‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècle (volume 5)Chapitre 2 sur 76 · I. Barthélémy (Némésis. Satire hebdomadaire · texte numérisé non relu

I. Barthélémy (Némésis. Satire hebdomadaire

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répoque, en laissant prudemment dans Tombre le revers de la médaille, de hardis poètes se plaisent à dévoiler sans pitié jusqu'aux plus tristes scènes de la comédie humaine qui se joue en leur présence. Les désordres de TÉtat, les querelles religieuses, l'indolence de la royauté, le pouvoir des favorites, l'incapacité des généraux, la bassesse des courtisans, les aventures des grandes dames, la vanité des gens de lettres, les divertissements galants des filles de théâtre, sont pour eux une mine féconde qu'ils exploitent activement. Bon gré mal gré, la société entière relève de leurs couplets; rien n'échappe à ces arbitres rigoureux dont les jugements sont acceptés sans contrôle et sans appel. Avares d'éloges, mais prodigues de blâmes, ^^ ils distribuent la honte plus souvent que la gloire, et,

'^^ promenant partout leur indiscrète curiosité, ils met-

tent à nu les vices qu'ils entrevoient, les turpitudes qu'ils devinent, les hontes qu'ils constatent. Leurs traits aigus frappent sur tout le monde indistinctement; l'âge et les dignités, le caractère et les services sont impuissants à protéger contre leurs spirituelles railleries et leurs mordantes invectives. Plus l'on est haut placé, plus l'on se trouve exposé à ces coups. Il semble que la satire ait pris sur elle de justifier le

^^ vieil adage du fabuliste :

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leur érité t ils fiiirt lies han-

nés, lies,

Dies

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Notre ennemi, c'est notre maître.

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Les chansonniers du xviii* siècle ont cependant le tort grave d'outrepasser les justes limites et de se laisser entraîner à des violences que le bon goût et la décence réprouvent également. Spirituels et sensés dans la critique des faits, ils se montrent injustes et haineux dans l'appréciation des personnes. C'est dans le champ fertile de la médisance qu'ils vont glaner leurs éléments d'informations et recueillir l'ample moisson de rumeurs injurieuses qu'ils transportent dans leurs vers. Ils insultent leurs contemporains, au lieu de les critiquer; ils les diffament, au lieu de les juger. Le sentiment de la dignité personnelle leur est aussi peu familier que la notion du respect d'autrui ; aussi glissent-ils aisément et sans y prendre garde de la malignité dans l'injure, de l'audace dans l'impudeur. La liberté d'esprit chez eux dégénère en licence, et ils cessent d'être plaisants pour dévenir odieux. Il est permis toutefois de les excuser sans les absoudre, car, si l'altération des mœurs ne justifie pas les excès du langage, elle sert du moins à les expliquer :

Un siècle corrompu veut un Aristophane.

Certes les poètes i^tiriques n'ont pas hérité, à beaucoup près, de la verve étincelante du vieux comique grec qui flagellait si rudement la démo-

Préface. vu

cratie athénienne, mais pour le cynisme ils n'ont rien à lui envier.

On ne doit pas oublier, d'ailleurs, que ces malignes productions étaient la seule vengeance des contemporains, le seul châtiment qu'il fût possible d'infliger à l'impéritie des gouvernants, responsables des maux dont souffrait la nation. Peut-être les chansonniers ont-ils supposé qu'il y avait, potir remédier aux misères du temps, des moyens plus efficaces que leurs couplets; mais il ne leur est point venu à l'idée de les mettre en pratique, ni même d'en proposer l'expérience ainsi que l'un d'entre eux Ta judicieusement remarqué :

Nous ne faisons que des chansons, Pauvres bélîtres que nous sommes ; On nous maltraite en cent façons, Nous ne faisons que des chansons.

En vérité nous mène-t-on Comme Ton doit mener les hommes ?

Nous ne faisons que des chansons, Pauvres bélîtres que nous sommes.

C'est bien le moins que l'on accorde aux victimes innocentes le droit de médire du bourreau en toute liberté, et l'on serait mal venu d'assujettir leur légitime fureur aux règles de la bienséance.

Il serait cependant injuste de ne voir dans ces

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manifestations de Fesprit public qu'une distraction puérile, une arme sans portée. Satires et chansons influent rarement sur la direction des afiaires, je le veux bien, et restent lettre morte pour le pouvoir dont elles contrôlent les actes. Mais elles trouvent dans la nation un dangereux écho et détruisent insensiblement les deux grands principes de la soumission et du respect, seuls capables de soutenir la monarchie absolue. Démolisseurs inconscients, les chansonniers de Tépoque ébranlent gaiement le vieux système social, sans même soupçonner la portée de leurs efforts, tandis que les philosophes et les économistes posent à côté d'eux les bases du nouvel édifice qui va bientôt s'élever sur les ruines de l'ancien. Aussi le jour où la royauté chancelante cherchera autour d'elle des défenseurs, elle ne trouvera plus que des adversaires : adversaires qui la méprisent parce qu'ils ont appris dans les satires du temps toute l'étendue de sa faiblesse et de son incurie, qui la repoussent parce qu'ils ont entrevu dans les théories des novateurs politiques la révélation d'un ordre de choses inconnu vers lequel les entraîne la marche logique des événements. La Révolution française n'est point sortie tout armée du cerveau des encyclopédistes ; ce sont les manifestations successives de l'opinion publique qui lui ont donné naissance et ont amené son explosion. Plus encore que les hardiesses de la pensée, les

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violences de la satire ont contribué au renversement de l'ancien régime; Tune n'avait guère pour adeptes que les esprits élevés, l'autre trouvait des complices dans toute la nation. Manuscrites, mais incessamment recopiées, les chansons politiques rencontraient partout un accueil empressé, et la frivolité même de l'époque favorisait leur diffusion. On les colportait dans les salons aussi bien que par les rues; on les fredonnait aux bals de l'Opéra comme aux parades de la foire; on les chantait dans les petits soupers et dans les fêtes populaires. Et partout elles avaient pour conséquence d'amoindrir d'abord et puis de ruiner le prestige de la majesté royale.

Ainsi l'ardeur satirique, qui emporte les esprits durant le cours du xviii' siècle, mérite bien de fixer l'attention des écrivains et des moralistes. Ses étapes successives forment un tableau instructif et curieux, qui reproduit sous ses multiples aspects l'histoire vraie et vivante de l'époque, écrite au jour le jour par des témoins passionnés, mais clairvoyants. On retrouve là un commentaire du présent et une préparation de l'avenir; le prologue permet d'entrevoir l'épilogue, et dès la mort de Louis XIV on prévoit la Révolution.

Il est donc utile, avant d'aborder l'œuvre des chansonniers, de présenter un aperçu général des événements qui ont provoqué leur verve railleuse et de I. h.

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retracer dans ses grandes lignes le long développement de la critique et de la malignité populaires.

Durant les premières années du xviii* siècle, la crainte inspirée par Louis XIV était le seul obstacle qui réprimât l'expression du mécontentement général, sans pouvoir, toutefois, en étouffer les germes. Le roi mort, l'obstacle disparut avec lui ; les griefs accumulés, les ressentiments longtemps contenus éclatèrent tous à la fois. Ce fut avec une joie scandaleuse que la nation accueillit le trépas du monarque et rendit grâce au ciel d'une délivrance impatiemment attendue ; oublieuse des gloires du règne, elle gardait seulement le souvenir de ses récentes misères. Le respect dû à la tombe ne put imposer à son irritation , qui poursuivit jusqu'à Téglise de Saint -Denis la dépouille mortelle du prince détesté. Non contente d'insulter aux funérailles du souverain, la haine s'acharna sur sa mémoire et prodigua la raillerie et l'injure à tous les actes de sa vie. Dans cette réaction violente, l'on ne ménagea guère les derniers ministres du feu roi, son confesseur, les jésuites qui avaient suscité et entretenu les malheureuses querelles de la Constitution Unigenitus. L'opinion publique, ameutée contre eux, réclamait à grands cris le châtiment des méfaits qu'elle leur attribuait.

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Par contre^ le duc d'Orléans^ qui inaugurait sa régence en accédant aux vœux du pays et paraissait résolu à abandonner les voies suivies par son prédécesseur, fut accueilli avec enthousiasme. Les premières mesures de son administration, disgrâce des secrétaires d'État, établissement des conseils, libération des jansénistes emprisonnés, exil du P. Le Tellier, poursuite des traitants, reçurent l'approbation des chansonniers. Ceux-là seulement se montrèrent hostiles dès le principe qui obéissaient à des intérêts privés et voulaient à tout prix discréditer le Régent pour rétablir les bâtards légitimés du feu roi dans les prérogatives dont ils avaient été dépossédés. Mais les heureux débuts de Philippe d'Orléans n'eurent pas de suite, ses bonnes intentions s'évanouirent, et l'État resta plongé dans le désordre. Aussi la malignité publique fut d'autant plus acerbe qu'elle avait été plus indulgente, et la personne du Régent, restée jusqu'alors en dehors de la satire, devint le point de mire ordinaire des médisants. On le suspecta d'abord, puis on l'inculpa hautement, et la critique, une fois déchaînée, ne cessa de déchirer sa victime. Elle exploita impudemment tous les bruits injurieux qui couraient sur la vie privée du prince, sur le cynisme de ses courtisans, les sottises de ses ministres, les galanteries de ses filles.

A ces sujets piquants et variés de railleries qui

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défrayaient la verve des poètes, vinrent bientôt s'ajouter les violences des luttes religieuses que l'affaissement momentané des jésuites et le triomphe éphémère de leurs ennemis n'avaient point terminées. Jansénistes et molinistes, après avoir réparé leurs forces affaiblies durant le calme passager des premiers jours de la régence, renouvelaient avec acharnement les vaines discussions sur la bulle Unigenitus, Bien qu'étranger aux subtiles distinctions établies entre la . grâce suffisante et la grâce efficace, le public ne se crut pas dispensé d'intervenir dans le débat; pour lui, les principes théologiques étaient chose accessoire, la question politique le préoccupait exclusivement. Chaque camp eut ses chansonniers, et, comme on . peut le supposer, les plus malins se trouvèrent du côté des opposants à la Constitution. Dépourvu d'audace et de fermeté, le Régent ne sut pas regagner par une répression énergique sa popularité perdue, et sa politique incertaine souleva contre lui les deux partis.

Une heureuse diversion le tira momentanément d'embarras, en rejetant au second plan les disputes religieuses : ce fut l'établissement du système de Law. . Tant que la prospérité de la Banque royale et les illusions provoquées par la Compagnie d'Occident fournirent aux spéculateurs habiles un rapide moyen de s'enrichir, l'on n'eut pas assez d'éloges pour célébrer dignement le contrôleur général, ce nouveau Midas

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qui changeait tout en or. Le chancelier d'Aguesseau et le Parlement essayaient-ils de s'opposer aux réformes financières de Law, ils déchaînaient contre «ux les plus cruelles railleries, et la satire applaudissait des deux mains à Texil que leur infligeait le duc d'Orléans. Mais l'engouement du public dura peu et fut suivi d'une terrible réaction. La déroute du système fit pleuvoir sur le financier disgracié un déluge de malédictions, qui n'épargna ni le Régent, dont la témérité avait autorisé ses funestes essais, ni les agioteurs éhontés qui avaient spéculé sur les actions pour élever de scandaleuses fortunes.

Law exilé, les questions théologiques reprirent le dessus et rappelèrent à elles l'armée des frondeurs qui les avaient provisoirement délaissées. Le Régent, cette fois, prit parti pour les jésuites et se prononça nettement en faveur de la bulle ; résolution maladroite qui augmenta encore l'aversion inspirée par sa personne et celle de ses ministres. L'abbé Dubois surtout, ce précepteur du prince, qu'une indigne complaisance avait successivement transformé en archevêque de Cambrai et en premier ministre, dut à son élévation soudaine autant qu'imméritée de partager avec son maître les malices des chansonniers. Il vit les agissements intéressés de sa politique mis à nu et les turpitudes de sa vie privée indiscrètement dévoilées. Et lorsqu'il mourut, chargé d'honneurs, de richesses

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et de honte, son trépas, loin de mettre un terme aux railleries, leur fournit un nouvel aliment. Ce furent les chansonniers qui composèrent les oraisons funèbres et les épitaphes satiriques du défunt avec un cynisme bien digne du triste héros qu'ils tournaient en dérision. Ils étaient encore occupés à cette joyeuse besogne lorsque la mort du Régent vint leur donner un surcroît d'occupation qu'ils n'eurent garde de laisser échapper. Dans la critique du maître, ils mirent tout autant d'humeur moqueuse, mais beaucoup plus de fiel et d'âpreté que dans celle du valet. Plaisants ou lugubres, tous prodiguèrent leurs outrages au prince qui, par un mépris singulier des talents dont la nature semblait l'avoir comblé, avait administré la France comme un despote et comme un fou.

Le Régent disparu de la scène, un ambitieux sans pudeur prit sa place et, par un coup de main habilement préparé, escamota le pouvoir : c'était le duc de Bourbon. Celui-là, du moins, ne put abuser personne sur sa capacité ; on savait qu'il était dépourvu de sens commun, et on le disait hautement. De plus, on lui reprochait à bon droit d'avoir figuré au premier rang des agioteurs cupides qui avaient entraîné par leurs spéculations la chute du système de Law et la ruine d'une partie de la nation. Mené comme un enfant par sa maîtresse, la marquise de Prie, dont l'insatiable avidité épuisait les ressources de l'État,

Préface, XT

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un tel ministre ne tarda pas à faire honte, à provoquer une irritation bien légitime. Tout le monde s'accordait pour déplorer les tristes excès de ce gouvernant, qui joignait un cœur dur à un esprit stupide et montrait dans ses actes non moins de sottise que de méchanceté. Dix-huit mois avaient sufiS pour le rendre insupportable et odieux; déjà de tous côtés Ton demandait son renvoi, déjà Ton excitait le duc de Chartres, le propre fils du Régent naguère si violemment difitoé, à secouer le joug intolérable qui pesait sur le pays. Satisfaction fut donnée aux poètes dont les ^satires indignées reflétaient fidèlement l'exaspération publique, et le ministre, brutalement disgracié, se vit exilé dans ses terres de Chantilly. Si grande était la haine inspirée par lui, que les Parisiens auraient accueilli sa chute avec des feux de joie, sans l'intervention de la police. Mais les brocards et les épigrammes eurent toute liberté de poursuivre dans sa retraite l'indigne descendant du grand Condé. Était-ce le successeur de M. le duc qui allait ramener en France le calme et la prospérité dont le royaume se trouvait privé depuis si longtemps? Les chansonniers ne le crurent pas.

Le sage et doux pasteur des brebis de Fréjus

ne leur inspira qu'une médiocre confiance; toutefois

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ils attendirent de le voir à l'œuvre avant de le juger. Mais comme ils regagnèrent promptement le temps perdu I Le cardinal eut non seulement le grave tort de détenir le pouvoir absolu et de se laisser aveuglément conduire par son confesseur et son valet de chambre, mais il eut encore et surtout la maladresse d'excéder la nation par une impuissante et sénile tyrannie. Les débats religieux furent Técueil contre lequel vint se briser la maigre popularité dont on lui faisait Taumôné. Intolérant par caractère, Fleury voulut imposer de vive force la Constitution Unigenitus et attira sur lui toutes les foudres de la satire. Du moins il eut la satisfaction de voir ses adversaires aussi vivement critiqués que lui-même par la malignité publique. Jamais, en effet', fanatisme religieux ne prêta plus à rire que le sot entêtement des jansénistes, les scènes tragi-comiques du cimetière Saint-Médard et les convulsions burlesques des disciples naïfs du diacre Paris. Quant au Parlement, dont la stérile politique se bornait à des remontrances réitérées, à d'éternels refus d'enregistrer les édits, il trouvait plus de détracteurs encore que de partisans. D'ailleurs le cardinal, qui avait appris à ses dépens toute la portée de la raillerie, ne craignait pas d'employer à l'occasion contre ses ennemis l'arme redoutable si fréquemment dirigée contre sa personne. Ainsi agit-il lorsqu'il emprisonna l'abbé Pucelle con-

Préface. xvil

seiller au parlement , homme fort incommode et toujours prêt à œnsurer les actes du ministère. Pour prévenir de la part des Parisiens un soulèvement possible en faveur du magistrat iniquement détenu, il trouva très ingénieux d^écraser sous le ridicule ce fougueux parlementaire. Faites donc, dit-il au chansonnier ordinaire de la cour, le frivole Maurepas, faites donc une chanson pour amuser la tdlle de Paris et badinez sur le mot Pucelle, Le courtisan docile obéit, et les couplets spirituels qu'il plaça dans la bouche des dames de la halle obtinrent une vogue immense. Plusieurs mois durant, la cour et la ville répétèrent le Êuneux refrain de la chanson :

Rendez-nous Pucelle, ô gué, Rendez-nous Pucelle!

et le malheureux conseiller, victime de son courage et de son indépendance, fut à jamais discrédité.

Cette boutade du pouvoir n'obtint d'ailleurs qu'un effet passager; on oublia bientôt l'abbé Pucelle pour revenir au premier ministre, qui, par tous les côtés, donnait prise à la satire. Son imbécile timidité, son avarice sordide à récompenser les services, son peu de discernement dans le choix des sujets par lui employés étaient tout autant de griefs que les poètes exploitaient largement. Ils se plaignaient avec amer-

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tume de voir la Francei gouvernée par un pédagogue radoteur, qui favorisait les amours du roi pour conserver sa toute-puissance ; ils injuriaient l'indolence du monarque, devenu le serf d'un prélat octogénaire. Si les Anglais bénéficiaient de la ruine de notre commerce, si les laboureurs manquaient de travail, si le pays était en proie à la disette, c'était grâce à ce < vieux chien de cardinal », ne sachant plus ce qu'il faisait et néanmoins jaloux de tout faire. D'autre part, la mesquine intervention de la France dans les affaires européennes, son prestige amoindri, ses rares triomphes sur les champs de bataille étaient une source féconde d'amères railleries. Il est bon d'ajouter que lorsque, par un singulier caprice de la fortune, le débonnaire Fleury obtenait la cession de la Lorraine, dont Louis XIV n'avait pas même tenté la conquête, ce succès inespéré ne lui valait aucun éloge, aucun ménagement. Enfin, la lassitude publique s'aggravant chaque jour, l'on osa reprocher au ministre de ne pas mourir assez vite et l'inviter facétieusement à débarrasser l'État de son égoïste personne. Mais le cardinal s'obstinait à vivre; le ridicule ne le tuait pas. Parfois impatienté des bruits injurieux qui lui venaient du dehors, il répondait brusquement : « On se plaint de mon ministère, on voudrait que le roi régnât; eh bien, l'on verra quel sera le train des affaires quand le roi lui-même les

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conduira. » Le précepteur connaissait trop bien son royal élève pour s'abuser sur l'avenir, et Tévénement justifia ses tristes prédictions.

Si la nation s'était flattée de l'espoir que Louis XV, débarrassé d'une étroite et longue tutelle, voudrait réparer les désordres qu'il n'avait su prévenir, elle fut bientôt détrompée. Peu de temps lui suffit pour constater qu'il n'y avait guère à se louer du changement des maîtres et que le gouvernement personnel du roi était « au-dessous de rien ». Des mains d'un vieillard le pouvoir passait dans celles d'une femme; le sceptre tombait en quenouille. La verve des satiriques ne pouvait que gagner à cette transformation; elle allait trouver dans l'omnipotence politique des favorites un thème inépuisable de railleries et un sujet fort naturel de doléances. Depuis longtemps déjà la vie privée du princo n'était un mystère pour personne, et les secrets de l'alcôve royale couraient les rues, chantés sur tous les tons. M"* de Mailly, malgré sa modestie. M™* de Vintimille, malgré la brièveté de sa Êiveur, ne purent désarmer la malignité des poètes. Un moment adulée, lorsqu'elle supplanta ses deux sœurs, l'altière duchesse de Châteauroux fut bientôt en butte aux plus grossières injures, en dépit de l'heureuse influence qu'elle exerçait sur Louis XV. Que dis-je? Cette influence même fut l'unique motif de la haine déchaînée contre elle; ministres et cour-

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tisans voyaient en cela un péril qu'il fallait conjurer à tout prix. Aussi la disgrâce de la favorite, conséquence imprévue de la maladie du roi sous les murs de Metz, fut-elle accueillie par les démonstrations d'une joie brutale et grossière. Ses ennemis jouirent aussi peu de leur triomphe qu'elle-même de sa rentrée en faveur, et la guerre d'épigrammes allait recommencer plus violente que jamais au moment même où elle fut rendue inutile par la mort de la duchesse.

Néanmoins la fureur des chansonniers était loin de s'apaiser, et la trêve qu'ils accordèrent au monarque ne dura pas longtemps. A M*"* de Châteauroux avait succédé la belle Antoinette Lenormand d'Étiolés, « créée et érigée en marquise de Pompadour », — ainsi s'exprime l'avocat Barbier, — et l'éclat de son élévation rejaillissait sur l'obscure famille dont elle était sortie. Son propre père, le vieux Poisson, jadis condamné à être pendu pour détournement des deniers publics, se voyait pourvu de titres nobiliaires, et le trésor royal payait les prodigalités de ce créancier d'un nouveau genre. En présence de ce honteux spectacle, la satire pouvait-elle rester indifférente? Assurément non. Si l'on avait repoussé naguère l'ingérence d'une duchesse dans les affaires de l'État, ce n'était pas pour accepter gaiement le despotisme d'une bourgeoise. M"" de Pompadour fut plus que

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personne victime de la malignité des contemporains, et Ton peut dire que durant quinze ans la chanson politique est tout entière absorbée par elle seule. Le pouvoir absolu qu'elle exerçait sur l'esprit du roi, les honteux moyens auxquels elle recourut pour le perpétuer, son intrusion dans la politique, son influence sur le ch<5ix des ministres et des généraux lui attirèren't de la part des courtisans qu'elle écartait d'incessantes attaques. Quant au populaire, il voyait en elle la cause première des maux de la nation et lui témoignait d'une manière significative l'horreur inspirée par sa personne. Auprès des outrages de la ville et de la cour, les plates adulations prodiguées à la marquise par les gens de lettres qu'elle protégeait avec plus d'habileté encore que de goût n'étaient qu'une faible consolation, tout à fait impuissante à lui faire oublier les blessures de son orgueil.

On commença d'abord par chansonner l'humble origine de la maîtresse et les folles prodigalités du roi à son égard ; puis l'on en vint à critiquer tous les actes du gouvernement le jour où ils furent réglés pafTarbitraire de M"* de Pompadour. Ainsi lorsque le prétendant Charles-Edouard fut arrêté par ordre du ministère, au moment où il entrait à l'Opéra, l'indignation publique, portée à son comble, flétrit audàcieusement l'indigne intervention de la favorite dans les affaires du royaume. N'était-ce pas elle, en effet, 1. c.

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qui avait enjoint aux plénipotentiaires d'Aix-la-Chapelle de revenir avec la paix et avait préparé par là rindigne violation du droit des gens dont un allié de la France se trouvait victime? Bientôt les étrangers eux-mêmes ajoutèrent leurs voix au- concert de la malignité publique, et le grand Frédéric raillait agréablement < ce règne du cotillon » qui tenait le royaume sous sa dépendance. M™* de Pompadour se vengea du bel esprit couronné par Falliance autrichienne. Après avoir décidé des traités, elle voulut encore régler la guerre, et ce fut à* coup sûr la plus détestable de ses inspirations. La satire, qui se lassait d'at- . taquer le crédit inébranlable de cette femme, puisa de nouvelles forces dans les désastres de la guerre de sept ans. Aux inimitiés privées succédait l'irritation de la fierté nationale justement affectée des affronts que Tennemi infligeait aux troupes françaises. De toutes les colères soulevées par la marquise, celle-là était tout à la fois la plus légitime et la plus implacable.

L'opinion publique rendit M"' de Pompadour responsable de la déroute des armées, parce qu'elle avait désorganisé le commandement pour satisfaire ou §es caprices ou ses préventions.

Presque tous les généraux qu'elle mit en évidence échouèrent piteusement par suite de leur incapacité notoire et de leurs mesquines jalousies. Au maréchal d'Ëstrées, qu'une misérable intrigue avait fait rap-

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peler, elle substitue Richelieu dont un heureux coup de main avait surfait la réputation; et celui-là du moins ne prête le flanc à la critique que par ses rapines. Mais voici Soubise et de Broglie qui entrent en lice ; ils sont battus à Fillinghausen et s'accusent mutuellement de leur défaite ; le public les raille, et Soubise est encore le plus maltraité des deux. Après Rosbach, nouvelle avalanche de brocards sur le protégé de la marquise, qui cependant n'était pas généralement détesté. On le savait honnête homme, non moins obligeant qu'intègre, et son unique tqrt aux yeux du public était de tenir des mains de la Pompadour un commandement pour lequel il n'avait aucune aptitude. Le comte de Clermont^ son successeur, ne fut ni plus heureux ni moins chansonné. Vaincu àCrevelt, ce général des bénédictins, qui < servait Dieu comme un soldat et se battait comme un apôtre », rentra dans Paris au milieu des huées et des sifflets. Mais la favorite, plus encore que ces tristes héros, était l'objet des fureurs de la capitale ; partout on l'accusait des revers de nos armes, et les insultes prodiguées à ses lâches courtisans visaient directement sa funeste politique. Toutefois la verve des chansonniers ne se bornait *pas aux seules invectives : elle se plaisait à célébrer les rares triomphes de nos soldats, ou leurs glorieuses retraites, avec une franche gaieté et un patriotique enthousiasme.

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Lorsque la paix vint cicatriser les blessures de la nation, M"* de Pompadour, sans être totalement oubliée, fut traitée avec plus de ménagements. Son pouvoir, établi par un règne de vingt ans, tournait en habitude et devenait insensiblement moins odieux. On le subit avec d'autant plus de résignation qu'il s'affaiblissait chaque jour davantage. Aussi ne vit-on point à sa mort les manifestations de joie insultante que l'acharnement de ses ennemis permettait d'attendre; la satire, après s'être épuisée sur sa vie, glissa légèrement sur son trépas. Quelques couplets malins, quelques épigrammes grossières et véridiques furent l'unique souvenir accordé par les poètes à la souveraine déchue qui n'emportait même pas dans la tombe les regrets de son royal amant. Le peuple comme le prince étaient blasés à son endroit, et l'indifférence avait triomphé de la haine aussi bien que de l'amour.

D'ailleurs M"* de Pompadour n'avait pas eu seule le privilège d'occuper les loisirs de la chanson; si elle dominait les autres sujets d'actualité, elle ne les faisait pas oublier. Les querelles religieuses plus vivaces que jamais, le refus des sacrements, la fureur déchaînée contre les jésuites, la colonisation de la Guyane, en un mot toutes les questions du moment, sérieuses ou frivoles, trouvaient leur place dans les satires contemporaines. Après un déploiement de

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forces aussi longtemps, soutenu, l'on n'a pas de peine à comprendre que Fardeur des satiriques, af&iblie par ses propres excès, eut besoin de quelque répit. Depuis Tannée 1762, les chansonniers semblaient plongés dans une sorte de léthargie ; le silence se faisait chaque jour plus général, et « Ton craignait, dit Bachaumont, que la nation n'eût perdu son caractère ». Il n'en était rien cependant; la malignité publique, à bout d'injures, réparait ses forces épuisées, en attendant une occasion favorable pour renouveler ses attaques. Or l'heure présente n'était guère propice aux chansons, et l'attention de la foule, tout entière absorbée par les pamphlets des philosophes, témoignait une indifférence absolue à l'endroit des spirituelles productions qui l'avaient si longtemps passionnée.

Mais l'avènement d'une nouvelle favorite tira la satire de sa léthargie et lui valut une recrudescence de popularité. Le triomphe imprévu de M™* du Bany, jetée sur les marches du trône par les caprices du hasard, stimula la verve maligne des courtisans en ruinant leurs espérances. Depuis la mort de M™« de Pompadour, ils employaient leurs loisirs à faire agréer au roi quelque maîtresse complaisante, dont la reconnaissance eût largement rétribué leurs efforts, et voilà que tout à coup la faveur d'une grisette venait ruiner leurs projets. Aussi quel déchaînement de

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médisances ! Il fallait à tout prix dégoûter le roi de sa nouvelle conquête et substituer promptement quelque duchesse plus huppée à cette femme indigne de porter le sceptre. Pour atteindre ce but, la coterie du duc de Choiseul mit tout en œuvre et n'hésita pas à dévoiler, cyniquement, dans ses chansons, les antécédents vrais ou supposés,, mais en tout cas peu honorables, de M"* du Barry, Vains efforts! loin d'éteindre l'affection du roi et d'ébranler le crédit de la favorite, la médisance eut pour résultat de les fortifier. Bientôt, la corruption des mœurs aidant, et le sens moral s'^f^iblissant chaque jour davantage, une réaction se produisit dans l'opinion, et la comtesse ne tarda pas à trouver d'ingénieux flatteurs. Les chansonniers comprirent qu'il était plus prudent de louer la favorite que de la diflàmer, et tous ceux qui n'étaient pas au nombre de ses ennemis irréconciliables changèrent de tactique sans se faire prier.

N'avaient-ils point, d'ailleurs, pour exercer leur esprit mordant des sujets autrement graves que les amours éhontées d'un monarque décrépit et d'une courtisane de bas étage. Les derniers ministres du roi semblaient créés tout exprès pour accaparer le poids de la malignité publique. Sans compter le duc d'Aiguillon, cette égoïste nullité, à l'humeur vindicative et méchante, qui n'était guère épargnée, l'abbé Terray et le chancelier Maupeou avaient déchaîné

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sur eux une eflfroyable tempête d'ironies et de colères. Dans sa. lutte avec le Parlement, Maupeou s'était attaqué à forte partie; la basoche maniait encore mieux que les courtisans l'arme du ridicule, et les magistrats dépouillés de leurs prérogatives lancèrent sur le spoliateur une grêle de traits. Comme un essaim de guêpes en furie, les robins harcelaient le chancelier et lui fisiisaient avec leurs épigrammes de cruelles blessures. Plus son autorité s'affermissait, plus ils feignaient, par une habile tactique, de la croire ébranlée; ils chantaient joyeusement sa prochaine disgrâce et sa fin probable en place de Grève. Quoique vivement affecté de ces attaques, Maupeou tint ferme jusqu'au bout ; que pouvait la satire contre un homme qui résistait audacieusement à l'inimitié de M™*' du Bany? Malgré les sinistres prédictions de ses ennemis, il mourut paisiblement dans son lit en 1792, léguant toute sa fortune à la nation.

Plus tristement célèbre encore, et plus justement odieux, fut l'abbé Terray, qui rédigeait, disait-on, ses édits entre une potence et un chapeau de cardinal, et soutenait les finances par des expédients immoraux. Celui-là se trouvait exposé à des agressions plus violentes et surtout plus nombreuses, parce qu'elles venaient de la nation entière et non d'un corps privilégié. Mais l'abbé, indifférent et sceptique, s'était résigné par avance à toutes les fureurs du populaire ;

xxviii Préface,

il en plaisantait. même avec esprit et répondait aux épigrammes par des bons mots^ aux satires par des sarcasmes.

Lorsque Louis XV, momentanément négligé dans la bagarre ministérielle, fut atteint de la maladie qui devait l'emporter, l'image du contentement général apparut dans les chansons. On débitait sans gêne des propos indécents sur le compte du monarque, on déclarait hautement que son trépas était le seul moyen d'échapper à l'oppression. Mourant au milieu de rindifiérence ou plutôt de la haine publique, il n'eut que des injures pour oraison funèbre, et son cadavre, transporté sans aucune pompe à Saint-Denis, essuya partout sur son passage les cyniques plaisanteries de la foule. Après quoi, plusieurs mois durant, la nation prodigua l'outrage au prince qu'elle saluait jadis du nom de Bien-aimé. Elle ne se souvint de lui que pour insulter à sa mémoire et flétrir par d'inju> rieuses épitaphes ou des satires indignées les turpitudes de sa vie. ' .

Cependant le nouveau roi bénéficiait en quelque sorte de la haine inspirée par son aïeul. Heureux de changer de maître, les sujets accueillaient avec joie l'avènement d'un souverain qui s'était montré l'imr placable ennemi des favorites et de leurs protégés. Toutes les chansons dont il fut l'objet témoignaient des espérances que l'on avait placées dans son respect

Préface. xxix

pour les lois et pour les mœurs. L'exil des triumvirs du dernier règne, le rappel de Tancien parlement donnaient enfin satisfaction à Topinion publique, et lui permettaient de croire que ses doléances seraient désormais écoutées. Aussi ces mesures furent-elles saluées par une explosion de joie universelle; Von y vit rannonce d'un nouvel ordre de choses, et la popularité de Louis XVI s'accrut rapidement. Mais l'enthousiasme devait être de courte durée, et le pouvoir allait bientôt se trouver aux prises avec des exigences qui lui aliénèrent insensiblement l'esprit de la nation. . Dans le principe, les satiriques gardaient une certaine mesure et ne se plaignaient ni bien haut ni bien fort; ils se bornaient à constater que la France n'était guère redevable au souverain que d'un peu plus de décence dans les mœurs et d'é&onomie dans les finances. Toutefois, comme la conduite de Louis XVI n'avait rien encore de bien répréhensible, leur malignité chercha d'autres victimes et n'eut pas de peine à les trouver.

C'est ainsi que Beaumarchais servit de plastron à

- la raillerie et à l'injure, alors que, déjà célèbre par

. son procès avec le conseiller Goëzman, il venait de

mettre le comble à sa réputation par ses œuvres

dramatiques et d'emporter le suffrage populaire. La

, jalousie seule suffirait à la rigueur pour expliquet; les

attaques auxquelles fut en butte le spirituel écrivain; I. d

XXX Préface.

mais il est bon d'ajouter que rirritation des poétereaux de la ville et de la cour était provoquée moins par le succès du spirituel écrivain que par les causes mêmes de ce succès. Beaumarchais ne s'était-il pas avisé de transporter sur la scène des mœurs que la satire et la chanson croyaient avoir le privilège exclusif de reproduire dans leurs vers? Si l'exemple devenait contagieux^ c'en était fait de la poésie légère ; afin de prévenir ce danger et de décourager les novateurs, l'on essaya de livrer Beaumarchais à la risée publique. L'audacieux dramaturge avait trop d'esprit pour se laisser efirayer par de mesquines criaillerieSy incapables dé porter atteinte à sa renommée.

Nous voyons, à la même époque, bon nombre de chansons sur les insurgés d'Amérique, dont la France devait bientôt seconder les efforts, sur les mœurs de la prélature et la réforme des fêtes de l'Église, sur la réhabilitation de Lally-Tollendal et le combat d'Ouessant. L Académie française qui avait eu de tout temps le privilège d'inspirer la verve des rimailleurs, n'est pas ménagée, non plus que les dames de la Comédie ou les filles de l'Opéra; mais c'est pour des motifs bien différents. Enfin les ballons eux-mêmes, récemment inventés, obtiennent de poétiques éloges, tandis que la satire blâme sévèrement les aéronautes qui ont le mauvais goût de préférer leur vie à leur art.

Préface. xxxi

Et la cour, dira-t-on, était-elle donc oubliée par la malignité des chansonniers? Hélas I non, elle Tétait moins que jamais, car jamais elle n'ayait renfermé dans son sein des germes plus actifs de sourdes jalousies et d'implacables inimitiés. Deux partis nettement tranchés se trouvaient en présence : Fun, celui de la jeune reine, dédaignait ouvertement l'étiquette et les anciens usages ; Fautre, celui des libertins vieillis sous Louis XV et respectueux avant tout du cérémonial, était médiocrement charmé par le règne de la vertu et regrettait la vie facile que Ton menait sous le feu roi. Les commensaux ridés, les adoratrices décrépites de la Pompadour et de la du Barry ne pardonnaient pas à Marie-Antoinette de préférer les jeux innocents et les bergeries de Trianon aux petits soupers de Choisy et de Louveciennes. Or, si Louis XYI par son exemple avait rétabli la décence dans les mœurs, il était impuissant à ramener le bon ton et la courtoisie depuis longtemps tombés en désuétude. Les gens de cour, dans leur langage peu habitué aux tempéraments, manifestaient souvent leur amour du passé et leur haine du présent. Du rang ou des principes Ton ne tenait nul compte, et Ton vit Monsieur lui-même railler le roi, son frère, et les vertueuses filles de Louis XV médire de Marie-Antoinette et de ses Êivorites. Cette guerre intestine eut pour résultat les noéls atroces qui circulèrent lors de la naissance

XXXII Préface.

du Dauphin, et répandirent sur toute la famille royale, Mesdames et la comtesse d* Artois exceptées, les plus odieuses calomnies. La triste affaire du collier vint encore aggraver ces horreurs, et les justifier, du moins en apparence; Tissue du procès surtout porta un coup funeste au prestige royal. D'ailleurs Louis XVI avait depuis longtemps perdu sa popularité, et s'il la reconquit en soulageant de ses propres deniers la misère de ses sujets, ce ne fut pas pour longtemps. La bienfaisance du monarque obtint de la part des chansonniers un juste tribut d'éloges, mais cet enthousiasme éphémère disparut aussi vite qu'il était venu, sans laisser aucun souvenir.

Moins heureux encore que le roi, certains mihistreis provoquaient par leurs actes de graves mécontentements que la satire mettait en lumière. Le vieux Maurepas, depuis longtemps inconnu du public, et l'honnête Malesherbes, dont l'influence passait presque inaperçue, eurent peu d'ennemis. Mais Turgot rencontra dans les courtisans une violente opposition qui se manifesta dès son entrée au ministère ; on ne connaissait pas encore ses projets, et déjà on les supposait pernicieux. Lorsqu'il essaye d'établir l'ordre dans les finances, « tous les fripons engraissés du sang de la nation » se déchaînent contre lui et contre ses sages réformes. Est-il destitué ? la ville et la cour applaudissent à tout rompre, et les classes privilégiées,

Préface, xxxiii

dont il menaçait les préjugés ou les intérêts, se montrent enchantées de sa disgrâce.

Le Genevois Necker fut également décrié, toujours par la même cabale et pour les mêmes moti&.-Ne s'avisàit-il pas, en effet, de rendre .des comptes à la nation et de soulever le voile qui lui dérobait Fétat des finances publiques ? Mis hors de combat par les attaques incessantes de ses détracteurs, il fut remplacé par d'Ormesson, qui, résistant encore aux exir gences ruineuses de la noblesse, toïnba fatalement sous les coups de la raillerie. Leur successeur, je Êicétieux Galonné, avait trop d-espxit et trop peu de scrupules pour les imiter; aussi jouit-il d'une c^taine popularité tant qu'il laissa puiser les Courtisans dans les cofires de rÉtat.'Mais lorsque, à bout d'exr pédiénts et de ressources, il Voulut, lui aussi, ^tenter quelques réformes, ses partisans vinrent gcossir \% nombre de ses adversaires. Le ministre et les notables convoqués par lui éprouvèrent la malignité des satiriques, qui parodiaient les délibérations d'une impuissante assemblée et disaient aux gouvernants toute là vérité, sans violence cette fois, mais non sans malice. Sous Loménie de Brienne, héritier du rôle et des plans de Galonné, la chanson politique de l'ancien régime fit ses' dernières ' armes et subit une éclipse passagère pour reparaître bientôt plus mordante et plus agressive que jamais.

XXXIV Préface.

Le 5 mai 1789, les États généraux se réunissent, la prise de la Bastille est proche, et la gravité des événements impose silence» à l'esprit railleur du peuple français; la satire cède pour un moment la place à la raison» Mais le jour où la lutte décisive s'engage entre la royauté absolue et ses redoutables adversaires, la guerre des chansons se mêle au oombat des idées, et la chute de la royauté est saluée par une explosion d'épigrammes injurieuses.' Désormais les chants patriotiques ou révolutionnaires régnent seuls et sans partage; FHymne des Marseillais conduit à la victoire les soldats héroïques de Jemmapes et de Fleurus, tandis que les courageux partisans du régime déchu montent sur Téchafaud, escortés par les invectives rimées des poètes de la Montagne. £t k; zvm* siècle disparait comme il est venu, au bruit des chansons.

Après avoir passé en revue les sujets variés dont la satire et la chanson se sont tour à tour inspirées, il paraît naturel d'accorder quelque attention aux poètes qui, durant près de quatre*vingts ans, ont amusé et passionné le peuple français. Mais leur personxialité, à de rares exceptions près/ est un mystère pour nous; sur ce point, les renseignements précis font absolument défiiut, et Tindiscrétion des contem-

Préface. xxxv

pondus n'a transmis à notre curiosité que fort peu de noms propres, La plupart des chansonniers historiques sont restés anonymes, de leur vivant comme après leur mort, .et il serait téméraire de vouloir dissiper aujourd'hui l'obscurité dont ils ont enveloppé leur souvenir.

Nous devons, toutefois, en l'absence d'indications personnelles sur les auteurs, rechercher à quelles classes de la société ils ont appartenu. Pour cela l'examen des productions satiriques est un guide qui trompe rarement, d'autant mieux que l'on peut, en {HTOoédantpar analogie, établir les bases d'une appréciation préalable, bien vite confirmée par l'étude des Êdts. Les chansoimiers du xvm* siècle ne sont-ils pas en effet les héritiers directs de ceux du xvii«, et ne sortent-ils pas des mêmes milieux? U est donc permis d'appliquer aux uns ce que nous connaissons des autres, et d'assigner aux poètes des deux époques une origine commune, en tenant compte des restrictions que la nature même des œuvres apporte à ce jugement.

Le zvn* siècle eut des chansonniers populaires, muses ambulantes, qui s'installaient d'ordinaire sur le Pont-Neuf et trouvaient dans cet endroit, le plus fréquenté du vieux Paris, un auditoire sans cesse renouvelé de bkdauds inoccupés, de laquais oisifs, d'ouvriers sans travail et de filous en quête d'un mauvais coup. De ces poètes du ruisseau deux surtout obtinrent un

XXXVI Préface,

grand succès auprès du public qui se pâmait d'aise en écoutant leurs couplets burlesques ou grivois, et la postérité leur doit au moins un souvenir : ce furent le Savoyard et le Cocher de M» de Verthamont.

Venu on ne sait d'où, le Savo3rard, qui, de son vrai nom, s'appelait Philippe, s'établit un beau jour sur le terre-plein du Pont-Neuf, près de la statue du Béarnais, et se mit à improviser des chansonnettes. Par ses couplets licencieux, il ne tarda pas à faire les délices des aventuriers de bas étage et des coupeurs de bourse qui flânaient autour de lui ; peu à. peu les curieux s'arrêtèrent et finirent par venir tout exprès pour l'entendre et pour acheter ses chansons. Car le Savojrard, en homme pratique, faisait plusieurs métiers et vendait imprimées les bluettès qu'il composait Mais, comme il était avèngle, il avait pris l'habitude d'emprunter le secours d'un invalide, ce qui ne contribuait pas peu à augmenter l'intérêt inspiré par ses chants et sa personne. Le succès, paraît-il, dévelopi^ sa vanité, et, après avoir gaillardement célébré l'amotTr et le vin, il ne craignit pas de proclamer son mérite en se prenant parfois lui-même pour sujet de ses chansons. A qui voulait l'entendre, il répétait bruyamment :

Je suis rillustre Savoyard,

Des chantres le grand capitaine ,

Préface, xxxvii

Je ne mène pas mon soldat,

Mais c'est mon soldat qui me mène.

Accourez, filles et garçons, Écoutez bien ma musique, * L'esprit le plus mélancolique

Se réjouit à mes chansons.

Je suis l'Orphée du Pont-Neuf, Voici les bestes que j'attire , Vous y voyez l'âne et le bœuf.

Et la nymphe avec le satire.

On ne saurait être plus audacieusement vantard ni plus spirituellement railleur.

Peu satisfait, ou peut-être ennuyé des ovations qu'il recueillait dans la capitale, le Savoyard chercha pour ses talents un plus vaste théâtre, et promena par toute la France sa muse vagabonde. lyAssoucy, qui le rencontra au cours de ses pérégrinations, nous a laissé; dans ses Aventures burlesques, un portrait fidèle de-cet original : < C'était, dit-il, un homme qui avait beaucoup sujet de se plaindre de la nature, qui ne lui avait pas accordé, comme au reste des animaux, la faculté de discerner les objets, puisque faute d'une paire d'yeux, il était contraint d'en prendre à louage du tiers et du quart, et se laisser conduire comme la plupart des grands, qui ne voient le plus souvent que par les yeux d'autrui. Mais en récompense il n'avait

xxxTiii Préface,

rien à reprocher à cette bonne mère touchant la disposition de ses oreilles^ dont il avait de chaque côté des mandibules, pour le moins un bon quartier, mais si belles et si vermeilles que bien que son nez ne fût pas moins haut en couleur, on avait de la peine à juger qui emportait le prix, ou la pourpre de son nez, ou le cinabre de ses oreilles. »

En homme curieux, d'Assoucy interrogea le Savoyard sur sa profession et reçut de lui cette réponse singulière : « Tel que vous me voyez, monsieur, apprenez que je suis un en£uit des Muses, des plus célèbres et des plus chéris, poète et chantre &meux; mais un chantre doué d'un organe si puissant que pourvu que j'aie pris seulement deux doigts d'eaude-vie, si je chantais sur le quai des Augustins, le roi m'entendrait des fenêtres de son Louvre. »

L'estime profonde que le chansonnier du Pont- Neuf avait pour sa personne fut-elle partagée par tout le monde? n est permis d'en douter lorsqu'on lit Despréaux. Dans la satire adressée à son Esprit, l'auteur de V Art poétique le raillait agréablement, en disant :

Le bel honneur pour vous en voyant vos ouvrages Occuper les loisirs des laquais et des pages, Et souvent dans un coin renvoyés au hasard Servir de second tome aux airs du Savoyard.

Ces vers, qui n'étaient assurément pas faits dans le

Préface. xxxix

but d'augmenter la gloire du chanteur populaire, ont servi du moins à perpétuer son nom.

Le Savoyard se piquait, on ne sait trop à quel titre, — peut-être tout simplement parce qu'il était proche voisin du Louvre, — de connaître les mœurs des courtisans, mais par ce qui nous reste de ses poésies, il est facile de constater qu'il ne songeait nullement à tirer parti de ses prét^idues connaissances. Trop prudent pour s'occuper des afiaires de l'État, s'il se hasardait parfois à chansonner les personnages en renom, c'était surtout pour les honorer de ses éloges et non de ses critiques.

Vers 1670, le ^voyard cessa de paraître à son poste accoutumé, mais le public ne fut pas privé pour cela de sa distraction favorite, car un chansonnier nouveau prit sans retard la place du bonhomme. C'était un certain M. Etienne, cocher de M. de Verthamont, qui, dégoûté du service et sans doute envieux des lauriers du Savoyard, quittait bravement son fouet et venait s'installer près de la Samaritaine sans dépouiller ni son titre ni son costume de cocher. Comme il avait autant de voix et plus de verve encore que le Savoyard, il ne tarda pas à le fidre oublier. D'ailleurs, négligeant le genre grivois adopté par son prédécesseur, il se consacra presque exclusivement à la chanson satirique, et sa malignité fut la principale cause du succès qu'il obtint. Il ne connaissait guère

XL Préface.

la politique que pour Tavoir apprise dans les antichambres; mais, son auditoire lui demandait moins de science que de malignité, et tout porte à croire qu'il n'en manquait pas. Chaque jour sa critique morxiante passait en revue la cour aussi bien que la ville, .et ses chansons. formaient une véritable gazette rimée de répoque. Beaucoup moins circonspect que le Savoyard, le cocher railleur ne respectait personne et ne craignait même pas de s'attaquer aux favoris du grand roi. C'est ainsi que l'incapable Villeroy, tourné en ridicule par les courtisans, dut subir aussi les attaques du poète de la rpe ; il y avait dans ses insuccès une ample matière à raillerie, .

Et le cocher de Verthamont En fît de risibles chansons.

Ces chansons furent probablement le dernier exploit du satirique, qui mourut quelque temps avant la Régence, et la race des chansonniers populaires s'éteignit avec, lui. Le cocher de Verthamont ainsi .que le Savoyard n'eurent point d'héritier vraiment digne de ce nom, et le xviii» siècle ne nous a transmis le souvenir d'aucun Juvénal de carrefour. Est-ce à dire que le peuple n'ait aucune part dans les nombreuses chansons qui sont venues jusqu'à nous? Non, assurément; et l'on peut affirmer sans hésitation que,

Préface» XLi

parmi les couplets composés contre le Régent, contre Law et contre M"« de Pompadour, il s'en trouve beaucoup dont le peuple seul peut être l'auteur. A ces exceptions près, le populaire reste étranger aux satires politiques.' Elles sont faites pour lui, et il les répète parce qu'il trouve en elles un écho lointain de ses opinions et de ses haines en même temps qu'un moyen agréable de railler le gouvernement, mais il ne les compose pas. Comme l'a très justement remarqué M. Ch. Nisard, «les chansonniers savent trop de choses qui demeurent constamment secrètes pour le peuple, ils connaissent trop de gens, ils entrent dtos trop de détails et de trop intimes pour n'être aussi savants que par ce qu'ils ont entendu dire; ce qu'ils chantent, ils l'ont vûf ou ils l'ont fait. Le peuple, lui, tie voit que la surface des choses, et ses chansons se ressentent toutes plus ou moins de cette vue incomplète ». Le seul argument que l'on pourrait invoquer en faveur de l'origine populaire des chansons, réside dans les incorrections et les impropriétés dé style dont elles sont émaillées çà et là. Mais il serait puéril d'accorder à ces taches une importance qu'elles n'ont pas et d'y chercher un indice certain de la condition des poèteis, alors qu'elles manquent simplement de leur part une négligence parfois involontaire et souvent calculée.

Le peuplp écarté, il ne resté plus comme auteurs I e

xm Préface,

probables des satires que les courtisans et les gens de lettres, c'est-à-dire ceux mêmes qui fusaient jadis à Mazarin une guerre de pamphlets et qui, sous Louis XIV, troublaient de leurs accents railleurs la gravité majestueuse de Versailles, Les uns et les autres cultivent la satire au zvm* siècle pour les mêmes raisons qu'au xvn'; leurs vers sont presque toujours inspirés par de basses jalousies, de mesquines rivalités, de vils intérêts. £t que Ton ne vienne pas ici nous taxer d'exagération; les preuves à Fs^ppuide notre opinion ne manquent pas, et nous voulons citer les. plus irréfragables. Commençons par raristocratie-: à tout seigneur tout honneur.

Si vous demandez à La Bruyère ce qu'il pense de la cour et des courtisans, le grave moraliste vous répondra : « On se lève à la cour et l'on se couche sur l'intérêt; c'est ce que l'on digère le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait que l'on pense, que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; c'est dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres, que l'on monte et que l'on descend; c'est sur cette règle que l'on mesure ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris.

< Deux sortes de gens fleurissent dans les cours et y dominent dans divers temps : les libertins et les hypocrites; ceux-là gaiement, ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des arti-

Préface, xnii

fîces^ par la cabale. » Si La Bruyère n'est pas tendre dans ses jugements, du moins çst-il clairvoyant et surtout équitable.

Après cela Ton objectera peut-être que les caractères et les mœurs si crûment dépeints par récriyain philosophe ont disparu avec les derniers représentants du grand siècle. Ce serait mal connaître, assurément, la nature humaine en général et celle des courtisans en particulier : les acteurs changent avec le temps, mais le drame reste invariable; les mêmes passions, les mêmes intérêts sont toujours en jeu. Au surplus, et pour lever tous les doutes, interrogeons sur cette délicate matière un homme du zvm* siècle. Écoutons son témoignage :

« Le plus grand vice des gouvernements monarchiques est ce qu'on appelle la cour, A commencer par. le monarque, c'est là où se puisent tous les vices et d'où ils se répandent comme la boite de Pandore. La flatterie s'y déguise en sagesse et en amour, les poisons s'y raffinent et la vertu y est méprisée. Il est certain qu'f/ fi y a pas un homme de bien à la cour; si quelqu'un y commence sa réputation par la probité, bientôt il se dégrade. L'estime et celui qui en est l'objet s'infectent des mœurs générales. Les deux idoles y sont la fortune et la mode : comment veut-on que leur culte ne se ressente pas toujours des caprices et des vices qui leur sont propres?

XLiv Préface.

< Un fin courtisan est un homme d'une fourberie déliée, qui fait le plus de mal à ceux dont il dit le plus de bien, qui poignarde ceux qu'il caresse, qui veut grand mal et en fait autant qu'il peut au prince qu-41 semble adorer, qui fuit les dangers, qui recherche la mollesse, qui sacrifie tout à l'argent, et l'argent à un vain luxe, qui irrite les modes, qui veut enchérir sur les financiers pour la dépense et sur les moyens pour en avoir, qui est haut avec les faibles et bas avec les plus puissants que lui, qui s'écarte chaque jour davantage de la vieille franchise gauloise. A quoi donc sont bons les courtisans, et pourquoi les conserver et encourager même leur travail, comme on le fait aujourd'hui? Cependant ce talent, cette pratique sont devenus tellement en faveur, qu'on ignore le succès avec des qualités contraires, et qu'on se moque de ceux qui veulent se soutenir et s'avancer par la vertu. »

La conclusion naturelle de ces sages réflexions, c'est que « les courtisans sont la perte du roi comme prince et comme homme, des mœurs, des finances, de la discipline, de tout gouvernement, tam in capite quant membris ».

Et qui donc parle ainsi ? Est-ce un roturier orgueilleux, disciple farouche de Jean- Jacques, ennemi de la royauté, des institutions monarchiques et de la vieille noblesse? Nullement! ce juge rigoureux et

Préface^ XLV

intègre, ce critique, mordant et impartial est luimême un courtisan, fils .et frère de courtisans, c'est le marquis René d'Argenson.

Ilînous..est,donc permis de croire, sans rien ajouter à la- sévérité, des . contemporains, que la malignité réciproque des . gens, de cour, est . presque toujours dictée par de honteux mobiles. Puisque les haines injustes, les flatteries serviles, les basses .rivalités, les délations perfides, les cupidités inavouables, en un mot toutes les passions qui peuvent agiter le cœur humain, tous les vices qui peuvent le souiller, se disputent Tâme.des courtisans, il est tout, naturel qu'ils inspirent leurs productions satiriques. Et l'on comprend sans peine, en présence d'un pareil spectacle, que. les chansonniers.jaloux.de se dénigrer réciproquement niaient . pas. besoin de faire appel à leur imagination; la réalité leur suggère d'assez tristes médisances pour les dispenser de recourir à la calomnie :..aussi se. bornent-ils à dire C3miquement' la v^érité.

L'attention toute naturelle que les satiriques de la cour attiraient sur eux par leur naissance illustre ou leur, haute fortune a permis aux contemporains de connaître et de nous révéler les noms de quelquesuns d'entre eux. Pour être peu nombreux, ces noms ne sont pas moins significatifs et montrent bien jusqu'où la chanson politique avait recruté des adeptes, I. <?.

XL VI Priface.

Cest ainsi que, sotis la Régence, la princesse de Conti, fille naturelle de Louis XIV et de M'"<' de La Vallière, tour à tour sirène ou mégère au gré de ses caprices, et plus souvent mégère que sirène, donnait libre carrière dans ses vers à son humeur maligne. Son exemple était suivi par la duchesse de Bourbon, autre fille naturelle de Louis XTV, qui tenait de sa mère. M"** de Montespan, un esprit vif et caustique, et dont ses confi-ères disaient :

C'est la duchesse de Bourbon Qui met tout le inonde en chanson.

Au milieu du sans-gêne de la Régence, pouvaientelles ménager quelque chose, ces terribles langues qui naguère, dans la cour firoide et hypocrite du grand roi vieillissant, ne respectaient ni le duc de Bourgogne, ni M"** de Maintenon, ni même leur propre père?

Un autre bâtard de sang roya^ le grand prieur de Vendôme, joyeux viveur et parfidt ivrogne tenait dignement sa place parmi les chansonniers du temps. Dans ses petita soupers du Tem^de, il donnait le ton aux sceptiques compagnons qui formaient sa société ordinaire, et, le verre en main, se moquait agréablement de tout, promenant sur la ville et ht cour ses bachiques railleries, jusqu'à ce qu'il Mût le transporter dans son lit ivre-mort» Le Régent qui, par son

Préface. xlvii

esprit, déconcerta plus d'une fois ses adversaires^ ne dédaignait pas de tourner en ridicule, dans un court pamphlet, qui est parvenu jusqu'à nous, son propre caractère et celui des ministres sans pudeur et sans capacité qui le servaient. Rien ne prouve qu'il ait f)omé ses talents dans l'art de la médisance à cet unique exploit, et nous ne serions pas surpris s^il avait légèrement participé aux spirituelles satii^ dont ses maîtresses et ses âuniliers furent l'objet.

Pour le règne de Louis XV, les Mémoires du temps ne nous ont guère transmis qu'un seul nom, celui du comte de Maurepas. Mais il est à propos de remarquer que cet homme personnifie en lui la chanson satirique durant le milieu du xvni* siècle, et qu'il a pu tellement éclipser tous ses rivaux, aussi bien par le nombre que par la malignité de ses productions. Héritier du caractère de son pèxe, ce bilieux Pontchartndn qui trouvait danff le tourment d'autrui son unique jouissance, le comte de Maurepas représente bien l'esiMit ftcétieux et mordant de son époque. A lui seul il a plus d'esprit et de caustkité que tous les courtisans ensemble, et, toujours sur la iM-èche^ il n'épargne à personne les traits de sa verve endiablée. On s'étonnerait à bon droit du rôle imp(»tant joué par ce frivole personnage dans l'État, si l'on ne réfléchissait que sa frivolité même frit la principale cause de son succès.

XLViii Préface.

Ce ministre léger était le seul capable de plier pour quelques instants aux afi&ires Tesprit inappliqué de Louis XV, parce que seul il possédait Fart d'égayer et de simplifier le travail du roi. Avec ces apparences séduisantes, dépourvu de talents réels et d'aptitudes sérieuses, il ne pouvait en imposer à ses contempor rains; pour l'apprécier à sa juste valeur, il suffisait de le voir à l'œuvre. Aussi fut-il rarement ménagé, lui qui ménageait si peu les autres, et l'éloge, d'ailleurs . assez mince> que l'on pourrait invoquer en sa faveur, .se rencontre seulement dans un couplet satirique :

Maurepas dans son cabinet , Comme tout le monde le sait, Voit tous les objets assez nets; Mais comme son père, M<îchante vipère.

Dans le mal d'autrui se complaît.

Hâtons-nous de dire que ce témoignage a d'autant moins d'autorité qu'il émane probablement de Mau: repas, à qui l'on attribuait, non sans raison, la pater^ nité.de la chanson tout entière. Or, «quand on se bat soi-même,. on ne se fait guère de mal », ainsi que le remarquait, spirituellement à ce sujet le duc de Richelieu.

A ce jugement intéressé, .il est bon d'opposer le portrait du ministre tracé d'une main sûre, par le

Préface. XLix

marquis d'Argenson^ observateur sensé et délicat qui s'était constitué^ comme on Ta déjà vu^ peintre ordinaire des courtisans. « M. de Maurepas^ dit-il, doué d'une conception vive et d'une mémoire exacte, s'est, acquis des connaissances étendues, et le mauvais goût de la cour a présidé à des études volages. Il possède, les choses ctuîeuçes, et n'a jamais accordé d'attention aux objets sérieux qu'il devait approfondir^ Chez lui tout, se passe en débit; il écoute mal et parle tou-: jours avant de penser. Tout l'exercice de son âme consiste dans celui de l'imagination et de la mémoire; aussi son esprit paraît-il infatigable. Il est plus brillant le soir que le matin. Il n'a pas besoin d'être remonté par la nourriture ni par le sommeil ; c'est le mouvement qu'il lui faut. Le repos n'est bon qu'à ceux qui méditent. De là aussi nulle justesse, point de jugement, nulle prévoyance dans les affaires. Rien n'^t plan ; tout est système du moment : épigrammes, ariettes, concetti, clinquant, petites finesses, sarcasmes, satires, dédain et. mépris sans examen.

€ Parfois la vertu attire ges éloges, mais ce sont de^ témoignages sans enthousiasme.Ces approbations extérieures font partie de l'éloquence du siècle; on les débite malgré soi comme le diable loue les saints par l'organe dés possédés.

« Le cœur s'est formé sur le goût. M. de Maurepas en est devenu perclus de bonne, heure, ainsi que les

L Préface.

autres courtisans. Il a regardé ses amis comme un jouet et le prochain comme un troupeau. Tout lui a paru soumis à une prétendue supériorité d'esprit qui abaisse les autres sans s'élever. Il affecte de mépriser non seulement Dieu, mais la divinité, non seulement le Toi, mais la royauté. C'est un esprit fort et lég^; il nie le destin et la Providence, il adore la mode et la frivolité. Dans notre cour, un tel personnage devait nécessairement devenir législateur. Il donne le ton ; H a fonné mille imitateurs ridicules. Cela a mis le vice en crédit, cfppnmé la vertu et le bon sens.

< On lui attribue beaucoup d'esprit, et cette réfntation est un passeport qui assure l'admiration aux fiiutes et aux sottises ; aussi jamais ministère n'a-t-il été plus mal que le sien. Il rit des maux de l'État, il n'y voit ni ne prévoit aucun remède, et il pratique ce qui les augmente autant qu'il est en lui. »

Tel était l'homme qui se vit honoré dès l'âge de quinze ans d'un titre de secrétaire d'État, et rentra en fonctions à soixante et treize ans, pour y rester jusqu'à sa mort, après la longue disgrâce dont il fut redevable à ses téméraires hardiesses envers M"** de Pompadour.

Sous le règne de Louis XVI, nous ne sommes pas plus heureux que sous le précédent; ici encore il n'est possible de citer qu'un nom, celui du comte d'Artois. Le propre frère du roi, qui chansonna le

F réface. li

souverain et toute la famille royale, dut à ses railleries ef&ontées les premiers succès de son imprudente jeunesse. N'y a-t-il point dans ces attaques, nées sur les marches du trône et tournées contre lui, un signe infaillible des temps ? Puisque le pouvoir n'a même pas pour amis les hommes qui se trouvent le .plus directement intéressés à sa conservation, c'est qu'il est à deux doigts de sa perte. Encore quelques années, et il aura sombré dans la tourmente révolutionnaire. Tandis que les courtisans font de leur malignité l'instrument docile des vengeances ou des ambitions personnelles, la plupart des gens de lettres riment pour le compte d'autrui et cherchent dans leur problématique talent un honteux gagne-pain. Habitués du café Procope ou de la taverne Ramponneau, ces littérateurs de bas étage vendent au plus ofirant leurs poésies mercenaires et chansonnent à forfait, avec une apparente conviction, tous les sujets désignés à leur verve satirique. Ils sont la providence des courtisans que la nature a faits ducs ou marquis sans les créer poètes, et qui se voient forcés d'emprunter l'esprit d'autrui poiir répondre aux épigrammes de leurs adversaires. Au nombre de ces rimailleurs impudents nous devons placer en première ligne le fiéleux Lagrange-Chancel, auquel la duchesse du Maine, € cette poupée de sang », dictait ses cyniques médisances. Et le jeune Aroûet lui-même, Aroflet qui

LU Préface.

fut un temps Thôte du château de Sceaux^ n'injuriait le Régent ^ue pour complaire à la duchesse. Mais il eut le bon esprit de comprendre Todieux et surtout la maladresse de son rôle, et d'y renoncer promptement.

Ceux des gens de lettres qui ne mettaient pas ouvertetaent leur esprit aux enchères, recouraient à des subterfuges ; ils attaquaient les grands en quêtant des pensions, prêts à récompenser les bienfaits par un panégjHÎque et à puriir les refus par des sarcasmes. Souvent même ils employaient leurs loisirs à se déchirer mutuellement; c'était là, dans les cafés, leur passe-temps habituel. « On n'y respectait pas assez, dit avec raison Voltaire, la première loi cie la société : de se ménager les uns les autres. On se critiquait durement, et de simples impolitesses donnèrent lieu à des haines durables et à des crimes. » Les tristes mésaventures de J.-B. Rousseau n'eurent point d'autre cause que ces médisances d'estaminet.

A côté de ces poètes, courtisans ou gens de lettres, qui raillent le prochain pour satisfaire à leurs caprices ou à leurs besoins, il serait injuste d'oublier les soldats vaillants et bien disciplinés du Régiment de la Calotte, Cette phalange hardie, qui cachait beaucoup d'esprit et de bon sens sous une appellation comique, exerça presque seule durant un demi-siècle la police du ridicule, flagellant sans égard et sans pitié les

Préface, lui

vices des contemporains. Marquis poudrés et musqués^ abbés galants et damerets, robins suffisants, fonctionnaires hautains, plumitifs insolents, littérateurs vaniteux, grandes dames et filles de théâtre essuyèrent tour à tour les assauts de sa malignité, qui aurait pu s'approprier à juste titre la devise dé la comédie antique : Castigare ridendo mores.

Une circonstance bizarre avait donné naissance à cette burlesque association. Vers 1710, quelques officiers de la cour, parmi lesquels Aymon, un des douze porte-manteaux du roi, et Torsac, exempt des gardes du corps, apposèrent en plaisantant une- calotte de plomb sur la tête de Tun d'entre eux, qui s'était signalé par quelque folie. Ce fait, suivi de mille inventions grotesques, leur inspira l'idée de créer un régiment fantastique, uniquement composé de personnes que leur conduite singulière ou leurs mœurs dépravées signalaient à l'attention publique. Dé la conception à l'exécution, les malins courtisans ne firent qu'un saut : Aymon fut aussitôt proclamé généralissime de la troupe improvisée, titre dont il fut redevable à son caractère facétieux. A peine créé, le régiment se vit pourvu d'une abondante milice, car les fondateurs y firent entrer à leur suite, non sans les contraindre, tous ceux qui méritaient le nom de ToqtUs et la CaîotU de pUmb, L'élection de chaque soldat était' consacrée par un brevet satirique, dans

Liv Préface.

lequel on l'honorât d'un grade en rapport avec ses fonctions ou ses aptitudes, en énumérant plaisamment les travers et les ridicules qui le distinguaient Peu de temps suffit pour assurer le succès de Tinstituticm; la ville «t la cour s'intéressaient à ses progrès et suivaient avec curiosité l'admission forcée des nouvelles recrues. Louis XIV lui-même ne dédaigna pas de demander au général en chef, en manière de plaisanterie, s'il forait biejQitôt défiler devant lui son régiment. < Sire, répondit Aymon, il ne se trouverait personne pour le voir passer. » Le vieux monarque, qui tolérait d'ordinaire chez ses serviteurs une grande funiliarité de langage, rit de la hardiesse, et comme le bon ton ordonnait d'imiter son exemple, il fallut accepter gaiement les impudents brevets dont le conseil du régiment ne se montrait pas avare. Toute résistance était vaine et ne pouvait guère attirer que de nouvelles railleries sur les personnes assez mal inspirées pour se fâcher Ou se plaindre.

Presque toujours l'inviolabilité du rire protégea les malins promoteurs de l'association et leur permit d'étendre jusqu'aux plus. illustres personnages leurs téméraires attaques. Les brevets de la Calotte, rédigés par l'élite de la littérature militante, par les Roy, les Gacon, les abbés de Grécourt, Desfontaine, ^B^Kon^ par Maurepas lui-même, et réunissant le double attrait de la bonne poésie et des allusions

Préface. Lv

satiriques, obtenûcnt d'emblée les honneurs de la popularité. Leur succès ammut impunité des auteurs et désarmait les victimes eii mettant les rieurs du côté de leurs ennemis. A quoi bon, d^Mlleiirs, se révolter contre une critique qui ne ménageait jamais personne.

Chose étrange! Fécrivain qui s'irrita le plus des calottes, fut précisément celui qui en composa le plus durant sa longue vie; vous le devinez, c'est Voltaire. Tout en raillant impitoyablement ses adversaires, il se montra de bonne heure intolérant pour les malignités dont il était l'olsjet, et traita volontiers la médisance de calomnie. Aussi £siut-il voir avec quel mépris il parle de ce Régiment qui Tavait placé de vive force au nombre de ses recrues, n appelle les brevets des Calottins des turpitudes et déclare que les auteurs doivent être cités seulement pour Êdre abhorrer leur exemple.

Vers 1760, après une existence bien remplie, l'institution de. la Calotte, déchue de sa splendeur primitive et oubliée d'un public qui trouvait dans les gazettes satiriques et les nouvelles à la main un aliment inépuisable pour sa frivolité, changea de caractère. Elle devint exclusivement militaire et se perpétua dans l'armée jusqu'à la Révolution, non sans porter quelquefois atteinte au respect et à la discipline.

Lvi Préface.

Pour en finir avec le$ questions de personnes, il est nécessaire, de constater que les grands esprits du siècle, les Montesquieu, les Diderot, les J.-J. Rousseau, n'ont jamais pris rang parmi les chansonniers. N'avaient*ils pas contre les hommes et les institutions de leur temps des arguments bien autrement redoutables et décisifs que les malignités de la satire? Et peut-être craignaient-ils d'affaiblir leur prestige et leur influence en employant, pour lutter, des armes aussi frivoles. D'ailleurs la chanson remplissait imparfaitement le but qu'ils se proposaient d'atteindre; celle-ci ne pouvait que détruire, eux voulaient surtout réédifier. Le seul Voltaire, ainsi qu'on l'a déjà vu, engagea contre le Régent une guerre d'épigrammes, par complaisance pour la duchesse du Maine. Mais il désavoua promptement les hardiesses peu honorables de sa muse juvénile, et renonça désormais à la satire politique, pour se consacrer tout entier à ses inimitiés littéraires.

Si l'on réfléchit aux soldats innombrables enrôlés durant le xviii® siècle sous le drapeau de la chanson, les quelques noms de poètes qu'il nous a été possible de citer sont assurément peu de chose. Mais l'absence d'indications plus nombreuses ne doit pas surprendre, attendu que la plupart des auteurs abri-

Préface. Lv.ii

taient, de propos délibéré, leurs personnes sous le voile de Tanonyme. Cest, du moins^ ce qu'ils déclarent dans leurs couplets :

L'auteur de ces vaudevilles Ne dira jamais son nom ;

et cette déclaration de leur part n'est pas une vaine formule.

N'allez pas croire, toutefois, que la pudeur ou la modestie inspire la prudente réserve des chanson- /

niers. De ces honorables sentiments ils n'ont aucune notion, et sacrifient toujours à contre-cœur leur vanité personnelle. Un seul motif les décide à rester inconnus, — et ils ne le cachent pas, — c'est la crainte du châtiment suspendu sur leurs têtes.

Celui qui a fait la chanson N'oserait pas dire son nom, Car il aurait les étrivières,

remarquent-ils judicieusement; ou bien encore

L'auteur de ce vaudeville Ne dira pas ce qu'il est, Par la raison qu'il se plaît

A voir de loin la Bastille.

iviii Préface.

Parfois même ils vont plus loin et restreignent volontairement la popularité de leursr pamphlets à à un petit cercle d'amis, par cette recommandation :

Ne montrez point ces chansonnettes, Vous me feriez un mauvais tour.

JLes chansonniers ont appris à leurs dépens que toutes les vérités n'étaient pas bonnes à, dire, et docilement profité des rudes leçons que leur a données l'expérience. De temps à autre, en eflfet, il s'était rencontré des hommes politiques que les ou' irages» même les plus spirituels, ne laissaient pas indifférents, et qui répondaient par des voies de £ût aux malignités de la critique.

Ainsi longtemps après la bastonnade infligée par le prince de Condé au joyeux Saint-Amant, La Faye distribuait une volée de bois vert à Rousseau, et plus récemment encore, le poète Roi et le jeune Arouet n'obtenaient que des coups de canne en récompense de leur verve railleuse. Quelques détestables que fussent ces précédents, il fallait en tenir dompte. Aussi les railleurs efiàçaient-ils discrètement leur personnalité, en présence du rôle, chaque jour plus accentué, que les coups de bâton usurpaient' dans la vie littéraire.

Sans être excusables, les violences des particuliers

'Préface. tix

« semblent assez naturelles, tandis que l'on s'étonnei à

bon droit, de Tôîr le gouvernement recourir aux mêmeit pratiques et chercher dans dès rigueurs impuissantes l'écrasement de la satire. Pour lui le mépris des injures eût été plus digne, sinon plus efiScace. < Quelle maladresse I s'écriait avec raison Dupin, défendant Béranger. Que c'est ma| connaître le cœur humain! On veut arrftter le cours d'un recueil de chansons^ et l'on excite au plus haut point la curiosité publique I On voudrait e&cer des traits qu'on regarde comme injurieux, et, de passagers qu'ils étaient par leur nature, on les rend étemels comme lliistoire à laqudle on les associe. Au Hett de les détourner de soi, on vient avouer qu'ils ont frappé droit au but^ on se dit percé de part en part! Rappelez-vous donc ce qu'on lit dans Tacite : les injures qu'on méprise s^efiâçent, celles qu'on relève, on est censé les avouer : Spreta exolescunt, si ir ascaris j agnita vidmhir. »

Mazarin s'était montré tolérant \ rendroit des chansonniers, âdsant preuve en cela de beaucoup d'esprit, mais son exemple trouva peu d'imitateurs; après lui, les rois comme les ministres et les favorites eurent le mauvais goût de sévir. Sous Louis XIV les auteurs de poésies satiriques ne furent pas tous indistinctement ménagés. Le grand roi daignait autoriser les spirituelles focéties du Ré-

LX Préface

giment de la Calotte, parce qu'il ne redoutait de sa part aucune attaque personnelle; les officiers de sa maison, qui étaient les fondateurs de l'institution, ne pouvaient oublier en aucun cas le respect dû au souverain. Mais la tolérance royale se bornait à cette concession^ et nous voyons Seignelay, dans une de ses lettres, donner au lieutenant de police Tordre de rechercher activement quiconque prenait à partie dans ses vers la personne du monarque, la majesté du trône, les actes du gouvernement. Malheur à ceux que Ton découvrait!. courtisans ou littérateurs, ils payaient de l'exil, de la prison, souvent même de la torture leur téméraire audace. On sait que Bussy- Rabutin. fut disgracié, à tout jamais et sans miséricorde pour avoir iiisér'é dans un noël du temps ce quatrain railleur sur les amours de Louis XIV et de M»' de La Vallière :

Que Déodatus est heureux !

Il baise ce bec amoureux Qui d'une oreille à l'autre va.

Alléluia,

Lauzun, lui-même, fut peut-être redevable de sa chute imprévue à certaine épigramme mordante qui courait Versailles sous son nom. A propos de la faveur de M'"« de Montespan, il était censé dire à Louis XIV^

Préface, . LXr

avec ce sans-gêne qui était la marque distinctive de. son caractère :

Votre Majesté, Sire,

M'a fait un vilain tour ;

Mais je n'en fais que rire,

Car je n'ai plus d'amour.) Je vous laisse ma maîtresse ; Mon Dieu, que j'en étais las!

Faites-en tous vos choux gras ; Moi, je n'en fais plus de cas :

Elle est vieille et sans appas.

Lauzun n'était probablement pas Tauteur de cette malice, mais le monarque vindicatif le crut coupable, et, selon toute vraisemblance, attendit la première occasion pour le châtier durement. Elle se présenta lorsque l'aventureux cadet de Gascogne voulut épouser M"* de Montpensier. Alors Louis XIV, épuisant à la fois tous les motifs d'irritation qu'il avait contrô lui, l'enferma, sans forme de procès, dans les cachots de Pignerol.

La Régence apporte, il est vrai, quelque adoucissement à ces rigueurs, et les chansonniers jouissent assez longtemps d'une complète immunité. Amoureux de la liberté pour les autres autant que pour luimême, le duc d'Orléans vantait à "son ami Saint- Simon l'Angleterre, cet heureux pays "où Ton ne

LXii Préface.

oonnaîssait pas plus Texil que les lettres de cachet. Aussi ne songea-t-il pas tout d'abord à user, contre ses ennemis et ses calomniateurs, des mesures sévères adoptées par le feu roi, et se montra-t-il fermement opposé à toute répression. Lorsque le lieutenant de police, Marc-René d'Argenson, indigné des outrages que Ton proférait sur le cercueil même de Louis XIV, vint demander Tautorisation de poursuivre les médisants qui appelaient le monarque voleur et banqueroutier, Philippe lui répondit judicieusement : € Vous n'y entendez rien; il faut payer les dettes du défunt, et tous ces gens-là se tairont. » Mais les dettes ne furent point payées, et la malignité des poètes se développa tant et si bien que le Régent dut se f&cher en dépit de ses intentions pacifiques. Disons-le à sa louange, il sévit mollement. Ainsi le jeune Aroflet, qui avait hasardé quelques quatrains cyniques, fut simplement exilé à Tulle, puis à Sully sur Loire, à la demande de sa famille. Peu après une satire qui courut sous son nom, mais dont il étût bien innocent, fournit au Régent un prétexte tout naturel pour renfermer à la Bastille et lui procurer ces loisirs forcés durant lesquels il conçut le plan de la Henriade, La prison corrigea Voltaire, et le succès A^ Œdipe acheva de le ramener à la sagesse; il répudia le bagage peu littéraire qu'on lui avait attribué, et reconquit à force d'esprit les bonnes grâces d'un

Préface. Lxm

prince pour qui le ressentiment était chose inconnue. Lagrange<lhancel fut plus sévèrement traité, mais il le méritait bien; la détention qu'il subit aux îles Sainte- Marguerite ne parait aujourd'hui qu'un léger châtiment, si Ton tient compte des horreurs répandues dans ses PhiUppiquês.

De Monsieur le Duc il n'y a rien à dire ici; les chansonniers, durant son ministère, ne furent pas inquiétés^ sans doute parce qu'il n'eut pas le temps de les poumiivre. Le cardinal Fleury du moins répara le temps perdu et déploya un sévérité excessive , surtout en ce qui concernait les questions religieuses. Persuadé que la terreur pouvait seule arrêter le flot montant des libelles et des chansons, le naïf vieillard recourut contre les auteurs au bannissement et aux galères, sans jamais atteindre le but qu'il visait. Louis XY, naturellement indifiérent, se montra dès le principe peu disposé à suivre les errements de son précepteur, et, lorsqu'il usa de mesures répressives, ce fut surtout pour satis&ire aux rancunes de ses favorites. Maurepas, qui donnait le mot d'ordre à la malignité des courtisans, devint le premier objet et la principale victime du courroux des maîtresses royales. Sa naissance, ses longs services, son dévouement au roi semblaient le mettre à l'abri d'une disgrâce, d'autant mieux qu'il avait pour lui la faveur de Louis XY* Le monarque inappliqué éprouvait un

LXiv Préface,

certain attachement pour ce ministre facétieux et léger qui traitait en se jouant les af&ires sérieuses, et égayait par ses bons mots le travail du cabinet; il avait besoin de ses plaisanteries. M™* de Châteauroux essaya de ruiner son crédit, elle n'eut ni la force ni le temps nécessaires pour réussir. Maurepas se crut dès lors inébranlable, et son trop de confiance le perdit. Il voulut railler aussi M"» de Pompadour; le roi le laissa faire en souriant, mais la marquise ne pardonna pas. Elle jura la perte du courtisan et Tobtint, non sans éprouver dans la lutte de sérieux dommages. Le ministre bafoué par la favorite dans l'exercice même de ses fonctions avait appelé au secours de son crédit menacé toutes les muses satiriques de sa coterie, et couvert son ennemie de ridicules. La marquise irritée cria vengeance, et le lieutenant de police Berryer dut se livrer à d'activés recherches pour découvrir les auteurs des épigrammes et des chansons qui inondaient la ville et la cour. Il mit la main sur un certain Desforges, auteur de vers injurieux, qui expia sa témérité dans la cage de fer du Mont-Saint-Michel, et sur bon nombre d'innocents auxquels le For-l'Évêque et la Bastille ouvrirent leurs portes; mais les vrais coupables restèrent inconnus. Le magistrat expliquait habilement son insuccès relatif, en disant : < Je connais Paris autant qu'on peut le connaître, mais je ne connais pas Ver-

. Préface. txv

sailles. » C'était indiquer nettement que les plus cruels ennemis du roi et de la favorite trouvaient \ la cour un asile inviolable. M™^ de Pompadour Rit mieux servie dans ses projets de vengeance par le hasard que par les espions de la police. Un jour, à Marly, elle trouva sous sa serviette le quatrain célèbre qui circulait déjà dans Paris et révélait à tous un déÊiut ignoré de son royal amant :

La marquise a bien des appas, •

Ses traits sont vifs, ses grâces franches, £t les fleurs naissent sous ses pas, Mais, hélas! ce sont des fleurs blanches.

L'insulte venait de Maurepas, il n'y avait pas de doute sur ce point; mais la preuve du délit manquait, et la favorite exaspérée voulait un châtiment immédiat. C'est alors que Richelieu lui procura fort à propos une copie de Tépigramme écrite de la main même de l'auteur supposé; munie de cette pièce, M™* de Pompadour obséda le roi qui, pour mettre un terme aux doléances de sa maîtresse, exila son ministre. Mais la disgrâce de Maurepas, si péniblement obtenue, fut plus chèrement payée, car l'audacieux ' courtisan, retiré dans ses terres, consacra désormais tous ses loisirs à chansonner son ennemie; avec autant de verve mais encore plus de fiel que par le passé.

Lxvi Préface,

D'ailleurs, réloignement du ministre ne rétablit pas le calme à la cour; bien loin de diminuer, le nombre et la violence des satires se développèrent prodigieusement. On prétendit qu'elles étaient lancées par les amis de Maurepas,*dans le but de prouver l'innocence de l'exilé, et la marquise, toujours i?nplacable, réclama de nouvelles victimes. Pour complaire à ses rancunes, Berryer, qui jadis peut-être craignait de se livrer à éfi& poursuites trop consciencieuses, déploya une activité sans égale et eut enfin la satisfaction de découvrir un coupable. C'était le chevalier de Rességuier, qui apprit à ses dépens combien il est parfois dangereux de soutenir la cause des hommes tombés en disgrâce. Sans aucune forme de procès il fut destitué du grade qu'il occupait dans le régiment des gardes, et condamné à vingt ans de détention; à l'expiration de sa peine il devait être banni du royaume. Ainsi se vengeait la marquise. A quelque temps de là, un poète fomélique, nommé Huet, qui se permettait de constater en vers l'état de misère dans lequel Paris était plongé, se vit simplement emprisonné à la Bastille par lettre de cachet. Son obscurité seule le sauva d'une peine pluî grave.

Avec le règne de M*»» de Pompadour la manie des vexations semble disparaître, et Louis XV ne songe nullement à la ramener. Le monarque blasé qui lisait, pour distraire son royal ennui, les rapports

Préface. Lxvii

journaliers de la police émaillés d'anecdotes scabreuses, et entretenait à Paris comme à Versailles une armée d'espions chargés de le tenir au courant *de toutes les intrigues, dut sourire plus d'une fois en lisant les piquantes satires dont ses courtisans

étaient l'objet. Les attaques à l'égard d'autrui justifièrent à ses yeux celles qu'on ne lui épargnait point et le rendirent tolérant pour des excès que rien ne pouvait réprimer. Aussi lorsqu'on lui proposa de sévir contre les auteurs de productions cyniques qui le déshonoraient aux yeux de toute la France, ainsi que M"» du Bany, répondit-il avec indifférence : « Ce n'est pas la première fois qu'on dit du mal de moi dans ce genre; ils sont les maîtres, je ne me cache pas; l'on ne peut sûrement que répéter ce que l'on a dit de la famille du Barry; c'est à eux à voir ce qu'ils veulent faire, je les seconderai. » Si la favorite eût demandé vengeance, les portes de la Bastille se fussent rouvertes à coup sûr pour enfermer les pamphlétaires; elle eut le bon goût d'imiter l'indulgence du roi, et ne s'en trouva pas plus mal. Mais le calme dont jouissaient les satiriques n'était pas à l'abri de tout orage; sur l'ordre du chancelier Maupeou, que les pamphlets avaient le don d'exaspérer, la police dut se livrer encore à d'incessantes recherches, terminées le plus souvent par un complet insuccès.

Lxviii Préface.

• L'avènement de Louis XVI vint enfin mettre un terme à ces vengeances des gouvernants, mesquines autant qu'impolitiques, et clore définitivement pour la satire Tère des persécutions. Sous ce règne inauguré par la suppression des lettres de cachet, arme terrible qui avait frappé tant de victimes innocentes, surtout dans les rangs des pamphlétaires, la liberté de la parole et de la pensée devenait inviolable. D'ailleurs la modération n'était pas moins com^ mandée par la prudence que par le bon sens; rechercher les coupables, c'était s'exposer à les découvrir sur les marches même du .trône.

Somme toute, en dépit des rigueurs déployées par le pouvoir depuis la Régence jusqu'à la Révolution, il faut reconnaître que les auteurs de chansons furent inquiétés bien plutôt que châtiés. Pour sévir, l'on avait besoin de preuves palpables, qui manquaient presque toujours. D'ailleurs les plus redoutables d'entre les satiriques, ceux qui vivaient à' la cour, étaient protégés d'ordinaire par le rang, la faveur ou la naissance; la justice n'avait ' aucune action sur eux. L'exil était à çeu près le seul châtiment qu'il

fût possible de leur infliger, et encore la clémence

• royale, que les courtisans n'imploraient jamais en

vain, prévenait-elle les effets salutaires de ce châtimeat. Quant aux gens de lettres, loin d'être intimidés par les mesures de rigueur, ils semblaient se

-«^■,. w ^,i II, M ,,,!, imtmmami t^mmAmmu^^iÊmAumél^Ki^ig/li

Préface, , LXix

faire un malin plaisir de les provoquer; presque toujours les condamnations dont ils étaient victimes leur assuraient une popularité qu'ils auraient vainement demandée à leurs médiocres ouvrages. Un jour que Ton représentait à Pidanzat de Mairobert, vulgarisateur effréné des pièces satiriques du temps^ les dangers de son audace et le châtiment suspendu sur sa tête, le spirituel collaborateur de Bachaumont répondit avec asisurance : « Tant mieux, cela illustre un homme. » Et il ne se trompait pas; la détention qu'il subit à la Bastille lui valut d'être nommé censeur royd. D'aucuns même, s'il faut en croire Dupin, sollicitaient les persécutions comme une grâce, avec

l'espoir de quelque profit pécuniaire. Empruntons

« au spirituel avocat une curieuse preuve de ce fîdt :

En 1775 on avait publié contre le chancelier Maupeou des couplets satiriques au nombre desquels se trouvait celui-ci :

Sur la route de Ch^ou Le peuple s'achemine, Pour voir la f..... mine Du chancelier Maupeou,

Sur la rou... sur la rou... sur la route de Chatou.

. Faire une chanson contre un chancelier ou même contre un garde des sceaux, c'est un fait grave;

■«iMHlMkMaM**

LXX F réface.

Maupeou, piqué au vif, fulminait contre l'auteur et le menaçait de tout son courroux s'il était découvert. Pour se mettre à Tabri de la colère ministérielle, le rimeur se retira en Angleterre; de là il écrivit à M. de Maupeou, en lui envoyant une nouvelle pièce de vers : « Monseigneur, je n'ai jamais désiré que trois mille francs de revenu ; ma première chanson, qui vous avait tant déplu, m'a procuré, uniquement parce qu'elle vous avait déplu, un capital de trente mille francs, qui, placé au 5 pour 100, fait la moitié de ma somme. De grâce, montrez le même courroux contre la nouvelle satire que je vous envoie, cela complétera le revenu auquel j'aspire, et je «vous promets ^que je n'écrirai plus. » — L'anecdote estelle rigoureusement vraie? nous n'oserions l'affirmer; mais du moins elle est vraisemblable et donne une juste idée du profit que les chansonniers pouvaient retirer de la persécution : Si non è vero, è hene trovato: Impuissant à modérer la verve railleuse des poètes, le pouvoir fit de lot^bles efforts pour empêcher la diffusion de leurs couplets. Il voulut arrêter dans son développement un fléau dont il ne pouvait étouffer les germes. Aussi les agents subalternes de l'opposition satirique furent-ils constamment en butte aux plus rigoureuses pénalités. Le pilori et la place de Grève attendaient les imprimeurs, -graveurs, libraires et colporteurs convaincus d'avoir participé à la pu-

Préface. Lxxi

blication d'un écrit irrespectueux pour les gouvernants. Incessamment surveillés, ils échappaient avec peine aux coups de la justice, et les pièces de conviction saisies entre leurs mains fournissaient contre eux un témoignage décisif. Le premier lieutenant de police, La Reynie, ne se montra pas tendre à leur égard ; il leur appliqua la torture ou les fit pendre sans miséricorde, et ses successeurs suivirent docilement l'exemple qu'il leur avait donné. Il était réservé au cardinal de Fleuiy d'aller plus loin encore; non content de confisquer les biens des condamnés, il imagina d'abord d'ofirir aux délateurs comme prime de leurs

•honteux services la moitié de l'amende infligée aux coupables. Puis, le moyen ne réussissant guère, il édicta contre tout imprimeur qui coopérait à la diffusion de libelles relatifs aux querelles religieuses la peine du carcan pour la première fois, celle des galères en cas de récidive. Une sentence de police, rendue soi^ le ministère de l'irascible prélat (25 mars 1736), montre bien comment ses intentions étaient comprises et exécutées. Sur dix-huit individus punis du carcan et du bannissement, detvc se trouvaient seuls qualifiés de garçons imprimeurs, les seize autres comprenaient trois cordonniers, un menuisier, un domestique, un

.ex-maître d'école, un maître d'écriture, un fourbisseur, et plusieurs, sans profession.

Dominé par M"« de Pompadour, Louis XV, bien

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Lxxii Préface,

loin de renoncer aux mesures tyranniques du*cardinal, ne songea qu'à les multiplier et à les aggraver. La peine de mort, dont on avait jusqu'alors rarement fait usage en pareille matière, fut d'abord appliquée aux auteurs satiriques et plus tard à tous leurs com^ plices. Dans sa déclaration du i6 avril 1757, le roi disait : « Tous ceux qui auront imprimé des ouvrages tendant à attaquer la religion ou à porter atteinte à notre autorité, et à troubler Tordre et la tranquillité de nos États, libraires, colporteurs, et autres personnes qui les auront répandus dans le public, seront punis de mort. » On croirait volontiers qu'il est impossible d'enchérir sur ces dispositions sévères; mais, telle ne fut pas l'opinion du chancelier Maupeou. Poursuivre les imprimeurs ne lui parut point suffisant, il voulut 'encore atteindre les simples lecteurs et décréta d'emprisonnement quiconque serait trouvé possesseur d'un pamphlet. Ainsi l'on put voir jusqu'à cinquante^deux personnes inculpées dans un procès que le Parlement instruisait en 1773, au sujet des libelles < antichanceliers ». Par là, Maupeou compléta dignement le régime des pénalités inaugurées par ses prédécesseurs, et mérita sans conteste la palme

du ridicule dans ces vexations non moins odieuses

qu'inutiles.

Toutefois il serait faux de prétendre que le pouvoir étendit ses proscriptions à toutes les chansons indis-

Préface, lxxiii

tinctement, car Ton en rencontre aujourd'hui encore un bon nombre qui furent publiées et vendues avec permission du lieutenant de police. Pour jouir de cette tolérance, elles devaient être bien inoffensives, et partaàt bien niaises; Tautorisation du magistrat équivalait presque toujours à un certificat d'ineptie. A regard des productions véritablement satiriques, la rigueur déployée atteignit partiellement son but, en ce sens qu'on n'osa pas les imprimer; mais leur diffusion ne fut nuUeméht. arrêtée par cet inconvénient. Manuscrites, elles trouvèrent d'autant plus de lecteurs que l'attrait du fruit défendu piquait davan-

tage la curiosité publique. La postérité Seule aurait souffert de cet état de choses, sans la zèle intelligent des contemporains qui s'occupèrent* de rassembler et de conserver ces fragiles documents.

Dans un siècle où les collectionneurs judicieux et les amateurs délicats abondaient, il eût été surprenant qu'on laissât disparaître avec les hommes et les choses du temps tes productions satiriques dirigées contre eux. Le goût qui portait les contemporains à recueillir les curiosités de toute sorte assura une longue existence à ces témoignages éphémères de la malignité publique. Ce fut, de bonne heure, une habitude assez répandue de transcrire, au fur et à

fSLyiiy Pré/ace,

mesure de leur app^tion, les poésies manuscrites les plus intéressantes et d'en former des recueils ^uî^ sous le titre de Chansonniers, contenaient des pièces libres, de nature et d'objets fort différents. On voyait toujoiu'S dans les bibliothèques choisies quelques volumes de ce genre dont la plupart n'avaient d'ailleurs qu'une médiocre étendue et se trouvaient composés sans ordre ni méthode. Le caprice du bibliophile ou le hasard de ^es trouvailles réglaient seuls la succession des matières; Tordre chronologique n'entrait pas

* en ligne de compte. Aussi serait-il presque impos*

sible aujourd'hui de reconstituer à l'aide de ces lambeaux épars et confondus les manifestations quotidiennes de la chanson politique, si elles ne nous avaient été transmises dans leur entier développement. C'est à Pierre Clairambault, généalogiste des ordres du roi, que nous sommes redevable de cette bonne fortune.

Seul de son époque, Clairambault devina l'utilité que présenterait, pour l'histoire anecdotique du xviii^ siècle et pour l'étude des mœurs et des opinions^ un recueil méthodique et complet des satires contemporaines. Dans les patientes investigations consacrées par lui, durant près de soixante-dix années, à former cet admirable cabinet historique qui lui a valu de nos jours la reconnaissance et l'admiration des érudits, il n'eut garde de négliger ces documents si*

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frivoles en apparence. Ses fonctions, qui le mettaient en rapport avec toute la haute société, facilitaient le succès de ses recherches et le développement de sa précieuse bibliothèque. Par un labeur incessant il put récolter une ample moisson de chants satiriques, relatifs à diverses périodes de notre histoire, surtout aux XVII* et xvni* siècle. Lorsqu'il mourut, en 1740, son neveu, Paschal Clairambault, digne héritier de sa charge et de ses manuscrits, poursuivit activement l'œuvre commencée, jusqu'au moment *où il la c^da lui-même à l'ordre du Saint-Esprit. Après avoir été

déposées, en 1772, au couvent des Grands- Augustins,

les collections de Clairambault furent transférées, le 9 mai 1792, à la Bibliothèque nationale, où elles auraient dû 'se trouver à l'abri de toutes vicissitudes. Mais, en vertu d'un décret révolutionnaire du 12 mai, tous les documents réputés généalogiques en furent distraits pour être solennellement brûlés sur la place Vendôme, et cette mesure à jamais regrettable fit périr plus de la moitié des richesses historiques qu'elles renfermaient.

Bien que la partie, relative aux chansons ait été protégée par sa nature même contre le brutal autodaSé du décret révolutionnaire, nous n'oserions affirmer qu'elle nous soit parvenue dans toute son intégrité. Du vivant de Clairambault, comme après sa mort, les pièces recueillies restaient sur feuilles

Lxxvi Préface,

volantes^ enfermées dans des cartons^ afin qu'il fût toujours facile d'intercaler celles qui n'y figuraient pas encore et que l'on découvrait de temps à autre. Il n'y aurait donc pas lieu de s'étonner si quelques-unes de ces copies avaient été perdues lors des transports successifs de la collection au couvent des Augustins d'abord, puis à la Bibliothèque nationale. Quoi qu'il en soit, le ' Chansonnier de Clairambault, tel que nous le possédons aujourd'hui, forme un monument unique dans son genre.

Son étendue seule suffirait pour lui donner du prix à nos yeux, car les trente-six volumes dont il se

compose partent de l'année 1549, pour aller, presque

sans interruption, jusqu'à l'année 1759. Mais en dehors de l'importance matérielle, il emprunte une réelle valeur historique aux notes instructives consignées par Clairambault sur la plupart des feuillets. Ces notes sont un auxiliaire indispensable pour l'intelligence des poésies historiques; si elles disaient défaut, le texte ne présenterait presque plus d'intérêt. Quel profit retirer, en effet, d'une chanson dans laquelle les noms propres sont remplacés par des initiales, d'une satire dont les malignes allusions se rapportent à des faits ignorés de nous ? £n formant son recueil, Clairambault comprit la nécessité de suppléer aux réticences des auteurs et de compléter pour les lecteurs à venir les indications par trop som-

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maires qui suffisaient aux contemporains. De là ces commentaires précis que Ton retrouve à la marge de certaines pièces transcrites par lui et dont la sincérité est hors de doute, parce qu'ils émanent d'un témoin tout à la fois désintéressé et bien informé. On peut regretter seulement que leur nombre soit assez restreint, mais Ton n'est nullement fondé à se plaindre si Ton réfléchit aux multiples occupations de Clairambâult comme généalogiste et comme collectionneur. Quelle que fût l'importance attribuée par lui au Chansonnier, il ne pouvait donner exclusivement son temps et ses soins à cet objet spécial. A côté de ces quarante volumes n'en avait-il pas trois mille autres qui réclamaient également son attention ?

Le Chansonnier de Clairambault ne tarda pas à jouir d'une réputation justement méritée, et plusieurs amateurs furent autorisés par lui à prendre de copies que l'on rencontre maintenant dans les bibliothèques publiques. Presque toutes sont moins complètes que le manuscrit original, et c'est chose naturelle, puisque Clairambault enrichissait chaque jour son recueil de * documents anciens aus^i bien que de pièces contemporaines. Lorsque l'ordre du Saint-Esprit fut devenu propriétaire des collections, il ^mble que l'on ait apporté dans la communication du Chansonnier une très grande réserve. Il y avait là des attaques trop ^ombreuses et trop violentes contre certaines familles

Lxxviii Préface.

aristocratiques pour qu'il fût permis à tout le monde indistinctement d'en prendre connaissance. Cest du moins ce que permet de supposer la lettre suivante^ adressée à Beaujon, généalogiste des ordres du roi et gardien des manuscrits de Clairambault, par le marquis de Marigny :

A Versailles ce zo« janvier 17 $9.

Je VOUS accuse, monsieur, la réception de deux manuscrits que vous m'avez confiés, l'un ayant pour titre : Re^ cueil de- vaux de ville, etc., avec des notes, volume relié, 1093 pages; l'autre ayant pour titre : Recueil des' chansons , vaux de ville, etc., avec des remarques années 1715 , 16 et 17, volume 14, non rçlié, feuilles volantes insérées dans- un carton.

J'ai déjà lu ce dernier volume, et à deux pièces près, j'avais lu plusieurs fois tout ce qu'il contient ; je ne sais s'il en sera de même de l'autre, je ne fais que le commencer, et il me paraît à son épaisseur, ainsi qu'à l'écriture menue et serrée, que je ne vous le remettrai pas sitôt que le volume 14 que vous recevrez sous enveloppe demain jeudi dès mon arrivée à Paris.

Je vous ai donné, monsieur, ma parole d'honneur et je vous la réitère ici par écrit que qui que ce soit dans le monde entier, hors moi, ne lira les manuscrits que vous avez la bonté de me confier ; ils sont enfermés dans un tiroir fermé à clef, et je suis moi-même enfermé lorsque j'en prends lecture. J'ai trop bien senti l'importance de ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à ce sujet pour

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ne pas répondre par toute la précaution possible à la confiance q^e vous me témoignez.

Conmie ma présente lettre est im récépissé, qui me charge des deux vol. A et 14, ne jugerez-vous pte ^ propos de me la rendre, lorsqi^e je vous les aurai. remis tous deux ; et je serai attentif à vous donner de nouveaux reçus, à mesure que vous me ferez l'amitié de me prêter de nouveaux livres. J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

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