DES BIENS DE SÉLIGNY
Je suis né, cher Damis, d'infortunés parents, Et n'osant murmurer des misères du temps, J'avais jusqu'à présent, d'une oreille tranquille, Entendu publier cent édits par la ville.
Soumis en philosophe aux devoirs de la loi, Je croyais ces édits faits pour d'autres que moi ; Mais puisqu'en ce moment la Chambre de justice
1. « Voici une pièce qui a fait du bruit dans Paris, où l'on en a vu un grand nombre de copies défigurées ; celle-ci, plus exacte que les autres, étant tombée entre mes mains, elle me parut pleine de bon sens et digne de passer dans les vôtres. M. de S., qui en est l'auteur, est un jeune homme qui a beaucoup d'esprit et qui promet (s'il est assez simple de quitter la fortune pour suivre les Muses) de réussir un jour dans l'art de faire des vers. Dieu l'en préserve! » {Nouveau Mercure galant, mai 17 16.)
Cette pièce ne figure pas dans les Recueils manuscrits ; nous l'avons empruntée au Mercure , avec les notes qui l'accompagnent ; elle a été publiée aussi dans les Mélanges de Boisjourdain.
Le Mercure dit à propos de l'auteur : « C'était un commis employé aux bureaux du conseil des guerres, deuxième fils du sieur L..., trésorier de l'extraordinaire des guerres à la suite de la cour. » Le sieur L... pourrait bien être La Jonchère, taxé par la Chambre de justice, et gravement compromis plus tard pour sa mauvaise gestion financière.
148 C l air ambault-Mau repas.
Veut d'un ingrat bureau sonder le bénéfice, Je vais de mon travail confesser le produit, Et de six ans d'emploi compulser tout le fruit. De mon âge j'atteins la vingt-neuvième année, Cependant ma fortune est encor bien bornée; Dans le vaste univers je ne possède rien, Sous des noms empruntés je n'ai mis aucun bien; Quelque éducation me tient lieu d'héritage; La nuit je me retire au quatrième étage.
Sans billets, sans contrats, je vis au jour le jour, Avec un bon parent qui fixe mon séjour; Dans ma profession je n'ai point Eut ressource : Six cent cinquante francs passent l'an par ma bourse. On m'a vu refuser, pour entrer au bureau, Un bon canonicat 1 . Le gain n'est-il pas beau? D'abord, ad honores, j'y vins prendre séance, Du travail le plus vif j'obtins la préférence ; Flatté d'avoir un jour de gros appointements, Je fis longtemps la guerre à mes propres dépens ; Un ouvrage brusqué, j'en reprenais un autre, J'allais toujours à pied et vivais en apôtre. Souvent jusques aux yeux de crotte éclaboussé, Par un cocher brutal quelquefois renversé; Inconnu dans les jeux, aux cafés, aux spectacles, A mille autres plaisirs cherchant quelques obstacles, Négligeant les faveurs qui demandent des soins, Enfin je me plaignais mes plus pressants besoins.
I. A Sainte-Pescinne, collège de Saint-Quentin, et une chapelle à la cathédrale.
Thémis par d'autres traits verrait mon innocence,
Si l'honneur du métier ne m'imposait silence.
A ce groupe fini de mon burlesque état
Je n'appréhendais point que Ton m'inquiétât;
Prêt à prendre mon vol, comme l'oiseau qui perche,
Je ne me croyais point sujet à la recherche ;
Cependant très soumis aux ordres de mon roi,
Je redis hautement que je n'ai rien à moi ;
Que le nom que je porte est même imaginaire 1 ;
Du choix d'un jeune cœur je l'ai pris pour lui plaire.
Quels sont donc ces grands biens que reproche Thémis
A d'innocents captifs qu'on met en compromis
Avec l'agioteur, les juifs et les corsaires ?
Est-ce pour avoir fait des lettres circulaires,
Dressé nombre d'états ? Quel est donc le bonheur ?
Commission maudite ! autant (sauvons l'honneur),
Eût-il valu, Damis, endosser la livrée.
Un valet habillé du jour de son entrée,
Logé, gagé, nourri, n'est-il pas plus heureux
Qu'un commis dont le sort n'a Tien que d'onéreux ?
L'un d'un servile état peut tirer avantage,
Et l'autre en s'endettant perd la fleur de son âge.
Revenons à l'édit : un riche Bourvalais
Peut de la procédure avancer tous les frais ;
Mais au défaut d'argent, de témoins, de notaire,
Aujourd'hui, cher Damis, sers-moi de secrétaire;
A l'auguste Thémis va dire pour raison
1. Ils étaient trois du même nom dans un même bureau ; le plus jeune fut surnommé de Séligny.
150 Clairambault-Maurepas.
Qu'en vain elle m'oblige à garder la maison ; Et que si son crédit ne me trouve un asile, L'Hôpital général 1 sera mon domicile.
L'APPRENTI MALTOTIER*
Non, l'édit n'est pas fait pour moi, Je te l'ai dit cent fois; la Muse en vain m'excite
A parler du faible mérite
D'avoir su régir un emploi.
Ai-je eu part en quelque entreprise ?
Mon âme d'un vil gain éprise, Conçut-elle jamais de coupables projets ?
Elle n'a, tu le sais, de plus chers intérêts
Que ceux ou l'honneur nous engage.
La gloire a pour moi mille appas , La vertu seule a droit d'exiger mon hommage,
La soif de l'or ne me possède pas.
Pour obtenir des biens d'une aveugle fortune, Je n'ai point su pousser une plainte importune;