JONGLEUR
Jongleur au prestige bizarre et bateleur aux propos vains, rôdeur de nuit, coureur de foires, chansonnier triste et comédien, je garde, au fond de ma mémoire, plus d'amour qu^on ne saurait croire, plus d'amour et d'espoir ancien...
Mais, sous mon noir manteau, plus sombre qu'un ciel nocturne obstrué d'ombre, j'ai caché vingt couteaux d'or fin !
Les passants des soirs de novembre et les filles des carrefours, parfois s'arrêtent, pour entendre mes récits de gloire ou d'amour.
Je suis le beau marchand d'images ; et j'ai cent âmes, cent visages, suivant mon rêve et tour à tour !
Mais, quand mon chagrin qu'on ignore, en mon cœur se révolte et mord, dépouillant mon manteau qui flotte, calme, parmi la foule idiote, je jongle avec mes couteaux d'or I
Chacun me figure une peine, une illusion dérisoire ; j'en ai sept au gré de ma haine et trois selon mon désespoir I Leur essaim tourne et se déchaîne, m'auréole et me transfigure !
Et leur vol, cruel et barbare, brille au loin, tandis qu'il effare l'ivrogne au seuil du bouge obscur I
Je suis le beau marchand de rêves I Tous les tréteaux des fêtes brèves m'ont vu, tragique et triomphant!
Et sur tous les chemins du monde, j'ai porté mon orgueil qui fronde, ma foi, mon angoisse et ma honte, aux plis de mon manteau flottant !
Mais enfin je serai victime
de la volupté qui m^anime
quand je jongle au sein du malheur ;
car un des couteaux que je lance,
trop haut jailli de ma douleur,
viendra, s'enfonçant jusqu'au manche,
un beau soir me crever le cœur !