‹ Chansonnier historique du 18e siècle [recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autre vers satiriques et historiques] publié avec introd., commentaire, notes et index (volume 4)Chapitre 92 sur 121 · VOYAGE EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN AMERIQUE

Ami, je suis parti de France Le cœur plein d'un noble projet, L'esprit content, car l'espérance Embellit toujours son objet.

Je m'embarquai pour l'Amérique, Je quittai mon pays natal, Traversant le vaste Atlantique Sur la foi de l'abbé Râynal -.

i. L'engouement des Français pour la cause de l'indépendance américaine -avait été trop général et trop spontané pour durer longtemps ; avec la réflexion, nombre de gens comprirent, ainsi que le prouve cette pièce, combien l'on avait fait fausse route; mais il était trop tard pour reculer. Si, au commencement de 1779, le marquis de la Fayette était revenu d'Amérique pour solliciter un secours de troupes et d'argent, à la fin de la même année il écrivait à un de ses amis, d'après la Correspondance secrète : « Je commence à m'apercevoir que, séduit par un faux enthousiasme de gloire, j'ai fait une sottise de passer chez les Américains. Mais je sens aussi que c'en serait une plus grande de revenir. Le vin est tiré, il faut le boire jusqu'à la lie, mais cette lie se fait déjà sentir. »

2. L'abbé Raynal avait publié, en 1770, son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, ouvrage composé hâti vement et pour lequel il avait recueilli de tous côtés des matériaux de valeur fort inégale. Ce que l'on remarquait surtout dans cette première édition, c'était l'insuffisance des renseignements exacts, le peu d'habileté avec lequel

Année IJJQ. zc/y

Mais lui, peu chiche de l'étoffe Dont son esprit chaud s'empara, Comme un moderne philosophe A taillé l'erreur en plein drap.

Dans la douce ivresse où nous plonge Le charme d'un style divin, Les prix fols sont pour le mensonge,.

Le vrai moisit au magasin.

De ce peuple encor dans l'enfance J'ai vu les asiles divers :

Son orgueil, son indépendance Préparent sourdement ses fers.

Il est sobre par indolence, A peine peut-on l'émouvoir, Et la liberté qu'il encense N'est que la haine du devoir.

J'ai vu le quaker pacifique, Dont l'orgueil perçait le manteau,

étaient fondus ensemble les documents ou les chapitre? entiers fournis par des amis de l'auteur, et l'abus constant d'un style ampoulé et dramatique qui ne parvenait pas à dissimuler les graves défauts du fond. Ces défauts furent d'ailleurs notablement corrigés dans les éditions subséquentes. L'abbé ne commença à signer son livre que dansl'édition publiée à Genève en 1780, ce qui attira sur lui les rigueurs du Parlement et de la Sorbonne et l'obligea à quitter la France.

2o6 Clair amb nuit- Maure-pas.

J'ai vu l'insolence cynique Qui fixa son vaste chapeau.

Je n'épouse point la manie Oui le porte à braver les rois, Et qui le fait, par modestie, Tutoyer frère George Trois.

L'air philosophe qu'il se donne En sa faveur conclut-il bien?

Le sage, qui ne hait personne, Est assez près de n'aimer rien.

Moi, j'ai vu ces hommes intègres, Vantés par tant d'honnêtes gens, D'une main affranchir des nègres Et de l'autre acheter des blancs.

La probité de ces sectaires N'était pas ce qui m'étonnait; J'admirais de vieilles sorcières Chez qui Dieu se réincarnait.

Ah ! dis-je, ah ! quels monstres farouches Le Saint-Esprit daigne inspirer; C'est dans de si vilaines bouches Que le diable va se fourrer !

Parmi tant de cultes fantasques L'homme simple reste abattu,

Année IJJQ- 20;

Et ne sait plus sous tant de masques Comment discerner la vertu.

Enfin, telle est la digne race De ces soldats fiers et cruels, Qu'un hypocrite plein d'audace Arma sous l'abri des autels.

Le bonheur d'autrui les irrite, Jaloux, sans foi, sans amitié, Ils cherchent partout le mérite.

Mais c'est pour le fouler aux pieds.

Un jour, ce peuple fanatique Qui hait avec férocité, Vous le verrez dans l'Amérique Le fléau de l'humanité.

Un culte austère, un sol agreste, La soif de l'or, un cœur cruel !

Pour guider son penchant funeste...

Il n'attend qu'un nouveau Cromwell.

Ami, c'est ici qu'une belle N'offre qu'une fleur d'un moment; Tout homme s'arroge auprès d'elle Le droit du plus discret amant.

Les caresses sont un pillage Qui flétrit bientôt ses appas,

208 C I airambaul t-AIaurepas.

Les grossiers transports d'un sauvage Qui subjugue et ne séduit pas.

Par une douce résistance Le désir n'est point excité ; C'est au sein de la jouissance Qu'on trouve la satiété.

Tendres refus, charmants caprices, Font valoir la moindre faveur :

L'amant d'un rien fait ses délices ; Voilà le triomphe des mœurs.

A Boston, d'une beauté neuve

L'épouseur n'est point entiché ;

Ni fille, ni femme, ni veuve ;

C'est tout ce qu'on trouve au marché.

O mon pays, aimable France, Objet de mes plus chers désirs, Où d'accord avec l'abondance Le goût préside à nos plaisirs !

L'égalité, cette chimère 'Qu'exaltent nos fiers écrivains, La nature que je révère L'évite dans tous ses desseins.

La force, la valeur, l'adresse Et le génie ont ici-bas

Année iyyg. 209

Sur la sottise et la faiblesse

Des droits que l'on ne prescrit pas.

O Français, l'Hudson, la Tamise, L'Ebre, le Tibre, ni le Rhin, N'offrent rien qui ne t'autorise A leur préférer ton destin !

Est-il un peuple sur la terre Plus content, plus heureux que toi ?

Ton maître n'est qu'un tendre père Dont ton amour fait un vrai roi !

Que le sort de sa main pesante

Accumule sur moi ses traits,

Je brave sa rage impuissante,

Je suis honnête homme et Français

Entre nous, ces fameux athlètes Que vous accablez de lauriers Leurs vertus sont dans les gazettes Les vices sont dans leurs foyers.

La liberté, cette pucelle Qui fut séduite tant de fois, Dans l'effervescence du zèle Fait taire ici jusques aux lois.

Vous voyez leur mobile unique, Ce vieux docteur in partibus, ix. 18.

2io Clairambaul t-AIaurepas.

Dont l'insidieuse rubrique Vous échauffe de ses rébus 1.

Sur l'Amérique consternée Plaçant le bout d'un conducteur, De l'autre à l'Europe étonnée 11 lance le feu destructeur.

Caméléon octogénaire, Son esprit se ploie aisément ; Do la France et de l'Angleterre Le fourbe rit également.

La haine dont son cœur regorge Fait qu'en ses projets inouïs Si Louis lui répond de George, George lui répond de Louis.

Ce Hankock 2 qu'il tient en tutelle, Aux dehors plats, aux sens grossiers, Peut fournir un riche modèle A nos délicats financiers.

Franklin de l'or du fanatique Ébaucha son hardi projet, Et dans cette farce héroïque Il en lit son milord Huzzet3.

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