‹ Chansons à direChapitre 107 sur 130 · CARCASSONNE · texte numérisé non relu

CARCASSONNE

« Je me fais vieux, j'ai soixante ans,

J'ai travaillé toute ma vie,

Sans avoir, durant tout ce temps,

Pu satisfaii'e mon envie.

Je vois bien qu'il n'est ici-bas

De bonheur complet pour personne.

Mon vœu ne s'accomplira pas :

Je n'ai jamais vu Carcassonne !

» On voit la ville de là-haut, Derrière les montagnes bleues; Mais, pour y parvenir, il faut, Il faut faire cinq grandes lieues; En faire autant pour revenir; Ahl si la vendange était bonne!

Le raisin ne veut pas jaunir :

Je ne verrai pas Carcassonne !

» On dit qu'on y voit tous les jours, Ni plus ni moins que les dimanches.

Des gens s'en aller sur ie cours, En babils neufs, en robes blanche?.

On dit qu'on y voiL des châteaux Grands comme ceux de Babylone, Un évêque et deux généraux!

le ne connais pas Carcassonne !

» Le vicaire a cent fois raison :

C'est des imprudents que nous sommes.

11 disait dans son oraison Que l'ambition perd les hommes.

Si je pouvais trouver pourtant Deux jours sur la fin de l'automne...

Mon Dieu! que je mourrais content Après avoir vu Carcassonne !

» Mon Dieu! mon Dieu ! pardonnez-moi

Si ma prière vous offense;

On voit toujours plus haut que soi,

En vieillesse comme en enfance.

Ma femme, avec mon fils Aignan,

A voyagé jusqu'à Narbonne;

Mon filleul a vu Perpignan,

Et je n'ai pas vu Carcassonne 1 »

Ainsi chantait près de Limoux Un paysan courbé par l'âge.

Je lui dis : « Ami, levez-vous; Nous allons faire le voyage. »

Nous partîmes le lendemain ; Mais, que le bon Dieu lui pardonne 1 Il mourut à moitié chemin :

Il n'a jamais vu Carcassonne!

LE FOU GUILLEAU

Un soir, on frappe à la cabane Que Jacque, avec sa femme Jeanne, Habile seul au fond des bois :

« Entrez! » répondent les deux voix.

Sur la porte, un vieillard se penche; II a longue moustache blanche; Ses habits tombent en lambeaux; Il tient à la main ses sabots.

Il dit : « C'est ici la chaumière Qu'habitait, du temps de la gueri'c, Jean Guilleau; qu'est-il devenu?

— Nous ne l'avons jamais connu.

— Mais sa femme... Elle était si bonne ! On l'appelait la Bourguignonne;

Vous vous la rappelez? — Mais non; Nous ne connaissons pas ce nom.

— Deux enfants formaient leur famille : Jeanne-Marie était leur fille; Serait-elle partie aussi?

— On ne l'a jamais vue ici.

Mais vous avez entendu dire Qu'autrefois, du temps de l'Empire, Le garçon Guilleau s'enrôla?

— On ne nous a pas dit cela.

— Eh bien, Guilleau, c'était mon père ; La Bourguignonne était ma mère ; Jeanne-Marie était ma sœur,

Et j'ai servi sous l'Empereur.

J'ai bien souifert pour ma patrie; J'arrive de la Sibérie, Et je retrouve ma maison Après quarante ans de prison.

Mais ma maison n'est plus la raCme, Elle a perdu tout ce que j'aime.

Mon Dieu, que vais-je devenir?

Mieux valait ne pas revenir.

— Allez-vous-en jusqu'à la ville; Là, vous trouverez un asile.

Il ne sied pas aux indigents De venir déranger les gens.

Là, vous vous ferez reconnaître ; On saura qui vous pouvez être.

Et, quand vous serez reconnu, L'hôpital est fort bien tenu. » —

Le lendemain, près de l'église.

Un mendiant à tête grise Tendait la main au voyageur, En lui parlant de l'Empereur.

Il contait toujours des histoires De batailles et de victoires, Et tous les enfants du liamc::'.i L'ont appelé le fou Gailleau.

L'AIMABLE YOLEUR

Pardon, monsieur le voyageur, Vous manquez un peu de prudence A passer seul, la nuit, sans peur, Dans un bois où plus d'un voleur Fixe, dit-on, sa résidence.

Si l'on vous attaquait ici, Vous pourriez bien crier merci.

Sans être Mandrin ni Cartouche, On vous tûrait comme une mouche.

Si vous pouviez prendre le temps De m'accoi'der quelques instants, Nous causerions là, sur la route.

D'ailleurs, j'ai là deux pistolets....

— Oui, je les vois, retirez-les ...

Parlez, monsieur, je vous écoule.

— Ab. ! vous me faites trop d'bonceur; Merci, monsieur le voyageur.

Pardon, monsieur le voyageur :

Vous voyez quelle est ma toilette; Je néglige trop ma santé ; Je sors, l'biver comme Télé, Avec une simple jaquette.

Si l'on m'offrait un habit neuf, Doublé de soie, en drap d'Elbeuf, Un manteau garni de fourrures, De bonnes et fortes cliaus-;ures, Du linge fin, j'y tiens beaucoup.

Pour vivre au bois, on n'est pas loup, Mon Dieu, je changerais de mise....

D'ailleur-, j'ai là deux pistolets....

— Oui, je les vois, retirez-les

Voici la clef de ma valise.

— Ah ! vous me faites trop d'honneur ; Merci, monsieur le voyageur.

Pardon, monsieur le voyageur:

Je ne tiens pas à la fortune ; J'ai là quelques propriétés :

La route où vous vous arrêtez, Et des forêts au clair de lune.

J'ai lu dans plus d'un bon auteur Que l'or ne fait pas le bonheur, Et Bias trouvait qu'en voyage On a toujours trop de barrage D'aucuns en sont embarrassés ; D'autres n'en ont jamais assez.

Quand j'ai soif, je vais à la source.... D'ailleurs, j'ai là deux pistolets....

— Oui, je les vois, retirez-les....

Voulez-vous accepter ma bourse?

— Ah ! vous me faites trop d'honneur; Merci, monsieur le voyageur.

SHANSONS A JOUER 305

Pardon, monsieur le voyageur :

Ici, nous n'avou::* pas de cloche ;

On n'a jamais bien su pourquoi

Des philosophes tels que moi

N'ont pas de montre dans leur poche.

Des astres nous savons le cours ;

Mais les jours sont plus ou moins courts,

Et, pour rentrer dans sa demeure,

On aimerait à savoir l'heure.

Si, par hasard, au coin d'un bois,

11 me tombait entre ies aoigts

Un chronomètre de rencontre....

D'ailleurs, j'ai là deux pistolets....

— Oui, je les vois, retirez-les

Pourrais-je vous offrir ma montre?

— Ah ! vous me faites trop d'honneur ; Merci, monsieur le voyageur.

Pardon, monsieur le voyageur :

Un mot encore, et je vous quitte.

Grâce à moi, d'un cas imprudent Vous vous tirez sans accident ; Souffrez que je vous félicite.

Quoi qu'en disent les dégoûtés, La vie a quelques bons côtés ; Je vous la laisse saine et sauve ; Monsieur, l'occsision est chauve.

Pressez-moi donc sur votre cœur En m'appelant votre sauveur.,., Si toutefois c'est votre envie....

D'ailleurs, j'ai la deux pistolets.,.

— Oui, je les vois, retirez-les....

C'est à vous que je dois la vie.

— Ail I vous me faites trop d'bonueur *, Adieu, mousieur le voyageur.

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