LA CHEVRETTE
Je marchais seul, à l'aventure, Au plus profond de la forêt, Devisant avec la nature, Sans lui demander son secret.
Dans cette double nonchalance Où sont le corps et l'âme recueillis,
J'aspirais l'ombre et le silence, Lorsque j'entends, dans les flots du taillis,
Comme un bruissement de rame; En écoutant, je distingue des pas
Plus légers que des pas de femme, Touchant le solet ne le pressant pas.
Et bientôt je vois apparaître Deux chevreuils, l'un l'autre suivant; Si bien que je pus reconnaître Une mère avec son enfant.
La chevrette marchait première, L'oreille ouverte au murmure des bois.
Guidant son fils dans la carrière , Moi, je restais immobile et sans voix.
Ui CHAxNSONS A DIRE
Elle ne me vit pas, sans doute, Ou, me voyant, n'en conçut pas d'eliVoi,
Car, cessant de suivre sa route, Le groupe heureux s'arrêta devant moi.
Et témoin de leur confidence, Je pus comprendre les avis.
Fruits tardifs de l'expérience, Que donne une mère àfson lils.
Elle semblait lui faire entendre Comme on devient habile à se pourvoir
De feuille saine et d'herbe tendre Pour le repas et le gîte du soir;
Comment on saisit dans l'espace Le moindre son par le vent apporté;
Comment se dérobe une trace.
Avec quel art un piège est évite ;
Puis encore, par quelle adresse On sait prendre sous les halliers La piste d'un frère en détresse Pour donner le change aux limiers.
Je reconnaissais ce langage Qu'à tout enfant une mère épeUi,
Quand tout à coup, dans le feuillage, Uu bruit... un homme était apo'^lé là;
11 se redressa leste et souple.
Muet, glacé Jes yeux je le suivis;
Il visa lentement le couple :
Deux coups de feu partirent... Et je vis...
Pourtant cet homme était tranquille; Aucun instinct bas ou cruel Sur sa figure juvénile Ne décelait le criminel.
Son regard n'était pas féroce ; Ni l'intérêt, ni la brutalité,
N'expliquait ce besoin précoce D'un attentat froidement médité.
La colère ni la vengeance N'armait son bras ; il n'avait pas enfin
L'âpre excuse de l'indigence, Ni le conseil insensé de la faim.
Et je vis se tordant par terre La chevrette et son jeune faon.
Chasseur, tu n'as donc pas de mère/ Chasseur, tu n'as donc pas d'enfant?
2io CHANSONS A DIRE