent par l’accent tonique du premier a dans amat et clamat. L’a tonique, devant une nasale, devient ai. — Première personne du pluriel, a. La première personne du pluriel recevait en latin, suivant les conjugaisons, les flexions amus , émus et imus. Il est arrivé qu’une seule a triomphé en français {amus = ans = ons), et a été adaptée à tontes les conjugaisons. Ou, plutôt, les voyelles a, e, i se sont nasalisées de la même façon , et , prenant un son vague , sont enfin devenues on. = b. Dans le texte d’Oxford , nous possédons à la fois les trois systèmes qui se sont ici partagé les textes du moyen âge. Le premier, qui est le plus étymologique et le plus ancien , est représenté par les formes suivantes ; recevrums (vers 192), fitiums (vers 1910), durriums (vers 1805), etc. Mais on ne tarda point à s’écarter de ce premier système. Tantôt Ton supprima l’s finale, qui rappelait si bien la terminaison latine, et Ton eut des formes telles que : asaldnim (vers 947 ), metntm ( vers 952), awwm (vers 972 ), etc. D’autres fois, au contraire (et cela dans le même texte), l’s fut conservée , et Ym, moins fortement prononcée , fut changée en n. De là , dans notre Chanson, lan>éuns (vers 2154), arouns (vers 1009 ), feruns (vers 1256), et même parle changement de Vu normand en Vo français, avons (vers 1923). Ce sera cette
dernière forme qui triomphera, en effet , dans tout le dialecte de France et dans notre langue classique. Mais la seconde, qui est de beaucoup la plus usitée dans notre texte, est par excellence la forme normande. Nous l’avons partout adoptée. = c. On trouve, dans le Roland , la trace des premières personnes de pluriel féminines. Et c’est à tort qu’on a dit que « cette forme, surtout picarde, ne se rencontrait dans aucun texte normand». (Y. au vers 391 : Seit qui V ocit , tute pais puis averiumes.) = Deuxième personne du pluriel.
a. Les deuxièmes personnes du pluriel de l’indicatif présent ( pour les verbes de la deuxième conjugaison), et aussi celles du futur dans toutes les conjugaisons (qui viennent de l’infinitif conjugué avec habetis), sont, dans le Roland , terminées tantôt en ez, tantôt en eiz. — b. La désinence eiz est celle qui est le plus conforme aux lois générales delà phonétique; mais, sous l’influence des formes en ez de la première conjugaison ( amatis avait très régulièrement donné amez), les deuxièmes personnes, venues d’efis, sont partout, dans le Saint Alexis, terminées en ez. = c. Il n’en est pas de même dans le Roland , où la forme eiz a été conservée à côté de la forme ez , et où la prononciation eiz a également persisté, puisqu’il y a des couplets spéciaux assonancés en eiz (laisses vi, xiil, xlvii, etc.). On trouve dans notre poème avreiz, ireiz , verreiz, portereiz , à côté de avrez , irez , verrez , porterez , etc.
44. Imparfait de l’indicatif, a. Les imparfaits de l’indicatif se divisent en deux groupes. Un certain nombre dérivent des imparfaits latins en abam, de la première conjugaison latine. Ces imparfaits ont donné en dialecte de France : portoie , portoies , portoit , portions , portiez , portoient. En lialecte lorrain : porteve , porteves , porteve , portions , portiez , portèrent. En dialecte normand : portoe , portoes ; portot , puis portout ; portions , portiez , portoent. Il existe de ces dernières formes deux exemples dans le Roland : portout , au vers 202, et depeçout , au vers 837.= b. Les autres imparfaits dérivent des imparfaits latins en ebam des trois dernières conjugaisons. Ils sont tous terminés en efe, eis, eit, ions , iez , eient.
45. Parfait simple. Première personne du singulier, a. Des parfaits faibles latins tels qu’amaui , on a tiré sans aucune difficulté amai , etc. = b. La plupart des parfaits forts , dans le Roland , ne prennent pas encore l’s finale : Jovi,j’oï (de vidi, audivi). Mais, plus tard, cette s pénétrera partout en vertu de l’analogie. = Troisième personne du singulier. Nous trouvons, dans notre texte abatiet, (vers 98 et 1317), respundiet (vers 2411), perdiet (vers 2795). Ces parfaits, et leurs congénères, appartiennent en réalité à des verbes en dere, tere, qui ont été traités, dans le latin populaire et dès une haute antiquité, comme des composés de dare. = Troisième personne du pluriel. On y a parfois intercalé une dentale pour faciliter la prononciation : pristrent, au lieu de prisrent (vers 2706, etc.).
46. Parfait composé. Pour l’accord ou le non -accord des participes avec le régime direct, voir plus haut le § 42 , qui est consacré au participe passé.
47. Plus-que-parfait. Il n’y a pas , dans tout le Roland , une seule trace de ces plus - que - parfaits que l’on trouve dans la Cantilène de sainte Eulalie , tels que avret ( (Vhabuerat ), furet (de fuerat), voldret (de voluerat).
48. Futur, a. Le futur simple reçoit toujours cette forme analytique : amare habeo, qui était depuis si longtemps en usage dans le latin vulgaire (resurgere-habent , au lieu de résurgent , dans le Symbole de saint Àthanase, etc.). Mais les deux éléments ne sont jamais séparés l’un de l’autre, comme on les trouve quelquefois en provençal : « Delivrar los ai, Je les délivrerai. » =
b. Tantôt, dans notre poème, les deux éléments sont restés à l’état pur (amenai) ; tantôt il y a eu contraction : durrai, merrez, etc. = c Une dentale est parfois ajoutée, pour la facilité de la prononciation, entre la îasale et la liquide : venrai, vendrai, etc. = d. Dans les mots tels que vendrai, tendrai, etc., il y
PHONÉTIQUE — GRAMMAIRE — RYTHMIQUE 43 a
a une influence de l’indicatif présent, et la véritable forme est viendrai, tiendrai, etc.
48. Impératif, a. L’impératif n’a vraiment qu’une forme à lui : c’est la deuxième personne du singulier, laquelle se forme réellement sur la deuxième personne singulière de l’impératif latin. = 5. Le reste est emprunté à l’indicatif, et le subjonctif n’a pas eu ici l’influence qu’on lui a attribuée.
49. Présent du subjonctif, a. Il y avait en latin deux classes bien distinctes de subjonctifs : ceux en em , es9 et, etc., de la première conjugaison; ceux en am , as , at, etc., des trois autres conjugaisons. L’a latin ayant donné lieu à l’e muet français, les subjonctifs français du second groupe devraient être les seuls à avoir cet e muet. Mais l’analogie fut la plus forte , et cet e fut adopté bientôt par tous les subjonctifs. Déjà, dans le Roland, on trouve danne à côté de dunt, etc. = b. Les subjonctifs latins en iam ont donné lieu à des formes où 1*4 latin a été consonnifié : dorje, de dormiam, fierge, de feriam. Sur ces subjonctifs on en a formé, par analogie, un certain nombre d’autres qui dérivent réellement de subjonctifs latins en am ou en em : dunget , de donet, etc.
50. Imparfait du subjonctif. Il dérive toujours du plus-que-parfait du subjonctif latin, contracté quand il y a lieu.
V., au Glossaire , la conjugaison des verbes auxiliaires estre et aveir, ainsi que celles de tous les verbes irréguliers, aler, cadeir, etc. — On remarquera qu’un certain nombre de verbes ont été à la fois neutres et actif s ( esdemettre , chevalchier, etc.) ; neutres et réfléchis ( pasmer, etc. ) ; neutres , actifs et réfléchis ( turner, escrier, etc.).
YI. De la négation
51. On peut diviser les négations en deux groupes ; les négations proprement dites : nen , ne, nun ; et les négations explétives :pas (vers 681, 1485, etc.) et mie (vers 140, 194, 724, etc.).