‹ Chansons choisies de BérangerChapitre 132 sur 227 · LE REFUS · texte numérisé non relu

LE REFUS

Chanson adressée au Général Sébastiani.

Un ministre veut m'enrichir,

Sans que l'honneur ait à gauchir,

Sans qu'au Moniteur on m'affiche.

Mes besoins ne sont pas nombreux ;

Mais, quand je pense aux malheureux, 5

Je me sens né pour être riche.

Avec l'ami pauvre et souffrant

On ne partage honneurs ni rang ;

Mais l'or, du moins, on le partage.

Vive l'or ! oui, souvent, ma foi, 10

Pour cinq cents francs, si j'étais roi,

Je mettrais ma couronne en gage.

Qu'un peu d'argent pleuve en mon trou,

Vite il s'en va, Dieu sait par où !

D'en conserver je désespère. 15

Pour recoudre à fond mes goussets,

J'aurais dû prendre, à son décès,

Les aiguilles de mon grand-père.

Ami, pourtant, gardez votre or.

Las ! j'épousai, bien jeune encor, 20

La Liberté, dame un peu rude.

Moi, qui dans mes vers ai chanté

Plus d'une facile beauté,

Je meurs l'esclave d'une prude.

LE REFUS IIÇ

La Liberté ! c'est, Monseigneur, 2 5

Une femme folle d'honneur ;

C'est une bégueule enivrée

Qui, dans la rue ou le salon,

Pour le moindre bout de galon,

Va criant : A bas la livrée ! 30

Vos écus la feraient damner.

Au fait, pourquoi pensionner

Ma Muse indépendante et vraie,

Je suis un sou de bon aloi ;

Mais en secret argentez-moi, 35

Et me voilà fausse monnaie.

Gardez vos dons : je suis peureux.

Mais, si d'un zèle généreux

Pour moi le monde vous soupçonne,

Sachez bien qui vous a vendu : 40

Mon cœur est un luth suspendu ;

Sitôt qu'on le touche, il résonne.

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