‹ Chanson de RolandChapitre 57 sur 323 · L’ARRIÈRE - GARDE ; ROLAND CONDAMNE A MORT · texte numérisé non relu

L’ARRIÈRE - GARDE ; ROLAND CONDAMNE A MORT

LÏX

Charles le Grand a dévasté l’Espagne ,

Abattu les châteaux, violé les cités.

« Ma guerre est finie , » dit le roi ;

Et voilà qu’il chevauche vers douce France. - Le jour s'en va, le soir descend.

Le comte Roland a planté son enseigne

Deux pauses du jongleur sont indiquées aux vers 703 : Caries li magnes oA Espaigne guastèe , et 2609 : Li Emperere, par sa grant poestet , — VII anz tuz pleins ad en Espaigne estet. Il en est de même au v. 3705 : Li Emperere est repairiez d’ Espaigne. Voilà bien ( ayeo les: y. 1 et ss.) les débuts do

quatre « séances épiques 2>. Ces diverses parties de notre poème ne correspondent pas, comme nous l’avions cru, à d’anciennes Cantilènes.

706. Vers dulce France. Voir notre Éclaircissement IV, où nous avons exposé en détail l’itinéraire de Charlemagne depuis Cordoue jusqu’aux Pyrénées.

En sum un tertre cuntre le ciel levée.

Franc se herbergent par tute la cuntrée.

710 Paien chevalchent par cez greignurs valées,

Osbercs vestuz e lur brunies dnblées ,

Helmes laciez e ceintes lur espées ,

Escuz as cols e lances adubées :

Enz en un broill par sum les puis remestrent ;

71â Quatre cenz milie atendent l’ajurnée.

Deus ! q*uel dulur que li Franceis ne V sevent ! Aou

Tresvait li jurz, la noit est aserie.

Caries se dort, li emperere riches :

Sunjat qu’il ert as greignurs porz de Sizre :

720 Entre ses puignz tient sa hanste fraisnine ;

Guenes li quens l’ad desur lui saisie ;

Par tel aïr Pad trussée e brandie ,

Qu ’ entre ses puignz Vad il fraite e brisie y E vers le ciel en volent les esclices.

Caries se dort, qu’il ne s’esveillet mie. Aoi.

725 Après iceste, altre avisiun sunjat :

Qu’il ert en France à sa capele, ad Ais;

El’ destre braz li morst uns urs si mais Que jusqu à Vos li ad trenchiet la carn .

Devers Ardene vit venir un leupart :

Sun cors demenie mult fièrernént asalt.

730 D’enz de la sale uns veltres avalat,

Que vint à Carie les galops e les salz.

La destre oreille à Vfelun urs trencbat,

Iréernent se cumbat à 1’ leupart.

Dient Franceis que grant bataille i ad,

735 Mais il ne sevent li quels d'els la vientrat.

Caries se dort, mie ne s’esveiiiat. Aoi.

712. Helmes laciez. On laçait le heaume au capuchon de mailles par un

Sur le sommet de la colline , droit contre le ciel.

Par tout le pays, les Francs prennent leur campement... Cependant l’armée païenne chevauche par les grandes vallées, Hauberts et doubles broignes au dos.

Heaumes en tête, épées au côté,

Écus au cou et lances toutes prêtes.

Au haut de ces montagnes il est un bois : ils y font halte.

C’est là que quatre cent mille hommes attendent le lever du jïur. Et les Français qui ne le savent pas ! Dieu , quelle douleur!

Le jour s’en va, la nuit se fait noire.

Le puissant empereur, Charles s’endort.

Il a un songe : il se voit aux grands défilés de Cizre,

Tenant entre ses poings sa lance en bois de frêne.

Et voilà que le comte Ganelon s’en est emparé;

Il la brandit et secoue de telle sorte

Qu’il l’a brisée et mise en pièces entre ses poings,

Et que les éclats en volent vers le ciel...

Charles dormait : point ne s’éveille.

Après ce songe, il en a un autre.

Il se voit en France, dans sa chapelle, à Àix.

Un ours le mord si cruellement au bras droit,

Qu’il lui a tranché la chair jusqu’à l’os .

Puis, du côté de l’Ardenne, il voit venir un léopard Qui , très férocement , va l’attaquer aussi.

Mais alors un lévrier sort de la salle,

Qui accourt vers Charles au galop et par bonds.

Il commence par trancher l’oreille droite de l’ours ;

Puis, avec fureur, s’attaque au léopard.

« Grande bataille! » s’écrient les Français*

Et ils ne savent quel sera le vainqueur...

Charles dormait : point ne s’éveille.

certain nombre de lacs en cuir. Cf. le V. 3434.

Tresvait la noit, e apert la clere albe.

Li Emperere mult fièrement chevalchet,

Parmi cele ost funt il suner mil graisles.

740 « Seignurs baruns, » dist Y emperere Caries, cc Veez les porz e les destreiz passages :

« Kar me jugiez ki iert en rere-guarde. »

Guenes respunt : « Rollanz, cist miens fillastre,

« N’avez barun de si grant vasselage.

« La nostre gent derere en iert plus salve. »

745 Quant Y ot li Reis, fièrement le reguardet;

Si li ad dit : cc Vus estes vifs diables ;

« El’ cors vus est entrée mortel rage, cc E ki serat devant mei en l’anz-guarde? »

Guenes respunt : « Ogiers de Danemarche.

750 ce N'avez barun ki mielz de lui la facet. » Aoi

LXIIÏ

Li quens Rollanz, quant il s’oït jugier,

Dune ad parlet à lei de chevalier :

« Sire parastre , mult vus dei aveir chier ; cc La rere-guarde avez sur mei jugiet;

755 « N’i perdrat Caries, li reis ki France tient, cc Mien escientre, palefreid ne destrier, cc Ne mul ne mule qu '‘hum poisset chevalchier, cc Ne n’i perdrat ne runcin ne sumier, cc Que as espées ne seit einz eslegiet. »

760 Guenes respunt : « Veir dites, jo Y sai bien. » Aoi

Quant ot Rollanz qu’il iert en rere-guarde,

Iréement parlât à sun parastre :

cc Ahi , culvert ! malvais hum de put aire ,

cc Quidas li guanz me caïst en la place,

765 « Cum fîst à tei li bastuns devant Carie ! » Aoi

LXÎI

La nuit s’en va, et l’aube apparaît, claire.

Très fièrement chevauche l’Empereur,

Et mille clairons retentissent alors dans toute l'armée :

« Seigneurs barons , » dit le roi Charles ,

« Vous voyez ces passages et ces défilés étroits :

« Qui placerai-je à l’arrière-garde? décidez.

« — Roland, ce sera mon beau-fils Roland, » s’écrie Ganelon : « Vous n’avez pas de baron si vaillant,

« Et ce sera le salut de notre gent. »

Charles l’entend et lui jette un regard fier :

« Il faut, » lui dit-il, « que vous soyez le diable en personne. « Une mortelle rage vous est entrée au corps.

« Et qui sera devant moi à l’avant-garde?

« — Ce sera, » dit Ganelon, « Ogier de Danemark.

« Point n’avez de baron qui s’en acquitte mieux. »

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