A M. DE CHATEAUBRIAND I
Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse 25
Brille à tes chants d'une noble rougeur. J'offre aujourd'hui, pour prix de mon ivresse, Un peu d'eau pure au pauvre voyageur.
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
Fuir son amour, notre encens et nos soins? 30
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
Mon beau ciel pleure une étoile de moins?
Des anciens rois quand revint la famille,
Lui, de leur sceptre appui religieux,
Crut aux Bourbons faire adopter pour fille 35
La Liberté, qui se passe d'aïeux.
Son éloquence à ces rois fit l'aumône :
Prodigue fée, en ses enchantements,
Plus elle voit de rouille à leur vieux trône,
Plus elle y sème et fleurs et diamants. 40
Mais de nos droits il gardait la mémoire. Les insensés dirent : Le ciel est beau. Chassons cet homme, et soufrions sur sa gloire, Comme au grand jour on éteint un flambeau.
Et tu voudrais t'attacher à leur chute ! 45
Connais donc mieux leur folle vanité.
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.
Va ; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris, 50
Qui t'emportait, vainqueur aux barricades, Comme un trophée, entre ses bras meurtris.
Ne sers que lui. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour après un triste adieu. Sa cause est sainte : il souffre, et tout grand homme 5 5 Auprès du peuple est l'envoyé de Dieu.
Il8 CHANSONS NOUVELLES ET DERNIERES ( I 8 3 3)
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
Fuir son amour, notre encens et nos soins?
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
Mon beau ciel pleure une étoile de moins? 60