‹ Chansonnier historique du XVIIIe siècle (volume 5)Chapitre 3 sur 76 · LE IIARQUIS DE MARIGNY · texte numérisé non relu

LE IIARQUIS DE MARIGNY

Si Taimable marquis^ dont la mémoire restera toujours chère aux artistes, poursuivit sa lecture d'un bout à l'autre du Recueil, il dut probablement se repentir de sa curiosité. Et plus d'une fois sans doute il rougit de colère et de honte en parcourant les cyniques outrages que la malignité des poètes avait prodigués à sa sœur, M™^ de Pompadour, et à toute la famille des Poisson.

Parmi les copies du Chansonnier de Clairambault venues jusqu'à nous^ celle qui porte le nom de Maurepas mérite une mention particulière, à cause de la célébrité dont elle jouit depuis un demi-siècle^ Le facétieux homme d'État avait voulu posséder, lui aussi, un exemplaire des productions satiriques au développement desquelles il avait contribué plus que personne, et Clairambault, qui était un des princi-

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paux commis de son département, mit à la âispo> sition du ministre le Recueil qu'il avait fonné. La transcription, exécutée sur Tordre de Maurepas, fut une véritable curiosité bibliographique ; elle formait quarante-six volumes, reliés en marocain rouge aux armes du comte et tous remarquables par leur élégance calligraphique et les tables alphabétiques dont ils étaient pourvus. Acquise en 1808 par la Bibliothèque nationale à la vente de Férudit Méon, elle se trouva accessible au public, tandis que l'existence du Recueil de Clairambault lui était totalement inconnue. Dès lors la copie, fréquemment consultée et citée par les historiens, fit oublier l'original, et le nom de Maurepas resta désormais inséparable des chansons historiques de la vieille France.

Faut-il se plaindre du fâcheux concours de circonstances qui a privé Clairambault du fruit de ses persévérantes recherches ? Nous ne le pensons pas ; le hasard a bien fait les choses. La mémoire de Clairambault ne souffre point de cette injustice, et ce qui reste des magnifiques collections du savant généalogiste suffit pour lui assurer une longue renommée. Maurepas, au contraire, a trouvé le châtiment bien plutôt que la gloire dans la réputation attachée à ses manuscrits. Par là le courtisan frivole est aujourd'hui remis en lumière au détriment de l'homme d'I^tat, et les services que le ministre rendit à la France, en

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dépit de sa légèreté, sont totalement oubliés. De sa vie entière que connatt-on maintenant? Quelques épigrammes satiriques et un volumineux recueil de chantons. Ce sont les seuls souvenirs que puisse évoquer désormais le nom du dernier des Pontchartrain.

Les historien» et les érudits qui ont étudié dans le Recueil Maurepas les chansons historiques des deux derniers siècles spnt unanimqs à reconnaître qu'elles fournissent sur l'ancienne société française de piquantes et instructives révélations. S'ils blâment presque toujours, et cela d'ailleurs avec juste raison, le sans-gêne impudent dont les poètes ont fait preuve à diverses reprises, du moins ils ne suspectent nullement la véracité de leur témoignage. Ainsi F. Barrière, l'ingénieux auteur des Tableaux de genre et d'histoire, disait à ce sujet : « J'ai tenu dans mes mains cinq volumes in-folio de ces chansons manuscrites; c'est une histoire de France ,en vaudevilles, mais c'est bien l'histoire la plu» «candaleuse qu'on. ait jamais écrite. » Toutefois un récent critique, M. Aubertin, n'a pas craint de rompre avec l'opinion généralement reçue et de dénier toute valeur historique à ces docunre;çts. Dans le savant travail qu'il a consacré à XEsprit public au xvin« siècle, il se montre d'une sévérité excessive à l'endroit des Chansonniers et les is. h.

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enveloppe dans la même proscription que les Mémoires apocryphes, où la vérité par trop disséminée manque de certitude et de garantie. « Les mêmes scrupules, écrit-il, nous décident à laisser en dehors de notre plan une espèce particulière de publications qui servent parfois de supplément à la partie anecdotique et scabreuse des Mémoires; j'entends pav là ces recueils satiriques, chansons, pamphlets, nouvelles anonymes, rumeurs de la rue et de la place publique, que la méchanceté invente ou grossit et que l'oisiveté colporte. Tout ce menu butin des sottisiers du temps, ce résidu fade et cynique des médisances et des perfidies de la vie sociale, ne présente à l'observateur, quoi qu'on en ait dit, aucun point d'appui assez ferme pour y établir une exacte appréciation des mœurs et de l'esprit d'un siècle. N'hésitons pas à l'avouer, nous n'avons aucun goût pour ces trivialités prétentieuses, pour ces riens plus gros-, siers que spirituels, trop souvent cités et vantés et qui ne méritent, suivant le mot de Voltaire, que le mépris de l'hîstoije. > •

Que Voltaire ait dédaigneusement voué au mépris de l'histoire les productions satiriques de ses contemporains, nous ne saurions en être surpris. C'était pour lui un moyen ingénieux d'anéantir les railleries dont sa vanité avait cruellement souffert, et de désavouer les méfaits commis au temps de sa folle jetmesse.

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Mais nous sommes étonnés de voir M. Aubertin adopter en quelque sorte les yeux fermés le sentiment d'un écrivain qui ne brille point par l'équité. Ayant de condamner en bloc les Chansonniers il serait juste de les lire; la critique a des exigences aux-^ quelles l'on ne peut se soustraire par un faux-fuyant, lyailleurs M. Aubertin, qui a si fidèlement analysé et si exactement apprécié les Mémoires du xvin* siècle, ne devait pas oublier avec quel soin leurs auteurs recueillaient et transcrivaient les pièces satiriques parvenue; à leur connaissance. Si le sage Mathieu Marais, le délicat marquis d' Argenson, le frivole Barbier et le spirituel Bachaumont nous ont transmis un bon nombre d'entre elles, c'est qu'ils les croyaient dignes d'être conservées. Pourquoi donc rejeter ce que nos ancêtres acceptaient? Pourquoi refuser aux chansons historiques un intérêt et une utilité que leur ont de tout temps reconnu leurs juges naturels, c'est-à-dire les contemporains ?

Il serait superflu d'accumuler ici les nombreux témoignages qui permettent de considérer comme non avenu le jugement formulé par M. Aubertin. Qu'il nous suffise de lui opposer, à titre d'argument décisif, l'exemple de deux écrivains que l'on ne taxera certes pas de légèreté, Victor Cousin et Walckenaër. Le grave historien de M~« de Longueville et le docte annotateur de La Bruyère ont tu-é parti sans aucune

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hésitation des renseignements variés qu'ils trouvaient dans les Chansonniers. N'était-ce pas reconnaître implicitement la valeur et Futilité de leurs assertions ? Nous sommes, on le voit, d'un jivis. contraire à celui du critique précité, et notre opinion, fondée sur une étude approfondie de Tœuvre des satiriques, est que les Chansonniers présentent un réel intérêt, au double point de vue historique et littéraire. À côté de l'histoire officielle ils forment une histoire libre, où Ton retrouve les sensations vraies que les événements ont fait naître dans l'âme des contemporains et les appréciations qu'ils ont provoquées de la part dçs hommes qui étaient le plus aptes à les juger. £t la diversité même des opinions exprimées est un avantage plutôt qu'un embarras; elle permet d'atteindre la vérité par suite du contrôle mutuel que les opinions opposées exercent les unes sur les autres. On y trouve encore et surtout une critique juste, quoique parfois naineuse, des personnages sur lesquels la naissance, la faveur, les dignités, les talents attiraient l'attention publique. Leur vrai caractère est nettement indiqué, les mobiles intéressés de leurs actions, presque toujours dissimulés sous des dehors honorables, sont dévoilés, leur morale est ramenée à ses justes proportions, et les fautes secrètes de leur vie sont étalées au grand jour. .C'est ce que M. Gustave Brunet, un critique fort compétent en pareille

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matière, a nettement constaté: « Une multitude de circonstances restées inconnues, écrit-il, sont dans les chansonniers; toujours empressés à recueillir avec avidité, à colporter avec indiscrétion le scandale du jour ou-l'anecdote de la veille. Ils nous apprennent, par exemple, que le chevalier de La Ferté, étant embarqué avec le comte* d'Estrées, lui fit voler "ses assiettes d'argent par up mousse. Ils nous révèlent sur les familles les plus illustres, sur les événements publics bien des particularités, dont les généalogistes et les his'tôriens (les historiographes surtout) n^ont jamais dit le moindre mot. »

La légèreté et la frivolité de ces productions sont elles-mêmes un signe caractéristique de Tesprit du * temps, dont on se fait .parfois une bien fausse idée en appliquant à la société entière ce qui est vrai seulement de quelques grands hommes. Le sage d'Agnesseau, observateur judicieux et impartial de se^ contemporains, ne disait-il pas : « Penser peu, parler de tout, ne douter de rien, n'habiter que les dehors de son âme et ne cultiver que la superficie de son esprit, s'exprimer heureusement, avoir un tour d'imagination agréable, une conversation légère et .délicate, et savoir plaire sans savoir se faire estimer, être né avec le talent équivoque d'une conception prompte et se croire parlât au-dessus de la réflexion*, voler d'objets en objets sans en approfondir aucun, cueillir rapide-

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ment toutes les fleurs et ne donner jamais aux fruits le temps de parvenir à leur maturité : c'est une faible peinture de ce qu'il plaît à notre siècle d'honorer du nom d'esprit. > Tel est, en effet, l'esprit du xviii* siècle ; d'Agueisseau le jugeait sainement, et les chansonniers nous le montrent sous son véritable aspect.

A l'appui de cette àflSrmation nous trouvons une preuve irrécusable dans l^mpudeur justement reprochée aux auteurs de chansons. Si la licence du langage existe chez eux, c'est qu'elle est amenée par la corruption des mœurs et autorisée par l'anéantissement du sens moral. Les familiers hypocrites de Louis XIV vieillissant, les roués de la Régence, les courtisans éhontés du règne de Louis XV chantent comme ils agissent; le C3misme de leurs couplets est une image fidèle du libertinage de leur existence.

Enfin, à ne tenir compte que de la forme, en négligeant le fond, les poésies satiriques restent encore une curiosité dont il serait injuste de méconnaître la valeur. Bon nombre d'entre elles sont de petits che&d'oeuvre de style et de verve qui méritent d'être conservés. Et puisque l'histoire littéraire, loin de se borner exclusivement aux productions du génie, se préoccupe à bon droit des œuvres les plus insignifiantes, il n'est pas téméraire de réclamer une place dans notre littérature nationale pour les hardis champions de la malignité française.

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Recommandée par des titres si divers, la publication des Chansonniers devint en quelque sorte une nécessité le jour où les curieux se portèrent avec empressement vers, les documents inédits ou mal connus des derniers siècles. Aussi semble-t-il naturel que les érudits aient, à diverses reprises, projeté et même entrepris ce long travail ^ Mais par suite de circonstances indépendantes de leur volonté ils n'ont* pu le mener à bonne fin, et les Chansonniers historiques ne sont guère connus en ce moment que par des recueils incomplets et des citations disséminées un peu partout. Il nous a paru opportun et intéressant de reprendre à nouveau Tœuvre que nos prédécesseurs ont à peine effleurée, de telle manière qu'elle fût assurée d'une parfaite exécution. Plutôt que de tout embrasser indistinctement, — ce qui présente de sérieuses difficultés matérielles, — pous avons cru qu'il valait mieux nous restreindre au nécessaire. £t le nécessaire, actuellement, c'est la partie des chansonniers relative au xvni* siècle, qui n'a été jusqu'ici l'objet d'aucune .publication d'en-

semble. ^ •

Les pièces satiriques composées entre 1715 et 1789

• I. Pour ne point tnmsformer la dernière partie de cette préface en catalogue de librairie, nous avons relégué toutes les indications bibliographiques dans un travail spécial que l'on trouvera ci-après.

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présentent pour nous Un intérêt tout particulier, parce qu'elles éclairent le développement successif du mouvement révolutionnaire et les véritables origines de la France contemporaine. Elles ont d'ailleurs sur celles du zvii* siècle une incontestable supériorité au point de vue littéraire; plus que jamais elles approchent de la perfection. « L'art de la plaisanterie, * disait, en parlant de son époque, le marquis d'Ar-

genson, a fait, depuis quelque tem^s, d'immenses progrès. Ces vers burlesques de Scarron, qui réjouissaient tant nos pèr€s, choquent notre goût plus épuré, et il n'est point de faiseur de parodies pour l'opéracomique qui ne fasse cent fois mieux que la fameuse Apothéose de la perruque de Chapelain, La plaisanterie était dans son enfance au beau siècle de Louis XTV; le nôtre est arrivé à la perfection dans la bagatelle. Autant sommes-nous déchus dans le genre sublime, autant avons-nous marché dans le frivole. »

Les limites du travail ainsi posées, noul avons pris pour base de notre publication le Recueil de Clairambault, beaucoup plus complet et plus étendu que celui de Maurepas. N<9ùs avons reproduit dans leur intégrité la plupart des poésies qu'il renferme, en éliminant surtout les parodies «et les chansons par trop licencieuses. On ne nous reprochera certainement* pas d'avoir omis, du moins à peu d'exceptions près, les parodies; tout le monde sait par exp^ence

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combien ce genre de productions est monotone, lorsr qu'il n'est pas absolument froid. £t d'ailleurs, quel plaisir les lettrés trouveraient-ils à relire d'admirables scènes de Ck>Dieille, de Racine, de Voltaire, ridiculement adaptées à des conceptions burlesques, à des sujets de haute fantaisie ? En ce qui concerne les pièces libres, notre réserve est encore mieux justifiée; il fallait, ici plus que' jamais, avoir présente à la pensée la sage réflexion de Boileau :

Le latin dans les mots brave l'honnêteté, Mais le lecteur français veut être respecté.

« Tels couplets, que l'on osait fredonner à mi-voix dans les bosquets de Ve^ailleg, ne pourraient être transcrits aujourdliui.sans blesser le bon goût et la décence. Nous les avons sacrifiés avec d'autant moins de regret qu'ils n'étaient pas absolument inédits; ils ont déjà trouvé place dans;un ouvrage dont l'éditeur, — j'emprunte ses propres expressions, — « s'est borné à exploiter la mine encore vierge des pièces libres du Recueil Maurepas ». Toutefois l'exclusion ne devait pas être absolue, sous peine d'enlever à notre travail le. caractère historique auquel il devra toute sa valeur. Le même sentiment qui guidait F. Barrière éditant les Mémoires de Bachaumont a inspiré notre manière d'agir. Et nous dirons volontiers avec lui : < Comme I. I

xc 'Préface.

cette licence est un des traits distinctifs de l'époque^ nous ne pouvions Tefiacer entièrement ; nous n'avons conservé du moins des produits d'un goût si corrompu que ceux auxquels Tesprit sert de voile et d'excusp. »

En dépit des labeurs incessants qu'il consacrait à la formation de son Recueil, Clairambault n'a pas connu toutes les chansons' satiriques du zvm* siècle; plusieurs, et ce ne sont pas les moins remarquables, ont échappé à ses recherches. Il nous a été donné d'en retrouver un certain nombre dans les manuscrits contemporains ou les Mélanges publiés après l'époque révolutionnaire, et nous les avons ajoutées à l'œuvre du collectionneur.

Mais le Chansonnier de Clairambault ofire un inconvénient beaucoup plus sérieux : ainsi que nous l'avons déjà dit, il se termine à l'année 1759. Fallait-il nous borner à cette date ? Non sans doute; car c'était enlever à la publication des chansons historiques leur principal mérite, celui d'offrir un tableau complet et ininterrompu de l'esprit public au xvin* siècle. De là pour nous la nécessité d'étendre jusqu'en 1789 le Recueil commencé par le savant généalogiste. Sans disposer des mêmes ressources que lui, nous avons eu toutefois entre les mains les matériaux indispensables pour l'exécution de ce travail, et nous les avons mis largement à contribution. Toutes les sources im-

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primées qui, de près ou de loin, se rattachaient à notre objet, tous les documents manuscrits conservés dans les grandes bibliothèques, ont été explorés par nous avec non moins de patience que de succès» Il s'en faut cependant que nous ayons rassemblé, pour la période comprise entre 1759 et 1789, une collection de documents comparable à celle que le Recueil de Clairambault fournit sur la première moitié du siècle. Mais ce résultat est tout naturellement expliqué par la stérilité relative des poètes satiriques, plus encore que par la difiSculté de retrouver leurs productions disséminées cà et là. Ainsi donc l'ensemble que nous avons réussi à constituer de toutes pièces peut être à bon droit regardé comme Fipdispensable complément du Chansonnier de Clairambault.

Quel que fdt notre désir de former un Recueil absolument complet, nous avons dû laisser en dehors toutes les œuvres qui, par suite de leur étendue, ne pouvaient prendre rang parmi les pièces fugitives. Tels sont, par exemple, les Philipfnques de La Grange- Chancel, le Phiîotanus de l'abbé de Grécourt, et beaucoup d'autres pamphlets, pour chacun desquels il eût fallu un volume entier. Le même motif nous a décidé à sacrifier les Brevets de la Calotte, en dépit de leur valeur littéraire. Ici l'obstacle venait du nombre des documents et non de leur étendue ; plutôt que d'en admettre quelques-uns dont l'isolement eût à coup

xcii Préface.

sûr diminué Toriginalité; nous avons préféré les écarter tous.

La grande majorité des pièces que nous publions se distingue par une critique mordante, souvent même par une violence immodérée. Étant donné le caractère des contemporains, il n'y a pas lieu *d*être étonné de ce fait. Le marquis d'Argenson, dont nous sommes toujours heureux d'invoquer le témoignage, n'écrivait-il pas : < Ce que nous avons aujourd'hui d'hommes d'esprit tant à la cour qu'à la ville sont d'une malignité telle qu'ils ne prennent plaisir qu'au mal d'autrui, et s'il leur reste encore quelque franchise, c'est celle de ne pas mieux cacher leur malice. > Ces gens-là nciédisent des puissants du jour par plaisir et souvent par vengeance. Au refus d'une faveur ils répondent par une chanson, à la ruine de leurs espérances par une épigramme, aux blessures de leur orgueil par un vaudeville. Hier encore c'étaient des flatteurs, aujourd'hui les voilà devenus des ennemis acharnés ; leur éphémère amitié se transforme en haine durable. Aussi n'accordent-ils que de rares éloges, dans la crainte d'avoir bientôt à se rétracter, et l'inimitié chez eux étouffe la reconnaissance. A côté de ces adversaires du pouvoir viennent se placer les indifférents, joyeux viveurs pour la plupart, qui jettent sur tout et sur tous les éclats de leur verve bachique, dans le seul but de se distraire.

F réface. xciii

Us pratiquent à l'égard du monde cette philosophie

que Chamfort déclare la meilleure et qui consiste < à

allier 'le sarcasme de la gaieté avec Tindulgence du mépris ».

Les développements et modifications que nous ayon% apportés à l'œuvre de Clairambault impliquaient la nécessité de donner à notre ouvrage une appellation en rapport avec son objet et son étendue. Car ce n'est plus le Chansonnier de Clairamèault que nous mettons en lumière, mais bien le Chansonnier historique du xviir siècle. De là le titre adopté pour notre publication, divisée tout naturellement en deux séries distinctes : le Recueil Clairambault' Maurepas, d'une part (i 715-1759), et, d'autre part, le Complétnent du Recueil Clairambault-Maurepas (1759-1789).

Après la réunion générale des pièces, nous avons dû accorder une attention toute spéciale à l'établissement du texte. H ne sufBsait pas, en efifet, d'imprimer les documents tels qu'ils nous sont parvenus ; * il fallait encore et surtout les ramener, autant que possible à leur état primitif. Les poésies satiriques, en circulant manuscrites, subissaient de nombresses altérations; on le comprend sans peine. Aussi contiennent-elles, souvent de grossières erreurs, que l'ignorance et l'incurie des scribes ont laissé échapper; ou bien elles présentent des variantes ajoutées I. f.

xciv Préface,

par un lecteur &cétieux. D'autres sont incomplètes ou tronquées^ et leurs lambeaux épars forment autant de poésies distinctes. Il arrive enfin, et le cas n'est pas rare, que l'œuvre primitive ait été développée outre mesure par des interpolations et des additions postérieures dont l'à-propos et l'utilité peuvent paraître contestables. Quel que fût notre respect pour les copies de Clairambault et des autres collectionneurs, nous avons opéré sans hésiter les rectifications nécessaires lorsque l'étude attentive du sujet bu la possession du texte authentique de l'œuvre nous y autorisait. Ce faisant, nous avons eu pour but de nous conformer à la méthode critique actuellement en vigueur, méthode dont les résultats pratiques sont à l'abri de tout reproche.

Les textes sont parfois accompagnés de certaines indications dépourvues d'intérêt au point de vue historique. Telle ^t, par exemple, la mention des airs adaptés aux chansons qui nous a été scrupuleusement transmise par les copistes. Rien ne s'opposait à ce qu'elle fût négligée; aujourd'hui, en eÔet, il nous importe médiocrement de savoir si l'on chantait tels ou tels couplets sur l'air : Ton humeur, Catherine, ou sur l'air : le Petit Comte de Tallard, Quant aux refrains, dont la répétition constitue un allongement oiseux et sans profit pour le lecteur, nous les avons simplement reproduits avec les premiers et les der-

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niers vers de chaque pièce. Il eût sufiS, à la rigueur, de les placer au commencement, et si nous les avons maintenus à la fin, c'est surtout en vue de la sjrmétrie et de Télégance typographique. Par contre, nous avons ajouté à ces mêmes pièces le titre dont elles manquent dans les manuscrits contemporains. Ce titre, qui donne presque toujours une idée complète et précise du sujet, servira à trouver facilement dans les tables des matières les documents que l'on voudra consulter.

Les additions et corrections matérielles une fois terminées, nous avons résolument entrepris le travail indîspQnsaUe de l'annotation. En premier lieu, tous les renseignements du Recueil Clairambault et des autres manuscrits collationnés par nous ont été rigoureuse- • ment publiés ; leur provenance est indiquée à l'aide d'un signe spécial (M). Mais ils étaient loin de suffire à rintelligence*d'un texte qui réclame de fréquentes explications. De là la nécessité de multiplier les notes relatives aux personnages et aux événements, pour éclaircir, compléter et rectifier les assertions émises parles chansonniers. Afin d'écarter autant que possible de l'œuvre nos jugements personnels et afin de lui laisser son vrai caractère de document contemporain, nous avons puisé dans les ipémoires du temps le commentaire explicatif dont les chansons avaient besoin. • Mis en regard les uns des autres, ces

xcvi Préface.

témoignages, de nature et d'origine fort diverses, s'éclairent et se contrôlent mutuellement.. L'abondance des notes historiques a eu pour résultat d'écarter à peu près complètement les remarques philologiques ou littéraires; sur ce point, il a fallu nous borner à relever les incorrections de style et à expliquer les locutions tombées en désuétude. Pour le classement des pièces, nous avons adopté l'ordre chronologique, qui peut seul permettre de constater la succession et l'enchaînement des faits. Mais lorsque la disposition du Recueil Clairambault ou tout autre motif a amené quelque infraction à cette règle, nous avons pris soin d'indiquer les dates auxquelles il fallait reporter les poésies qui se trouvaient éloignées * de leur place naturelle. •

Le développement considérable du Chansonnier nous imposait l'obligation de le décomposer en plusieurs parties. Aussi ferons nous connaître sticcessivement :

L — La Régence, 1715-1723.

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