OUI SUPPRIME LE NOM DE PLANTEVIT
PAR-devant Jean Chevart, notaire apostolique, Messire Plantevit, dit l'abbé de Margon,
1. Appel interjeté au futur concile de la bulle qui condamne le nom de Plantevit, et qui a pour titre : Je vois hélas. (M). — Le Journal de Marais nous fournit d'utiles renseignements sur cet appel bizarre et unique en son genre, imaginé par le trop facétieux abbé de Margon : « L'abbé Margon, qui est prisonnier à la Conciergerie, est un esprit des plus dangereux et un génie étonnant. 11 a feint que le pape Clément XI a donné une bulle pour supprimer son nom qui est Plantevit, d'une ancienne famille. Il a fait en vers français un appel au concile de cette bulle pour se moquer de ces appels et les parodier. On voit dans cette pièce, qui est excellente et un chefd'œuvre en son genre de malice et d'impiété, tout ce que l'on peut imaginer de libre; et ce qu'il a pu tirer des écritures et des auteurs sur ce nom de Plantevit est déduit avec une éloquence nouvelle et des tours singuliers, et il y fait entrer une critique de Sanchez, Escobar, Henriquez et de plusieurs autres jésuites, même des Exercices de saint Ignace, dont il a fait un abrégé excellent. Cela est orné de notes en prose qui valent bien les vers et qui apprennent beaucoup de particularités. On ne sait qui a fait courir cette pièce qui montre qu'il a beaucoup d'esprit, mais qu'il n'est bon qu'à enfermer. » Nous donnons d'après le Recueil Clairambault les notes signalées par Marais, qui nous dispensent de tout commentaire.
Année ij33. 39
Fut présent, protestant1 contre une bulle inique Oui condamne et flétrit la gloire de son nom.
Mais voulant à notre Saint-Père
Rendre l'honneur que lui défère
La chrétienne société,
Pour exciter la charité
De ses paternelles entrailles,
La plus humble de ses ouailles
A recours contre les débats
Que la bulle Je vois hélas*1
Va causer dans toute l'Église;
Ayant récité tout d'abord
L'hymne du Vcni crcator
D'une âme dévote et soumise,
Requiert le saint pape Clément
De réformer son mandement.
Par un seul mot l'auteur du monde
Rendit la nature féconde,
Ce mot doit-il être proscrit ?
Ainsi la loi fut établie.
Il dit à l'homme : Multiplie,
N'est-ce pas dire Plantevit?
Tel fut le nom de mes ancêtres,
Je ne le pris pas à l'autel ,
1. Les appels au futur concile sont des actes qui se font ordinairement par-devant notaire. (M.)
2. Les bulles prennent leur nom des premiers mots par où elles commencent. (M.) — Il est bien entendu que la bulle Je vois hélas n'a jamais existé que dans l'imagination facétieuse de l'abbé de Marron.
4P Clair ainb aul t-AIaurepas.
Et sur un titre temporel Que peut le jugement des prêtres:
Clément doit-il porter sa loi Jusques au delà de l'Eglise ?
Quel attentat, quelle méprise !
Comme un faux article de foi Proscrire mon nom, ma devise, C'est usurper les droits du Roi ; Qu'il se borne à sa litanie, A donner des rangs et des noms Aux mages de l'Epiphanie ', Sans étendre sa tyrannie Sur les titres de nos maisons.
Ainsi l'hérétique raisonne, Le libertin s'en applaudit Et cette bulle pervertit Toute catholique personne.
On se scandalise, on s'étonne De voir le nom de Plantevit Que l'auteur du monde bénit2, Frappé d'un injuste anathème;
i. On a imaginé des noms et des vertus aux trois rois qui adorèrent Notre-Seigneur ; on les invoque comme des saints, on a même écrit leur vie, quoique l'ancienne histoire n'en ait jamais parlé. La plupart des jeunes filles attribuent à leurs noms des vertus magiques et s'en servent pour deviner si leurs amants sont fidèles, et qui elles auront pour mari. (M.)
2. L'Ecriture dit que Dieu bénit Adam et Eve en leur disant : Croissez, multipliez, benedixitque Mis dicens : Crescite et multiplicamini. (GENES., chap. II, v. VIII.) (M.)
A an ce I j3J. 41
Nom, par lequel tout ce qui vit,
Tout ce qui reçoit le baptême ,
Se perpétue et se produit.
Que plutôt dans la kyrielle
Aux saints, aux docteurs de la loi
Ce nom soit mis en parallèle.
Si l'apôtre planta la foi
Plantevit produit le fidèle,
Saint Paul même s'en est servi
Quand il dit : Ego plantain 1.
Le premier jardinier du monde
Planta cette plante féconde
Par l'ordre exprès du Tout-Puissant,
Et c'était le seul exercice
Qui, dans le jardin de délice,
Enchantait le premier parent.
Par un sacrifice sanglant 2,
Jadis, la majesté suprême
Signa sur cette plante même
Le pacte de l'ancienne loi ,
Premier sacrement de la foi
1. Saint Paul a dit qu'il avait planté, et qu'Apollon avait arrosé : Ego plantavi, Apollo rigavit. (AI.)
2. La circoncision fut le premier et l'unique sacrement de l'ancienne loi ; ce fut sur le prépuce que Dieu signa le pacte de son alliance avec les hommes; hoc est pactum meum, dixit Deus, inter me et vos, circiuncidatis carnem prepiitn vestri. Abraham fit le premier cette opération sur lui-même à quatre-vingts ans. Cette partie doit être sans doute bien noble, bien précieuse et bien respectable, puisque Dieu l'a choisie pour établir son pacte et son premier sacrement.
42 Clair amb aul t-Maurepas.
Auquel succéda le baptême; Et cette circoncision Oui par le fer tranche, corrige Le superflu de cette tige, Ne fut prescrite, ce dit-on, Que pour la rendre plus utile, Plus vigoureuse, plus fertile, Aux brûlants climats de Sion1.
Son nom si révéré des sages, Sous mille diverses images, Dans la Bible nous est tracé; La verge d'Aâron et des mages Et la racine de Jessé 2, De Joseph la verge fleurie 3, L'arbre4 même du fruit de vie, Tout nous rappelle ce grand nom ; Et Dieu, dans les pages divines, Par des roseaux, verges, racines,
i. On voit assez dans l'Écriture par les promesses que Dieu faisait aux circoncis et par leur propagation que la circoncision était nécessaire pour les rendre sains et féconds. (EXODE, chap. VII.) (M.)
2. Egredietur virga de radice Jessê. (E.XODE, chap. VII.) CM.)
3. Selon la loi des Israélites, quand une fille était recherchée par plusieurs prétendants, ils se présentaient tous au temple avec une verge ou baguette, et celui dont la verge fleurissait miraculeusement devenait son époux ; c'est ainsi, dit-on, que la vierge Marie fut donnée à Joseph. (M.)
4. Il y a des saints auteurs et même des Pères qui prétendent que l'histoire du fruit défendu est ^ une allégorie de la conjonction charnelle dAdam et d'Eve. (M.)
Année ij33. 43
Planteur, jardinier, vigneron,
Se symbolise et s'interprète.
De l'Olympe et du Phlégéton
Nulle merveille ne fut faite
Que par vertu d'une baguette 1;
Tout s'explique du même ton,
Et l'on ne croit point au prophète
Qui n'a ni verge ni bâton.
J'aperçois les trames cachées
De cette secte d'imposteurs
Qui corrompt nos lois et nos mœurs
Par ses maximes relâchées,
Elle-même, n'en doutons pas,
Par la bulle Je vois hclas,
Veut s'élever sur nos ruines,
Car si le bref est accepté
Les lois humaines et divines
Ne seront plus en sûreté.
Le dévot même sans scrupule,
Trompé par le sens de la bulle,
Croit que le Pontife romain
Contre la naturelle pente
Lui permet de mettre sa plante
Dans un infertile terrain
Au détriment du genre humain.
Et déjà les plus saintes âmes>
N'osant plus regarder les femmes
1. Dans toutes les religions, on s'est toujours servi de verges ou baguettes miraculeuses qui avaient la vertu d'émouvoir le ciel ou les enfers. (M).
44 Clair ambaul t-AIaurepas.
Que comme le fruit défendu, Nous citent Margon pour exemple, Inutile, banni du temple, Excommunié, confondu, Honni de l'Eglise latine, Et de la secte tambourine1 Le glaive sur lui suspendu Pour s'être écarté du saint rite De l'Italie et du jésuite ; Et voilà l'unique péché Que Loyola m'ait reproché.
Cependant sa parole aimable A la nature favorable De maint privilège flatta Ce que le père Adam planta.
Fauteur de la morale aisée, Je pourrais citer de Gazée - La pieuse joyeuseté Et la gaillardise dévote.
Sanchez3 apprit à la bigote
i. C'est la secte des jésuites, ainsi appelée par M. Pascal, du nom de Tambourin, un de leurs docteurs fameux par les relâchements de sa morale, (il.)
2. Le père Gazée, jésuite, fit imprimer un livre de facéties spirituelles et intitulé d'abord Pia hilaria; un autre jésuite s'avisa depuis de le traduire en français sous le titre ridicule de Saintes joyeusetés et de pieuses gaillardises du R. P. Angelin Gazée. (M.)
3. Le père Sanchez, l'un des plus fameux docteurs jésuites, nous a donné un traité fort étendu de tous les cas qui peuvent arriver dans le lit du mariage, où l'on voit que ce bon père, que les jésuites ont surnommé le
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L'exercice de volupté,
Et sur la plante nuptiale
A fait un traité de morale,
Rare ouvrage qui n'est sorti
De la tête d'un apprenti.
Un autre avec moins d'énergie 1
Comme un point de théologie
Nous a démontré les vertus
De prius et poster ins.
Par autorités décisives,
Escobar en style romain
Relève les prérogatives
De la tige du genre humain-,
D'Ignace la règle indulgente :î,
chaste Sanchez, en savait plus que l'Arétin. Mais c'était, selon les jésuites, la grande habitude du confessionnal qui lavait si bien instruit, et il nous marque qu'il écrivit tout son livre à genoux et devant le crucifix. Voyez une de ses questions dévotes pour lesquelles il implorait les lumières du Saint-Esprit : Utrum sodomia inchoata cum virga sœpe sœpins lambenie in vasi posteriori possit débite et légitime conswnmari in vasi naturali ; il décide que cela se peut faire et il conseille même d'en user ainsi avec une femme enceinte afin de ne pas l'incommoder. (M.)
1. Le Père Tiphani jésuite a fait un traité de priori et posteriori. (M.)
2. Escobar, dont tout le monde connaît la morale relâchée qui dispense du maigre et du jeûne en carême ceux qui sont en habitude de péché mortel avec une fille ou une femme, pourvu que l'on ne le fasse pas en vue de se dispenserdu carême, auquel cas ce serait un double péché. (M.)
3. Le livre des Exercices spirituels que les jésuites disent avoir été dicté par la Vierge même, apprend une nouvelle méthode de méditer ou de faire une oraison
46 Cl airambaul t-AIaurepas.
Au pécheur tout sucre et tout miel, Sachant qu'ici-bas tout mortel Ne se détache de sa plante, Voulut l'adresser vers le ciel, Divertir l'appétit charnel Par l'aspect des saintes images
mentale dans une retraite spirituelle de quatre semaines ; il fait consister toute la ferveur et tout le mérite de la prière à se représenter vivement l'objet sur lequel on médite, soit un ange, un saint ou quelqu'une des deux pieuses personnes, car il n'est guère d'oraison qui ne soit accompagnée de tels personnages; et, même si on médite sur un vice ou sur une vertu, il veut que l'esprit se les représente sous des emblèmes ou des personnages réels qui les caractérisent, il veut qu'on s'imagine les avoir présents et que nos sens soient affectés de la même manière que s'il les touchait; il ordonne même de les baiser, et de les embrasser étroitement, surtout quand ce sont des personnages qui le méritent
Ces oraisons sont toujours divisées en cette sorte : une oraison préparatoire, deux préludes, trois ou quatre points de méditation et un colloque. Le premier prélude consiste à réaliser les lieux de la scène et les personnages, il est exprimé en ces termes .■ Primum panctum exigit constitutionem loci, secundum visionem imaginariam. Dans le second prélude, l'esprit et le cœur doivent se fortifier dans l'impression ou l'affection que ces images excitent. On entre ensuite dans le premier point de l'oraison, qui consiste à s'approcher des personnes, à leur parler, les courtiser, les considérer de toutes façons et d'attitude, enfin les toucher, les baiser, les embrasser et ce qui en suit. Quartum punctum erit tangere, attractare et de osculan per internum tactum, c'est-à-dire en jouir par idée et par attouchement intérieur, car s'il eût permis l'acte extérieur il eût perverti les jeunes novices qui, ardents et forcenés par une telle façon de méditer, se seraient emportés jusqu'à se ruer sur des anges de plâtre, sur les statues ou les tableaux de l'autel. (M.)
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Des anges, des saints personnages,
Les incarner dans notre esprit
Jusques à croire qu'on les touche
Qu'on prend un baiser sur leur bouche.
Voilà ce qu'Ignace prescrit
Dans cette vie spéculative,
Faisant trouver par ce secret
Le plaisir de la vie active
Pour le jésuite discret
Qui, plein du zèle qui l'embrase,
S'abandonne dans l'oraison;
Catholique Pvgmalion,
Un tableau le tient en extase,
Car, dépouillés des vains atours
Des bandeaux qu'Ignace déteste,
Nos anges sont dans tout le reste
Des Cupidons et des Amours.
Ainsi, disent les jansénistes
Que, de tout temps, les molinistes
Furent adorateurs zélés
De ces divins enfants ailés,
Séduits par la vaine créance
Que de telle concupiscence
Les plaisirs ne sont interdits.
Dans la retraite et le silence,
Les jeunes frères ébaudis
Jouissent ainsi par avance
Des avant-goûts du paradis1,