L'HOMME AU MIROIR
L'été dernier, en voyage,
J'eus pour coaipagnon
Un certain grand personnage Dont je tais le nom.
Bien qu'il eût un parfum d'ambre
Et de dignité, Je fus son voisin de chambre
Sans trop de fierté.
Quoiqu'on le prit pour un prince
Suivi d'un valet, La cloison était fort mince
Qui nous isolait ;
Si bien que, sans y prétendre, Et comme en rêvant,
De mon lit je pus entendre L'entretien suivant :
« Bonjour, toi, le seul que jaime (C'est lui qui parlait),
Mon complice, autre moi-même, Causons, s'il te plaît.
3ir-. CHANSONS A DIRE
» lu me vois dans l'allégresse Lorsque je te vois.
Il faut que je te confessa Une bonne fois.
» Tu sais imposer au monde,
Eomrae sérieux, Par ta morgue et ta faconde.
Que peut-on de mieux ?
» Tu sais porter haut la tête Comme un baldaquin ;
Mais tout bas, moi, je te truite De fieffé coquin.
» Tu servis sans trop de honte La France et le Roi ;
Mais tu sais qu'en fin de compte.
Ton pays, c'est toi.
» Tu veux maintenant la gloire Du parfait chrétien ;
Tu fais semblant de tout croire, Et ne crois à rien.
" Voici pour loi la morale Et le droit canon :
Fuir avec soin le scandale, Mais, le reste, non.
B Tu rends les femmes aimables En les courtisani,
El les hommes favorables En les méprisant.
» Ua mari veut qu'on l'emploie
Dans quelque bureau :
C'est sa femme qu'il t'envoie, Un joli morceau.
» Ta n'as pas les ridicules
Des gens trop rangés, N'ayant guère de scrupules Ni de préjugés.
» Quelquefois, vrai, je t'admire
Sans te regarder ; Mais te regarder sans rire?
C'est trop demander.
)i Monsieur, ornez-vous la tête
De ce blanc clocher.
Votre couverture est faite ;
Allez vous coucher. »
Ainsi finit la semonce.
Alors l'attendis Quelle serait la réponse; Plus rien n'entendis.
En pareille conjonctui'e,
Qu'eussiez-vous fait ? Moi, Je mis l'œil à la serrure.
Et je me tins coi.
Mais voilà ce qui m'étonne Encore aujourd'hui,
C'est que je ne vis personne.
Personne que lui.
Pour résoudre ce problème,
Je dus concevoir
Qu'il se parlait à lui-même»
Devant son miroir^
VIEILLE BISTOIRE
Mes enfants, au coin du feu
Quand chacun de nous se presse,
Laissez-moi penser un peu
Au vieux temps de ma jeunesse ;
Laissez-moi rêver toujours
Au souvenir séculaire
Qui berça mes premiers jouis....
— Vieille histoire, ma grand'mère.
Si vous saviez, mes enfants.
Comme alors nous étions belles, Avec nos tlots de rubans.
Avec nos fines dentelles !
C'était le temps des amours ; Les hommes cherchaient à plaire ; Les femmes plaisaient toujours....
— Vieille histoire, ma grand'mère.
Loin de nos salons, alors, On laissait la politique ; Point de pianos discords, Et point de thé britannique ;
314 CnANSOiNS A DIRE
Mais un compliment beiu dit,
Une épigramme légère,
De la grâce et de l'esprit....
— Vieille histoire, ma grand'm^ *
Alors nous avions, enfants, Des écrivains de génie ; Ils étaient beaucoup plus grands.
Avec plus de modestie ; Ils avaient moins de procès ; Us apprenaient la grammaire; Ils écrivaient en français....
' — Vieille histoire, ma grand'mère.
Mes enfants, si vous saviez !
Nous avions toutes les gloires :
Les poétiques lauriers
Et la palme des victoires.
Tout s'inclinait devant nous,
Et les peuples de la terre
Nous admiraient à genoux....
— Vieille histoire, ma grand'mère