‹ Chanson de RolandChapitre 33 sur 323 · Balaguer. Voir la note dnv · texte numérisé non relu

Balaguer. Voir la note dnv

= Tuele. C’est Tudela, en Navarre, sur

les confins de i’Àragon , de la Navarre et de la Castille. = Sebilie, c’est Séville, dont notre poète ignorant avait vaguement entendu parler et qu’il s’imaginait être située au nord de l’Espagne.

« Avec Balaguer, Tudela et Séville.

« Mais, quant au roi Marsile, il s’est toujours conduit en traître « Jadis il vous envoya quinze de ses païens,

« Portant chacun une branche d’olivier,

« Et qui vous tinrent le même langage.

« Vous prîtes aussi le conseil de vos Français,

« Qui furent assez fous pour être de votre avis.

« Alors vous envoyâtes au païen deux de vos comtes :

« L’un était Basan, l’autre Basile.

« Que fit Marsile? Il prit leurs têtes, là-haut, dans les montagnes au-dessous de Haltoïe.

« Faites la guerre, comme vous l’avez entreprise;

« Conduisez sur Saragosse votre armée;

« Mettez-y le siège, dût -il durer toute votre vie,

« Et vengez ceux que le félon Marsile a fait mourir. »

L’Empereur tient la tête baissée.

Il tourmente sa barbe et tire sa moustache;

A son neveu ne répond rien, ni bien ni mal.

Tous les Français se taisent, tous, excepté Ganelon. Ganelon se lève , s’avance devant Charles ,

Et très fièrement commence son discours :

« Vous auriez tort d’en croire les fous, » dit- il au Roi,

« Les autres ou moi; n’écoutez que votre avantage.

« Quand le roi Marsile vous fait savoir « Qu’il est prêt à devenir, mains jointes , votre vassal;

« Quand il consent à tenir toute l’Espagne de votre main « Et à recevoir notre foi ,

« Celui qui vous conseille de rejeter de telles offres « N’a guère souci de quelle mort nous mourrons.

« Conseil d’orgueil ne doit pas l’emporter plus longtemps. « Laissons les fous , et tenons nous aux sages. »

207. Bous de voz cuntes , etc. Le récit détaillé de l’ambassade de Basin et de Basile se trouve dans la Prise de Pampelune , poème du commencement du xive siècle, mais écrit d’après

des données traditionnelles. Nous en avons donné l’analyse dans nos Épopées françaises , 2e édition, 111,455-481, et M. Mussafîa en a publié le texte (Vienne, 18 64).

230 Après iço i est Naimes venuz,

Blanche out la barbe et tut le peil canut;

Meillur vassal n’aveit en la curt nul.

E dist à T Rei : « Bien l’avez entendut ; a Guenes li quens ço vus ad respundut :

« Saveir i ad, mais qu’il seit entenduz.

235 « Li reis Marsilies est de guere vencuz:

« Vus li avez tuz ses castels toluz,

« Od voz cadables avez fruisiet ses murs,

« Ses citez arses e ses humes vencuz.

« Quant il vus mandet qu’aiez mercit de lui,

240 « Pecchiet fereit ki dune li fesist plus , x U par ostages vus voelt faire soür ;

« De voz baruns vus li manderez un :

« Ceste grant guere ne deit munter à plus. »

Dient Franceis : « Bien ad parlet li Dux. » Aoi.

«■ Seignurs baruns, ki enveier purrum 243 « En Sarraguce à 1’ rei Marsiliun? »

Respunt dux Naimes : « J’irai par vostre dun ;

« Livrez m’en ore le guant e le bastun. »

Respunt li Reis : « Vus estes saives hum ;

« Par ceste barbe e par cest mien gernun,

250 « Vus n’irez pas uan de mei si luign ;

« Alez sedeir : Kar jo vus en sumun. » Aoi.

£30) Naimes. C’est dans une chanson du xii® siècle, c’est dans Aubri le Bourgoing, que nous trouvons le récit de la naissance et des enfances de Naimes.

Fils de Gasselin, roi de Bavière, et de la reine Seneheult, il n’échappe qu’à grand’peine à la haine d’un usurpa-

teur, nommé Cassile (cest le Tassillon de l’histoire). Charlemagne vient au secours de l’héritier légitime, qu’il rétablit : de là cette profonde affection du Bavarois pour l’Empereur. Il joue un grand rôle dans Aspremont, mais surtout dans Acquin (xn* siècle),

Naimes alors s’avance à son tour;

Il avait la barbe blanche et tout le 'poil chenu;

Dans toute la cour il n’est pas de meilleur vassal.

« Vous Lavez entendue, » dit-il au Roi,

« La réponse du comte Ganelon.

« Sage conseil, pourvu qu’il soit suivi!

« Le roi Marsile est vaincu dans la guerre.

« Vous lui avez enlevé tous ses châteaux ,

« Vos machines ont brisé tous ses murs; cc Vous avez brûlé ses villes , vous avez battu ses hommes, a Or il ne vous demande aujourd’hui que d’avoir pitié de lui « Ce serait péché que d’exiger davantage ,

« D’autant que par ses otages il vous offre toute garantie.

« Vous n'avez plus qu’aTui envoyer un de vos barons : cc Car il est temps que cette grande guerre prenne fin. »

Tous les Français de dire alors : « Le Duc a bien parlé. »

« Seigneurs barons, quel messager pourrons-nous envoyer « Vers le roi Marsile à Saragosse?

cc — J’irai, si vous le voulez bien, » répond le duc Naimes.

cc Donnez-moi sur-le-champ le gant et le bâton.

cc — Non, » répond le Roi, cc vous êtes un homme sage.

< Par la barbe et les moustaches que voici,

« Vous n’irez pas à cette heure aussi loin de moi.

« Rasseyez-vous : je vous l’ordonne. »

où son duel avec le roi norois met fin à la guerre de Bretagne. Sa mort est racontée dans Anseïs de Carthage , méchant poème de la décadence, et qui n’a rien de traditionnel. (B. N.

fr. 793, f° 92.) En résumé c’est dans Aubri, et surtout dans Roland, aue se

trouvent les meilleurs éléments de sa légende. = Il est le Nestor de nos Chansons de geste, et nos poètes le représentent partout sous les traits d’un vieillard prudent et sage. Tel conseillier n’orent onques li Franc : ce vers d’Aspremont résume tout son portrait.

« Seignurs baruns, ki purrum enveier a A P Sarrazin ki Sarraguce tient? »

Respunt Rollanz : « J’ i pois aler mult bien.

255 « — Ne P ferez certes, dist li quens Oliviers,

« Vostre curages est mult pesmes e fiers :

« Jo me crendreie que vus vus meslisiez.

« Se li Reis voelt, j’ irai mult volentiers,

Li Emperere si enbrunchet le chief .

Après lur dist : « Ambdui vus en taisiez,

260 cf Ne vus ne il n’i porterez les piez.

« Par ceste barbe que veez blancheier, et Li duze Per mar i serunt jugiet. »

Franceis se taisent : as les vus aqueisiez. Aoi,

Turpins de Reins en est levez de P renc,

A Carie escriet de sa voiz halte e grant :

265 « Bels sire reis, laissiez ester voz Francs.

« En cest païs avez estet set anz,

<c Mult unt oüt e peines e ahans.

« Dunez m’en, Sire, le bastun e le guant, cc E jo irai à P Sarrazin Espan :

270 « Si li dirai alques de mun semblant. »

256. Vostre curages est mult pesmes. Le caractère d’Olivier et celui de Boland sont ici mieux dessinés que dans tous nos autres poèmes. Olivier y est le type du courage réfléchi, et Boland nous offre celui du courage sans calcul et sans modération : Rollanz est pruz e Oliviers est sages (v. 1093).

(262^) Li duze Per . L’origine des douze Pairs est complexe. D’une part, il est certain que le compagnonnage militaire est essentiellement une idée germanique , et les douze Pairs ne sont en réalité que les membres d’un compagnonnage de ce genre : on les appelle

même « les douze Compagnons ». Mais, d’autre part , le chiffre douze , bien qu’il soit consacré parmi les tribus germaniques, nous semble d’origine chrétienne. Bref, on a donné à Charles douze Pairs , parce que le Christ avait eu douze apôtres. = M. G. Paris ( Histoire poétique de Charlemagne, p. 417) dit que la conception des douze Pairs n’apparaît pas dans notre poésie primitive. Cette opinion nous semble excessive, puisque nous trouvons les douze Pairs dans le Roland, dans le Voyage à Jérusalem, dans la Karlamagnus Saga et même dans

« Seigneurs barons, quel messager pourrons-nous envoyer « Vers le Sarrasin qui règne à Saragosse?

« — J’y puis fort bien aller, » s’écrie Roland.

« — Non, certes, » répond le comte Olivier.

« Vous avez un cœur trop ardent et farouche;

« J’aurais souci pour vous d’une méchante affaire.

« J’irai plutôt, s’il plaît au Roi. »

U Empereur baisse la tête :

« Taisez-vous tous les deux, » répond-il :

« Vous n’y mettrez les pieds ni l’un ni l’autre.

« Par cette barbe blanche que vous voyez,

« J’entends qu’on ne choisisse aucun des douze pairs. »

Les Français se taisent; les voilà cois.

Tnrpin de Reims se lève, sort de son rang,

Et interpelle Charles de sa grande et haute voix :

« Beau sire roi9 laissez en paix vos Francs.

« Vous êtes depuis sept ans dans ce pays,

« Et vos barons n’y ont eu que travaux et douleurs.

« C’est à moi, Sire, qu’il faut donner le gant et le bâton.

« J’irai trouver le Sarrasin d’Espagne,

« Et lui dirai un peu ma façon de penser. »

Ogier, quoique avec moins de précision. = Nous avons donné (première édit., II, pp. 78-75) seize listes des douze Pairs ; mais nous voulons seulement reproduire ici les plus antiques ou les plus spéciales. I. Chanson de Roland. 1. Roland. 2. Olivier. 3. Gerin. 4. Gerier. 5. Bérengier. 6. Otbon. 7. Samson. 8. Engélier. 9. Ivon. 10. Ivoire. 11. Ànseïs. 12. Girart. — II. Roncevaux.

( C’est le titre sous lequel on désigne les Remaniements du Roland : textes de Taris, de Versailles, etc.) 1. Roland. 2. Olivier. 3. Turpin. 4. Estoult. 5. Haton. 6: Gerin. 7. Gerier. 8, Samson. 9. Girart.

10. Anseïs. 11. Bérengier. 12. Hue. — III. Karlamagnus Saga. Les mêmes que dans le Roland, si ce n’est que Turpin et Gautier remplacent ici Anseïs et Girart. — IV. Voyage à Jérusalem. 1. Roland. 2. Olivier. 3. Guillaume d’Orange. 4. Naimes. 5. Ogier.

6. Gerin. 7. Bérengier. 8. Ernaut. 9. Aïmer. 10. Turpin. 11. Bernard de Brebant. 12. Bertrand. Il est aisé de voir que cette dernière énumération et le poème dont nous la tirons sont dus à un cyclique de la geste de Guillaume : dans cette liste , en effet , on ne trouve pas moins de cinq membres de cette geste.

Li Emperere respunt par maltalant :

« Par ceste barbe , vus n’en ferez nient . cc Àlez sedeir desur cel pâlie blanc ,

« N’en parlez mais, se jo ne l’vus cumant. »

« Franc chevalier, » dist T emperere Caries,

275 « Kar m’eslisez un barun de ma marche,

« Qu’à T rei Marsilie me portet mun message,

« Se mestier est e bien poisse t cumbatre. »

Ço dist Rollanz : « G’ iert Guenes , mis parastre. cc Se lui laissiez , n’i trametrez plus saive. »

Dient Franceis : « Kar il le poet bien faire; cc Se li Reis voelt, bien est dreiz qu’il i alget. »

280 Ço dist li Reis : « Guenes, venez avant;

« Si recevez le bastun e le guant.

« Oït l’avez, sur vus le jugent Franc.

« — Sire, » dist Guenes, « ço ad tut fait Rollanz : cc Ne l’amerai à trestut mun vivant,

285. ce Ne Olivier pur ço qu’est sis cumpainz, a Les duze Pers , pur ço qu’il l’aiment tant ; ec Desfi les en, Sire, vostre veiant. »

Ço dist li Reis : ce Trop avez mal talant.

« Or irez vus, certes, quant jo Tournant.

290 ce — J1 i puis aler ; mais n’i avrai guarant. ;

« Ne T out Basilies ne sis frere Basanz. »

ce En Sarraguce sai bien qu’aler m’estoet; ce Hum k*i là vait repairier ne s’en poet.

Aoi.

Aoi.

Aoi.

281. Le bastun e le guant . « Le gant était surtout employé comme symbole.

Jeter son gant, c’était provocation; le

présenter, c'était soumission. » ( J. Quicherat, Histoire du costume , p. 144.) La principale mission de nos ambas-

L’Empereur, plein de colère, lui répond:

« Par cette barbe , vous n'en ferez rien;

« Allez vous rasseoir sur ce tapis blanc,

« Et ne vous avisez plus de parler, à moins que je ne vous l’ordonne. »

« Chevaliers francs, » dit f’empereur Charles,

« Élisez -moi un baron de ma terre,

« Qui soit mon messager près de Marsile « Et qui } au besoin, puisse se battre comme il faut .

« — Eh! » dit Roland, « ce sera Ganelon, mon beau-père:

« Si vous le laissez ici , vous n’en enverrez point de meilleur.

« — Il s’en acquitterait fort bien, » s’écrient tous les Français, « El , si le Roi le veut y il est trop juste qu'il y aille . »

« Ganelon , » dit le Roi , « avancez près de moi « Pour recevoir le bâton et le gant.

« C’est la voix des Francs qui vous désigne : vous l’avez entendu. « — Non, » répond Ganelon, « tout cela est l’œuvre de Roland. « Et plus jamais ne l’aimerai de ma vie.

« Et je n’aimerai plus Olivier, parce qu’Olivier est son ami.

« Et je n’aimerai plus les douze Pairs, parce qu’ils l’aiment. « Et là , sous vos yeux, Sire, je leur jette mon défi.

« — C’est trop de colère , » dit le Roi.

« Puisque je l’ordonne, vous irez.

« J’y puis aller, mais c’en est fait de moi,

« Comme jadis de Basile et de son frère Basan. »

« Je vois bien, » dit Ganelon, « qu’il me faut aller à Saragossc. « Qui va là -bas n’en revient point.

sadeurs épiques consiste à jeter un ' de Lohier dans Renaus de Montauban, défi solennel : de là le gant qu’on édit. Michelant , p. 11 : Or li doués leur confie. Cf. le récit de l’ambassade errant le gant et le baston , etc.

« Ensurquetut si ai jo vostre soer.

295 « Si’n ai un filz, ja plus bels n’en estoet :

« G’ est Baldewins , se vit , ki ert prozdoem.

« A lui lais-jo mes honurs e mes fieus.

« Guardez le bien, ja ne Y verrai des oilz. »

Caries respunt : « Trop avez tendre coer.

300 « Pois que Y cumant, aler vus en estoet. » Aoi.

XX1ÏI

E li quens Guenes en fut mult anguisables :

De sun col getet ses grandes pels de martre E est remés en sun blialt de pâlie.

Yairs out les oilz e mult fier le visage,

305 Gent out le cors e les costez out larges;

Tant par fut bels, tuit si per l’en esguardent.

Dist à Roliant : « Tut fols, pur quei t’esrages?

« Ço set hum bien que jo sui tis parastre;

« Si as jugiet qu’à Marsiliun alge.

310 « Se Deus ço dunget que de là jo repaire,

« Jo t’en muvrai si grant doel e cuntraire « Ki durerat à trestut tun edage. »

Respunt Rollanz : « Orgoill oi e folage.

« Ço set hum bien, n’ai cure de manace;

315 « Mais saives hum il deit faire message:

« Se li Reis voelt, prez sui pur vus le face. » Aoi.

Guenes respunt : « Pur mei n’iras tu mie.

« Tu n’ies mis hum ne jo ne sui tis sire.

« Caries cumandet que face sun servise :

320 ce En Sarraguce en irai à Marsilie ;

« Einz i ferai un poi de legerie

303. Blialt . C’est un vêtement qui se porte en guerre sous la tunique de mailles, et en paix sous le manteau de fourrure. « On conserve au musée de Munich un bliaud des premières

années du xi9 siècle qui passe pour avoir appartenu à l’empereur Henri II.

Il est de soie blanche damassée , bordé à toutes ses ouvertures d’une autre soie brochée dont la couleur paraît

« Sire, n’oubliez pas surtout que votre sœur est ma femme.

« J’en ai un fils; on ne pourrait trouver de plus bel enfant.

« C’est Baudouin, qui, s’il vit, sera un preux.

« Je lui laisse mes terres et mes fiefs;

« Gardez-de bien; car je ne le reverrai plus de mes yeux.

« — Vous avez le cœur trop tendre, » lui répond Charles.

« Puisque je vous l’ordonne, il y faut aller. »

Le comte Ganelon en est tout plein d’angoisse:

Il rejette de son cou ses grandes peaux de martre,

Et reste avec son seul bliaud de soie.

Il a les yeux vairs et très fier le visage;

Son corps est tout gracieux, larges sont ses côtés,

Ses pairs ne le peuvent quitter des yeux, tant il est beau»

« Fou, » dit -il à Roland, « pourquoi cette rage?

« On le sait assez, que je suis ton beau-père.

« Ainsi tu m’as condamné à aller vers Marsile!

« C’est bien; mais, si Dieu permet que j’en revienne, f « J’attirerai sur toi tel deuil et tel malheur,

« Qui dureront autant que ta vie.

« — Orgueil et folie, » répond Roland.

« ^en que je ne prends nul souci des menaces.

« Mais, pour un tel message, il faut un homme sageÿ « Et, si le Roi le veut, je suis prêt à le faire en votre place. »

« Tu n’iras point à ma place, » dit Ganelon,

* Tu n’es pas mon vassal, et je ne suis pas ton seigneur,

« Charles ordonne que je fasse son service:

« J’irai donc à Saragosse, vers Marsile;

« Mais j’y ferai quelque folie /V

avoir été violette. Tout le long des bordures est cousue de la ganse de soie verte. Ce vêtement n’a qu’un mètre huit centimètres de hauteur. Relevé par la ceinture, il ne devait pas

atteindre les genoux. » (J. Quicherat, Histoire du costume en France, 1875., p. 139.) Le même savant donne (Ibid, p. 118) le dessin d’un bliaud de l’année 1181, Voir V Éclaircissement IIL

« Que jo’n esclair ceste meie grant ire. »

Quant l’ot Rollanz, si cumençat à rire. Aoi.

Quant ço veit Guenes qu’ ore s’en rit Rollanz, '

325 Dune ad tel doel, pur poi d’ire ne fent,

A bien petit que il ne pert le sens ,

E dit à P Gunte : « Jo ne vus aim nient;

« Sur mei avez turnet fais jugement.

« Dreiz Emperere, ci m’ veez en présent,

330 « Ademplir voeill vostre cumandement. » Aoi.

« Bels sire Guenes , » dist Caries , « entendez :

« En cest message sai bien que vus irez :

« De meie part Marsiliun direz « Juintes ses mains qu'il seit mis cumandez « E si receivet seinte chrestientet .

« Demi Espaigne li voeill en fieu duner;

« L’altre meitiet avrat Rollanz li ber .

« Se ceste acorde il ne voelt otrier ,

« Suz Sarraguce le siège irai fermer :

« Pris e liez serat par poestet ,

« Ad Ais le siet serat tut dreit menez ;

« Par jugement serat iloec finez :

« Là murrat-il à doel e à viltet.

« Tenez cest brief ki est enseellez 9 « Enz et' puign destre à V paien le metez. » Agi.

Li Emperere li tent sun guant, le destre;

Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre ;

330. Le couplet suivant n’est pas dans le manuscrit d’Oxford : c’est pourquoi nous l’avons imprimé en italiques, et n’avons pas donné de numéros d’ordre aux vers qui le com-

posent. Il en sera ainsi pour toutes les additions que nous ferons au texte original , pour toutes les lacunes que nous comblerons. Et nous ne les comblons jamais, comme nous l’avons dit,

« Pour soulager ma grande colère. »

Lorsque Roland l’entend, il commence à rire.

Quand Ganelon voit que Roland rit de lui ,

Il en a telle douleur que, de colère, son cœur est tout près de se fendre.

Peu s’en faut qu’il n’en perde le sens :

« Je ne vous aime pas, » dit-il au comte Roland ;

« Vous avez fait sur moi tomber ce choix injuste.

« Droit Empereur, me voici devant vous,

« Tout prêt à remplir votre commandement. »

« Beau sire Ganelon , » lui dil Charles , « écoutez :

« Vous allez , je le sais, partir pour ce message .

« Vous direz de ma part à Marsile « Qu'il devienne, mains jointes , mon vassal,

« Et qu'il ait à recevoir le saint baptême .

« Je lui veux donner en fief la moitié de V Espagne,

« L'autre moitié sera pour Roland le baron .

« Si Marsile ne veut pas accepter cet accord,

« Sous les murs de Saragosse j’irai mettre le siège ,

« Je le ferai prendre et lier de force. c On le mènera tout droit à Aiœ , siège de l'Empire;

« Un jugement y finira sa vie ,

« Et il y mourra en grand deuil et grande honte.

« Prenez donc cette lettre , qui est munie de mon sceau,

« Et remettez-la au païen dans le poing droit. »

L'Empereur tend à Ganelon le gant de la main droite; Mais le Comte voudrait bien n’être point là.

qu’à l’aide du plus ancien manuscrit de Venise, qui est notre source la plus précieuse, et de tous nos Remaniements (textes de Paris, de Versailles,^ Lyon, de Venise et de Cam-

bridge). Voir, dans notre septième édition, les Notes pour l'établissement du texte , où nous donnons la raison de toutes ces additions.

Quant le dut prendre, si li caït à tere.

Dient Franceis : « Deus ! que purrat ço estre?

335 « De cest message nus aviendrat grant perte.

« — Seignurs. » dist Guenes, « vus en orrez nuveles. » Àoi

« Sire, y> dist Guenes, « dunez mei le cungiet;

« Quant aler dei , n’i ai plus que targier. »

Ço dist li Reis : « A V Jhesu et à V mien ! *>

340 De sa main destre Lad asolt e seigniet ;

Pois, li livrât le bastun et le brief. Aoî

Guenes li quens s’en vait à sun ostel ,

De guarnemenz se prent à cunreer,

De ses meillurs que il pout recuvrer :

34b Esperuns d’or ad en ses piez fermez ,

Ceinte Murgleis s’espée à sun costet,

En Tachebrun sun destrier est muntez :

L’estreu li tint sis uncles Guinemers.

Là veïssiez tanz chevaliers plurer,

350 Ki tuit li dient : « Tant mare fustes, berî « En curt à Rei mult i avez estet,

« Noble vassal vus i soit hum clamer.

« Ki ço jugat que doüssiez aler,

« Par Carlemagne n’iert guariz ne tensez.

354 « Li quens Rollanz ne Y se doüst penser,

« Que estraiz estes de mult grant parentet. » Enprès li dient : « Sire, kar nus menez. »

Ço respunt Guenes : « Ne placet damne Deu!

« Mielz est suis moerge que tant bon bachelcr , 360 « En dulce France, seignurs, vus en irez :

« De meie part ma muillier saluez ,

Comme il va pour le saisir, le gant tombe par terre, c Dieu I s’écrient les Français, que va-t-il arriver?

« Ce message sera pour nous la cause de grands malheurs. 4 a — Yous en saurez des nouvelles, » leur répond Ganelon.

Ganelon dit à l’Empereur : « Donnez-moi congé, Sire;

« Puisqu’il y faut aller, je n’ai plus de temps à perdre.

« — Allez, » dit le Roi, « pour l’honneur de Jésus et pour le mien. »

Et, de sa main droite , il fait sur Ganelon le signe de la croix;

il lui donne l’absolution ;

Puis, lui remet le bâton et la lettre.

Le comte Ganelon s’en va dans sa maison Et se prend alors à revêtir ses armes,

Les meilleures qu’il y peut trouver.

A ses pieds il fixe les éperons d’or,

A son côté ceint Murgleis, son épée,

Et monte sur son destrier Tachebrun.

Son oncle Guinemer lui tient l’étrier.

Que de chevaliers vous eussiez vus pleurer !

Et tous : « O baron, lui disent-ils, quel malheur pour vous!

« Il y a si longtemps que vous êtes à la cour du Roi « Et que l’on vous y tient pour un noble vassal !

« Quant à celui qui vous a désigné pour aller là-bas,

« Charlemagne lui -même ne saura le défendre.

« Jamais le comte Roland n’eût dû avoir une telle pensée :

« Car vous êtes d'un si haut parentage ! »

Puis : « Seigneur, » lui disent- ils, « emmenez -nous.

« — A Dieu ne plaise, » répond Ganelon.

« Tant de bons bacheliers mourir! non, plutôt mourir seul.

« Vous, seigneurs, retournez en douce France.

« Saluez ma femme de ma part ;

« E Pinabel mun ami e mun per.

« E Baldewin , mun filz , que vus savez ,

« E lui aidiez, e s’onur li guardez. »

365 Entret en sa veie, si s’est acheminez... Aoi.

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